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L’argent, sous la forme de la monnaie et de la finance, a en effet envahi notre univers personnel et collectif. Selon un sondage présenté par Robert Rochefort, directeur du Credoc (Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie), « 87 % des jeunes disent que l'argent occupe une place trop importante dans la vie ». Le sociologue a aussi souligné que le don et la solidarité ne dominent pas le rapport des Français à l'argent: se faire plaisir avant tout est aujourd'hui une façon largement revendiquée d'utiliser son bien. Pour sa part, Paul H. Dembinski, directeur de l'Observatoire de la finance à Genève, a montré comment, à partir des années70, la finance a peu à peu envahi le champ de l'économie mondiale. Conséquence: la naissance d'un "homo financiarius" voyant le monde à travers les paramètres du risque et du rendement. «Nos sociétés mettent leur espoir non plus dans les personnes actives, mais dans les actifs financiers dont nous attendons la rente. Nous sommes face à une financiarisation des mentalités », a-t-il souligné. Ce constat ne s'applique toutefois qu'aux zones les plus riches de la planète. Le philosophe Patrick Viveret a dressé un tableau saisissant des inégalités face à l'argent. Trois milliards d'êtres humains n'ont accès à aucun service bancaire. 222 personnes (contre 358 il y a quelques années) détiendraient aujourd'hui l'équivalent du revenu cumulé de 2,5 milliards d'habitants pauvres de cette planète. Ce déséquilibre croissant a des effets ravageurs. « L'argent a une fonction pacificatrice irremplaçable quand il est au service de l'activité et de l’échange. Mais il devient violent dès lorsqu'on le considère comme une fin en soi. Fétichisé, il entraîne l’économie criminelle, la dégradation de l'environnement, la corruption », a averti l'orateur, l'un des plus applaudis de cette session. Il a aussi fermement exhorté son auditoire à ne pas se voiler la face devant les crises majeures qui attendent l'humanité. Non pour désespérer mais pour trouver dans l'annonce de l'apocalypse une nouvelle détermination dans l'action. Rendre ses droits à la politique Mais quelle action? Quelles réformes entreprendre, en soi comme dans les structures collectives, et en particulier dans les institutions internationales, pour mettre billets et titres au service du bien commun? La politique a-t-elle encore une pertinence pour poser des limites face à l'extension croissante du domaine de l'argent ? Dominique Strauss-Kahn et le Belge Philippe Maystadt, tous deux anciens ministres des finances, ont répondu positivement à cette dernière question. Ils ont présenté leurs propositions pour redonner ses droits à la politique dans un monde où tout, du génome à la culture, tend à devenir marchandise. Par exemple, instaurer une taxe internationale sur les exportations d'armes et la reverser à l'ONU chargée de la prévention des conflits j étendre le concept de service universel développé par le droit communautaire européen à des domaines comme l'accès à l'eau; adopter une Convention internationale permettant de reconnaître le droit des Etats à sauvegarder une diversité culturelle aujourd'hui très menacée. « Changer le système financier international est une des clés de la mondialisation de la solidarité », a souligné Michel Camdessus. Le président des Semaines Sociales s'est attaché à analyser la crise de confiance qui ébranle les organismes de régulation internationale comme le FMI (Fonds monétaire international) qu'il a longtemps dirigé, la Banque mondiale ou l'OMC (Organisation mondiale du commerce). Il a plaidé pour une démocratisation profonde de leurs structures, en créant par exemple un groupe de 25 pays qui rendraient les grands arbitrages internationaux. « Pour financer le développement, il faut que les Etats apprennent à revenir au don, comme ce fut le cas lors du plan Marshall en Europe et que, par des incitations suffisantes, ils associent à leur aide des financements privés» a-t-il par ailleurs proposé. Servir tous les acteurs de l'économie Réarticuler les dimensions sociale et financière de l'argent: c'est aussi l'ambition affirmée de deux femmes, Nicole Notat, présidente d'un organisme de notation sociale des entreprises (Vigeo) et Maria Nowak, présidente de l'Association pour le développement de l'initiative économique (ADIE). Mme Nowak a importé en France le concept