La Lettre n°35 (juillet 2004)
Lille 2004 : Une manifestation d'ouverture et d'accueil
Interview de Mgr Gérard Dufois Archevêque - évêque de Lille

Bernard Ibal

C'est donc à Lille que va se dérouler du 23 au 26 septembre le grand rassemblement européen qui va marquer le centenaire des Semaines Sociales de France. Est-ce un événement important pour l'Eglise de Lille ?

Tout à fait. Personnellement j'ai souhaité que cette rencontre ait lieu à Lille et avec l'antenne régionale des Semaines Sociales, nous avons travaillé pour rendre crédible notre dossier de candidature. Les questions économiques et politiques m'ont intéressé depuis longtemps et ma formation sociologique m'a rendu très attentif aux questions traitées par les Semaines Sociales. Mais, après avoir été archevêque de Reims où la tradition du catholicisme social, marquée par la figure de Léon Harmel, a été vive, j'ai été étonné, en arrivant à Lille que dans l'opinion publique, cette tradition d'une réflexion sociale des chrétiens semblait quelque peu oubliée. Et cela, bien que Michel Falise, quand il était recteur de l'Université catholique, y ait créé un lieu de réflexion sur l'éthique sociale.

Nous avons mis en place plusieurs groupes de réflexion pour imaginer ce que serait le devenir de cette région dans les années à venir avec le drame du textile et de la désindustrialisation, la diminution des activités productives, mais aussi, le sursaut créé par les entreprises de vente par correspondance et les groupes de la grande distribution. C'est un tissu social qui change, un équilibre culturel qui est remis en cause, d'autant qu'on a vu arriver dans le même temps, de nombreux travailleurs étrangers. Nous nous sommes rendu compte qu'il y avait là un ensemble de problèmes qui nécessitaient une réflexion des chrétiens, afin de ne pas être seulement ceux qui appellent à des correctifs mais aussi des gens qui osent penser l'avenir. Cette réflexion collective a été conduite en lien avec l'Université catholique et avec les jésuites du Hautmont. Et quand est arrivée la proposition d'organiser la rencontre des Semaines Sociales à Lille, nous sommes partis au quart de tour. Nous nous sommes dit que c'était une chance pour le diocèse, une chance pour la région et une chance pour l'Eglise. C'est l'occasion pour elle d'exprimer un message sur la place publique.

Ajoutez à cela la dimension européenne à laquelle notre région ne peut qu'être sensible. Elle est un carrefour depuis deux millénaires au moins. Nombreux sont ceux qui y sont passés ou qui y sont restés, bien avant les plus récents : les Polonais, les Portugais et, maintenant, ceux qui viennent du monde arabe. Le Nord est un creuset de races, d'expériences, de sensibilités, de cultures. " L'Europe : une société à inventer " : à Lille, cela a un sens très fort.

Comment le diocèse se mobilise-t-il en vue de cet événement ?

Quand l'idée a été lancée, ce qui m'a surpris c'est l'intérêt que lui ont porté non seulement ceux qui tournent autour des Semaines Sociales, qui sont généralement des gens d'expérience, mais aussi des jeunes qui ont voulu faire leur semaine sociale. Nous avons constaté que la JOC, le MRJC, d'autres mouvement de jeunes se mobilisaient et tenaient à avoir, d'une manière ou d'une autre, leur expression dans l'environnement immédiat de la rencontre, mais aussi en participant aux forums et aux différents débats qui auront lieu. Je perçois dans le diocèse une volonté de ne pas être seulement l'hôte qui accueille mais un acteur dans la réflexion des Semaines Sociales. En outre, ici beaucoup de gens sont actuellement mobilisés, que ce soit dans le monde industriel, dans le monde économique, voire dans le monde politique, pour participer à la rencontre. Et il faut aussi avoir à l'esprit que Lille est une très grande ville universitaire. Ce sera pour nous tous un grand événement et je suis fier que Lille accueille les Semaines Sociales. Dans un monde qui a tendance à se rapetisser, je crois que ce sera une manifestation d'ouverture et d'accueil de nos amis d'Europe.

Vous avez participé récemment à la première assemblée plénière de printemps de l'épiscopat. Y a-t-il été question de la rencontre de Lille? Est-ce aussi un événement pour l'Eglise de France ?

Certainement. Mes frères évêques y avaient déjà été sensibilisés notamment par leur Commission sociale, mais aussi par la manière dont le pape, à plusieurs reprises en a parlé. Pour des raisons de santé évidentes, Jean-Paul II ne pourra venir à Lille comme il l'avait un temps espéré, mais le Saint-Siège attache beaucoup d'intérêt à cette manifestation européenne des Semaines Sociales. Enfin, au cours de l'assemblée plénière à laquelle vous faites allusion, Mgr Jean-Pierre Ricard, président de la Conférence épiscopale, en a souligné l'importance.

De nombreux évêques français, mais aussi d'autres pays d'Europe viendront à Lille. La rencontre des Semaines Sociales montrera que non seulement l'Europe a des racines chrétiennes, mais surtout, que des branches continuent de pousser : devant les problèmes économiques et sociaux auxquels notre continent est confronté, il est important que la contribution des chrétiens soit exprimée à cette occasion.

Quel est, selon vous, l'apport essentiel des Semaines Sociales depuis un siècle, à la société française et à l'Eglise ?

Pour l'Eglise en France, c'est une sorte de déprivatisation de la pensée chrétienne, une expression publique, par la présence, par les mots, par les messages. Depuis un siècle et demi, l'Eglise n'a cessé d'approfondir sa pensée sociale par des encycliques, par des documents pontificaux ou épiscopaux. Mais ce sont surtout des clercs qui se sont ainsi exprimés. Les Semaines Sociales de France sont un des lieux où s'exerce la responsabilité des laïcs dans la réflexion éthique sur les réalités sociales. C'est un creuset où, en dialogue avec des responsables politiques, avec le monde industriel, l'Eglise de Vatican II, de Gaudium et Spes, porte collectivement le monde de ce temps et les questions qui naissent.

Sur le plan de la société, on a été marqué pendant un temps par l'opposition entre le marxisme et le libéralisme. Maintenant la situation est tout autre. À travers la mondialisation, le fonctionnement de l'économie de marché, c'est le sens de l'homme qui est en jeu. L'économie mondiale demande un pilotage qui soit celui de la responsabilité et non pas celui du laisser-faire. Je suis profondément convaincu que l'humanisme issu de la tradition chrétienne est une contribution capitale pour le développement de nos sociétés. Quand le pape était venu en France en 1980, il avait déclaré que la liberté, l'égalité, la fraternité étaient un héritage de la tradition chrétienne. Je crois maintenant que la solidarité qui sera de plus en plus nécessaire dans un monde économique de la concurrence, est une réalité que les chrétiens devraient être les premiers à développer. C'est une question de survie. Cette solidarité ne doit pas être simplement une sorte d'humanisme des valeurs mais aussi la prise en compte de tout ce que l'Esprit-Saint a semé comme générosité, comme sens du frère, comme sacrement du lien social dans l'Eucharistie, ce qui est le cœur même de l'annonce de l'Evangile. Église et société ont quelque chose à se dire et, dans ce dialogue, je crois que les Semaines Sociales sont un haut lieu pour une parole prophétique.

Propos recueillis par Aimé Savard

 

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