La Lettre n°34 (avril 2004)
Un "espace privilégié de l'espérance humain"
par Michel Camdessus, président des Semaines Sociales de France

Jean-Pierre Rosa

Ce 1° mai, avec l'entrée dans l'Union européenne de dix pays dont huit ont longtemps appartenu au bloc soviétique, l'Europe va effacer la division tragique que la guerre froide avait imprimée dans sa chair. Mais cette échéance historique survient alors que nous sommes empêtrés dans les paradoxes et le doute. Nous voyons l’espace de la future Union parcouru de lignes de fractures politiques, philosophiques, religieuses. Sur ce qui fait notre identité profonde, le débat reste ouvert entre Européens et nous ne sommes même pas capables de reconnaître - sans complexes ni arrière-pensées - nos racines spirituelles et religieuses communes. En outre, nos perspectives démographiques à quelque vingt ou trente ans d’échéance signalent un indiscutable repli. Serions-nous donc un continent en irrémédiable régression, voué à la nostalgie et au désenchantement, alors que notre Union est la première puissance commerciale du monde avec toutes les responsabilités que cela comporte ?

Mais précisément, tout se passe comme si nous ne voulions pas entendre parler de responsabilités mondiales. Nos dirigeants ne les évoquent pas. Toutes leurs pensées se concentrent sur un objectif immédiat : faire que cette Europe des 25 existe ; mettre en place les institutions de son unité, mettre son économie au service de son intégration, assurer son efficacité, réduire les écarts de revenus et de développement, instaurer en son sein une solidarité est-ouest plus active. Ce n'est pas une petite affaire, car pour la première fois dans l’histoire de son intégration, l’Union va réunir des peuples aux niveaux de vie très inégaux. Cette seule tâche d’adaptation à notre nouvelle Union peut nous sembler déjà disproportionnée avec ce que nous sommes devenus. Elle va requérir toutes nos énergies.

Mais nous ne sommes pas seuls à habiter ce monde. A toutes nos frontières retentit le cri d’un monde bien plus défavorisé que le nôtre. L’Europe des 25 ne peut ignorer cette réalité-là. Elle ne peut rester sourde au tic-tac de l’horloge démographique qui fera que la pression de la misère humaine à nos frontières, avec tout ce qu’elle peut impliquer de frustrations, de souffrances et de violence, ne cessera de s’accentuer. Au cours des vingt-cinq prochaines années, deux milliards d’êtres humains de plus seront nés, dont plus de 90 % dans les pays en développement. Cette réalité nous est rappelée chaque matin par de nouvelles vagues d’immigrés clandestins. Fût-ce par simple prudence politique, l’Union européenne, puissance économique majeure, ne peut ignorer l’obligation de se saisir de ces problèmes.

En réalité, ce formidable défi de la misère du monde nous est intérieur. Nous devons tenter d’y répondre en faisant pour de bon de l’Europe ce que les auteurs du projet de Constitution européenne ont affirmé qu’elle était : « un espace privilégié de l’espérance humaine » ! La formule peut sembler trop audacieuse et un brin autosatisfaite. N’oublions pas, cependant, que le développement des pays pauvres -et tout spécialement de l’Afrique- est l’une des tâches que l’Europe s’est assignée dès le premier jour. La déclaration Schuman de 9 mai 1950 le disait déjà, évoquant ce qui pourrait être l’un des fruits de la réalisation de la CECA : « L’Europe pourra, avec des moyens accrus, poursuivre la réalisation de l’une de ses tâches essentielles, le développement du continent africain ». L’Europe réunie ne pourra échapper à sa tentation de repli qu’en embrassant à l’égard du monde une éthique de la fraternité.

 

Tous droits reservésLes Semaines Sociales de France
Creative Commons License Powered by all-in-web Crédits Conception/Réalisation : ABNetServices