de micro-crédit né en Inde. Cette association, animée par de nombreux bénévoles, accorde des prêts a des personnes rejetées par les banques afin de leur permettre de monter leur propre activité. «Il s'agit de retrouver la vocation de la finance à servir tous les acteurs de l’économie, car l'argent, c’est aussi la capacité à se projeter dans l'avenir ». Cette initiative a été très applaudie: beaucoup de participants y ont trouvé, semble-t-il, des pistes pour l'action. Leur désir d'utiliser l'argent au service de l'homme a aussi été nourri par l'intervention du Père Pierre Debergé, doyen de la Faculté de théologie de l'Institut catholique de Toulouse. Exégète, il a présenté l'idéal de la Bible par rapport à l'argent comme un état « ni pauvre ni riche, un juste équilibre entre l'ouverture à la richesse et la capacité du Chrétien à se désapproprie rde lui-même ». Le jésuite Etienne Perrot, économiste genevois, qui a consacré son exposé à la pensée sociale de l'Eglise, a mis en évidence quatre points essentiels: la priorité du travail sur le capital, la préférence pour les plus démunis, le respect de l'intégrité monétaire du pays,la juste rémunération du risque « L’attitude chrétienne ne consiste pas à se débarrasser de l'argent mais à l'utiliser selon nos responsabilités envers autrui, a-t-il souligné. Le riche ne doit pas se décharger de sa responsabilité de riche ». Le père Perrot a incité les participants à s'informer en profondeur sur les options sociales et la transparence des organismes bancaires, financiers ou caritatifs auxquels ils confient leur bien. Comme beaucoup d'autres conférenciers, il a également exhorté l'assistance à retrouver le sens du don. Don volontaire aux associations ou aux personnes dont beaucoup de Français se dispensent aujourd'hui sous prétexte que « l'Etat s'en charge» à travers les prélèvements obligatoires. Les grands patrons sont-ils trop payés? La question des salaires des hauts dirigeants d'entreprises a été l'un des sujets les plus débattus par les participants. Jusqu'où est-il moral et légitime de rémunérer le risque assumé par ces responsables économiques? Henri de Castries, PDG d'Axa, a justifié lors de son intervention, l'écart important existant entre les salaires les plus bas (24000 euros annuels) et les plus hauts (20 millions de dollars annuels) au sein même de son entreprise multinationale. Le Père Perrot qui est aussi professeur d'éthique économique à l'Institut catholique de Paris, a estimé pour sa part que rien, tant sur le plan de la morale que de l'efficacité économique, ne permet de justifier que « les salaires des hauts dirigeants aient doublé voire triplé au cours des cinq dernières années». Si l'on en juge par les applaudissements et les commentaires animant les travées, il était clair que le public des Semaines sociales était partagé en deux camps bien distincts. L’un brocardait « l'auto-justification » et « l'absence de perspective critique » du PDG d'Axa ; l'autre, beaucoup plus minoritaire, reprochait au jésuite de ne pas tenir compte des contraintes de l'économie.. La parole aux participants Cette session des Semaines sociales, qui avait le projet de donner largement la parole aux participants, a de toute évidence réussi sur ce point. Des temps de question plus long en plénière et de nombreux carrefours et forums (ils étaient sept de plus cette année) y furent pour beaucoup. Jacques Maillot (fondateur de Nouvelles Frontières) et Chico Whitaker (de la Commission brésilienne Justice et Paix et co-fondateur du Forum Social Mondial), René-Samuel Sirat (ancien grand rabbin de France) en étaient quelques-unes des têtes d'affiche. Les participants ont été également impressionnés par des témoignages comme ceux de Myra Daridan sur l'Islam et l'argent ou de Jean-Baptiste de Foucauld, président de l'association Solidarités nouvelles face au chômage. Gestion d'entreprise, rémunérations, surendettement, relation aux pauvres. .. La palette des approches était très large. On a pu ainsi entendre aussi bien les préoccupations de parents face à la gestion de l'argent de poche que des témoignages d'anciens chômeurs et exclus évoquant la violence singulière du manque quotidien d'argent. À l'issue de ces trois jours foisonnants, nombreux étaient ceux qui avaient le sentiment de repartir plus riches qu'ils n'étaient venus... . Véronique Badets
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