La Lettre n°34 (avril 2004)
Jacques Delors, Une figure de proue du christianisme social
par Jean Boissonnat
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À l'occasion de la parution de ses « Mémoires » (1),
Jacques Delors est revenu sur la scène publique en France. Il a pu s’expliquer
sur sa vie militante, ses choix politiques, ses responsabilités dans
le syndicalisme, au Plan, au gouvernement, dans les institutions européennes.
Et, naturellement (le livre commence par là), sur son refus de se présenter à l’élection
présidentielle de 1995 alors que le parti socialiste souhaitait en faire
son candidat.
Au-delà du cheminement personnel d’un homme aux qualités évidentes
(désintéressement, sens de l’intérêt collectif
et des responsabilités, ouverture d’esprit), on peut voir dans
ce parcours singulier, une illustration du rôle des « chrétiens
sociaux » dans la France de la deuxième moitié du XX° siècle.
Bien qu’ils ne se soient pas regroupés dans un parti politique
ni dans une école de pensée entraînée par un leader
charismatique, ces hommes ont profondément marqué leur époque
et leur pays. |
La France n’a pas vraiment connu de parti démocrate-chrétien, à la
différence de beaucoup de pays européens (laïcité oblige)
même si le Mouvement Républicain Populaire a pu jouer un rôle
de suppléance à cet égard sous la IV° République,
rôle dont on a d’ailleurs tendance à sous-estimer l’importance
dans la construction européenne et dans la résistance aux extrémismes
(communisme et nationalisme). Les figures de proue de cette école de
pensée se sont dispersées dans des milieux divers, ce qui a probablement
contribué à leur efficacité : Emmanuel Mounier, Paul Ricoeur,
Joseph Rovan, Jean-Marie Domenach chez les intellectuels, René Rémond,
François Perroux à l’Université, Michel Debatisse,
Eugène Descamps, Lucien Dourroux chez les syndicalistes, Hubert Beuve-Méry,
Georges Hourdin, Jean Baboulène, la famille Hutin dans le journalisme,
Paul Delouvrier, François Bloch-Lainé, Jean Ripert, Michel Albert
dans la haute administration, Marcel Demonque, François Dalle, José Bidegain
dans le patronat, beaucoup d’autres y compris quelques personnages « hors
normes » comme André Cruiziat, formé par le scoutisme
et que l’on retrouve souvent dans l’itinéraire de Jacques
Delors.
Cette cohorte que l’on ne sait désigner autrement que sous l’appellation
sommaire de « chrétiens sociaux », a fait bouger
la France en faisant du christianisme un levier du changement social alors qu’il
avait joué traditionnellement dans notre histoire depuis la Révolution,
un rôle conservateur. On rencontre ces hommes (pas seuls mais souvent
décisifs) dans la révolution agricole (le CNJA, les SAFER), la
modernisation syndicale (la CFTC, la CFDT), l’ouverture des entreprises
(le CJD), l’efficacité économique des administrations (le
Plan, la Caisse des Dépôts), le renouveau journalistique (Témoignage
Chrétien, La Vie, Le Monde, La Croix, Ouest-France)
et naturellement l’aventure européenne (de Robert Schuman à Jacques
Delors). Impossible de décrire les changements qui ont profondément
modernisé la société française depuis la guerre,
sans référence à cette diaspora chrétienne dont
Jacques Delors restera l’une des figures emblématiques. Il n’aura
pas été Président de la République (
Ainsi, diffusé à partir de l’Action catholique, des Semaines
Sociales de France, de revues comme « Esprit », de congrégations
comme les jésuites et les dominicains, un mouvement sans étiquette
et sans leader a renouvelé l’humus de la société française à l’occasion
des chocs qui l’ont ébranlée : la guerre et la décolonisation.
Aujourd’hui de nouveaux chocs secouent notre société : la
mondialisation, le vieillissement, la troisième révolution industrielle.
Aux nouvelles générations d’inventer les formes à travers
lesquelles elles injecteront du ferment chrétien dans cette pâte
nouvelle.
1 Jacques Delors "Mémoires" ( avec Jean-Louis Arnaud), chez Plon,
512 pages, 25 euros.
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