La Lettre n°35 (juillet 2004)
Actualité de la fraternité
par Bernard Ibal, vice-président des Semaines Sociales de France

Bernard Ibal

Il aura fallu une sacrée dose de fraternité pour surmonter les rancœurs de l'histoire et construire l'Europe. À Lille, en septembre 2004, des chrétiens socialement engagés dans toute l'Europe montreront que la fraternité n'est pourtant pas fusionnelle : elle respecte heureusement la diversité des frères. Bien plus, on reconnaît la force de la fraternité au fait de se sentir solidaire malgré des divergences. Frères et sœurs d'une même famille peuvent parfois mal se comprendre, mais la fraternité l'emporte quand chacun ressent une commune paternité...Cette fraternité anime la solidarité au sens où la pensée sociale chrétienne parle de "bien commun". Le bien commun s'oppose à cette misère morale de l'individualisme contemporain et à cette autre misère morale que fut le collectivisme à l'Est. Il met l'effort de tous au service de l'épanouissement de chaque personne.

C'est encore cette fraternité de "sang spirituel" qui perçoit la dignité sacrée de chaque personne humaine. De gauche à droite et du Nord au Sud, l'humanité redoute, parfois à grands cris, une marchandisation de l'homme. L'homme vaut quelque chose ou ne vaut rien en fonction de ses compétences et performances : il tend à devenir un instrument de l'économie mondiale. Après tout pourquoi pas, si l'homme n'est qu'un être vivant comme les autres ? On voit bien qu'aujourd'hui, à défaut de lui reconnaître une valeur sacrée, l'homme n'aurait finalement qu'une valeur marchande. Et il n'y a pas que la fraternité du prochain proche, il y a la fraternité du lointain. La pensée sociale chrétienne propose depuis longtemps le concept de " destination universelle des biens " : à l'échelle de l'univers, tous les propriétaires que nous sommes plus ou moins, doivent se considérer comme de simples usufruitiers, soucieux de toute l'humanité à travers le temps et l'espace. " L'homme ne doit jamais tenir les choses qu'il possède légitimement comme n'appartenant qu'à lui, mais les regarder aussi comme communes : en ce sens qu'elles puissent profiter non seulement à lui mais aux autres " (Vatican II, Gaudium et Spes § 256). Tel sera plus tard le sens du concept écologique et social de développement durable.

La fraternité s'apprend et se cultive dans la famille, en particulier les gestes de don et de gratuité. Et Vatican II, dans sa Déclaration sur l'éducation, insiste sur la subsidiarité nécessaire entre l'école et la famille, cette dernière étant la première responsable. Subsidiarité ? Le mot pendant longtemps ne figurait même pas dans les dictionnaires usuels ! C'est sans doute Jacques Delors, très au fait de la pensée sociale chrétienne, qui a popularisé le mot "subsidiarité" pour nommer les rapports que doivent entretenir les divers États membres avec la Communauté européenne. La subsidiarité est une forme de responsabilité fraternelle où l'ensemble englobant (l'Europe par exemple) respecte l'autonomie des unités élémentaires (les nations membres par exemple) et garantit une solidarité en cas de besoin. On n'en finirait pas de donner des exemples de la pertinence de la pensée sociale chrétienne pour notre temps et de l'urgence de trouver "dans un esprit de fraternité" (déclaration universelle des droits de l'homme de décembre 1948 art 1er), des réponses aux problèmes de notre temps. Cette nécessité d'un surplus de justice, de responsabilité et de fraternité est particulièrement criante dans nos relations avec les pays pauvres. Comme l'écrivaient les évêques de la CEE en 1984, "il faut bâtir une Europe qui voit dans les pays du Tiers-Monde d'authentiques partenaires. L'Europe a besoin d'un nouveau souffle, d'une âme et d'une foi ".

 

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