La Lettre n°36 (octobre 2004)
Europe plus
par José de Broucker

SSF

Vous me demandez de vous raconter la Semaine Sociale de Lille, à laquelle vous n'avez pas pu participer. Vous me prenez de court, sur la route du retour, et je ne dispose que de dix à douze mille signes, ce qui est court aussi. Trop court pour ce que devrait être un compte rendu : pour une information complète et vérifiée, je vous invite à vous reporter au site www.ssf-fr.org, et/ou d'attendre la publication des actes.

C'est ce que je ferai personnellement, le temps venu, pour retrouver les textes authentiques des messages (à commencer par celui du pape), des propositions des forums (autant de Semaines dans la Semaine), des conclusions du président Camdessus et des contributions des quelques soixante-quinze intervenants. Ou pour les découvrir : sans manquer une seule minute du programme, je ne pouvais tous les entendre, une bonne cinquantaine d'entre eux parlant en même temps, le samedi, dans six salles différentes...

Ces réserves faites, je veux bien raconter ce que le Semainier lambda mais assidu, attentif et intéressé que j'ai été a vécu et ressenti ces 23, 24, 25 et 26 septembre.

Deux surprises

On était prévenu : cette 79e session des Semaines Sociales de France devait être une session hors série. C'est bien ce qu'elle a été : à la charnière entre un passé justement célébré et un avenir audacieusement annoncé. Il s'agissait d'investir l'héritage du siècle écoulé dans de nouveaux engagements pour le siècle commençant.

On pouvait s'y attendre : plus de 4 500 inscrits. Un chiffre record ! Et pas de pagaille. Vastes espaces pour les rencontres, Zénith géant et salles multiples au Grand Palais. Oratoire sur place, autres temps et lieux de prière à proximité. Signalétique parfaite. Armée de bénévoles lillois et parisiens pour accueillir et accompagner les mouvements. Traductions simultanées en anglais, allemand, italien et français. Horaires tenus. Bons équipements sons et vidéos... Les organisateurs ont bien réussi à assurer le confort fonctionnel nécessaire au travail en grand nombre. La liturgie finale a superbement illustré leur souci de qualité. Merci ! Budget en passe d'être équilibré, nous a-t-on dit le dernier jour. Avec le concours de 74 partenaires, institutionnels et privés. Bravo !

Les habitués des Semaines ont eu à Lille deux heureuses surprises. La première, depuis longtemps espérée (et préparée), est le nombre des vrais jeunes parmi les participants. L'analyse statistique des inscriptions donnera la mesure de ce coup de jeune. Mais il était visible à l'œil nu. Et c'est sans étonnement qu'à l'heure des conclusions des six forums programmés on a pu entendre (et voir) celles d'un septième forum, de jeunes précisément.

La deuxième surprise est la présence effective de plus de 1 000 étrangers venus de dix-huit pays : de la Pologne à l'Espagne, de la Grande Bretagne à l'Italie, en passant par l'Allemagne, le Benelux, la Slovaquie, la Croatie, etc. L'invitation à faire de cette session du centenaire des Semaines Sociales de France une première Rencontre européenne du catholicisme social a donc été bien entendue et bien reçue.

En fait, la surprise aurait été qu'il en fut autrement, tant l'invitation avait été longuement et précisément concertée avec, en divers pays, les organisations les plus proches des Semaines Sociales de France et avec les autorités pastorales concernées aux plans continental et national. Depuis 1999, cinq ans durant. Avant même d'être à Lille, les étrangers étaient bel et bien présents dans le programme de la Semaine où l'on pouvait lire les noms, titres et qualités de quarante et un intervenants de seize pays, hors la France...

Une histoire sans frontières

La Semaine lilloise était à ce point aux couleurs européennes que même la partie consacrée à la célébration du centième anniversaire de la naissance des Semaines Sociales de France (1904) en a été marquée.

L'histoire idéologique, politique et sociale et l'histoire socio-religieuse dans lesquelles s'est inscrite l'histoire du catholicisme social ont été des histoires sans frontières. Les catholiques français n'ont pas été seuls à connaître les totalitarismes, les guerres, la prospérité, la sécularisation, les conversions de Vatican II... L'engagement social des chrétiens a connu, de diverses manières, ici et là, tantôt les réserves ou prudences des autorités ecclésiales, tantôt l'intolérance des régimes politiques, tantôt l'indifférence de la société. Il a ses prophètes, ses apôtres et ses martyrs, nombreux. Martyrs de la résistance spirituelle aux idolâtries du pouvoir, de l'ordre, de la race, de l'argent. Martyrs de l'humanité au nom de leur foi, dont l'exemple ne peut que féconder l'histoire qui reste toujours à écrire.

Cette relecture historique continentale a, bien sûr, fait sa place aux Semaines Sociales de France. Leur longévité, leur fidélité à une identité laïque, à une manière de conjuguer intelligence et action et à un rôle d'interface entre la société et le magistère, l'impact non négligeable de leurs propositions leur ont valu des hommages manifestement sincères. Les propos entendus du pape et des évêques valent plus qu'encouragements : confirmation et nouvelles lettres de mission.

Questions chaudes

Les Semaines Sociales de France ont donc vocation à poursuivre leur chemin. Qui, comme ce fut longtemps le cas et comme Lille vient d'en montrer la possibilité, pourrait à nouveau sillonner les régions. Et, a ajouté le président : les Semaines Sociales seront européennes, ou elles ne seront plus. Élan contagieux : le prochain Katholikentag (grand rassemblement biennal des catholiques allemands), à Sarrebrück du 24 au 28 mai 2006, sera lui aussi européen. Longs applaudissements. Une date à retenir.

Le thème de la session était bien d'intérêt commun pour tous les participants : "l'Europe, une société à inventer". Mais intérêt commun ne veut pas dire forcément opinions partagées. Elles peuvent même être fortement divergentes : notamment, parmi les catholiques, sur la référence, ou non, aux racines chrétiennes de l'Union dans le traité constitutionnel ; mais aussi, plus communément, sur le oui ou non à ce traité, ou sur l'élargissement à la Turquie.

Ces questions chaudes n'ont fait l'objet ni d'un black out, ni de mise aux voix par sondage, référendum ou vote de motions : ce n'est pas dans les mœurs des Semaines. Il revenait à chacun de faire son miel des informations et points de vue franchement échangés.

Sur les implications religieuses du traité constitutionnel, par exemple, beaucoup ont découvert l'existence d'un article 51-3 qui garantit pour les Églises la possibilité d'être reconnues en tant qu'organisations habilitées pour " un dialogue ouvert, transparent et régulier ". Et s'agissant du silence du préambule sur les " racines chrétiennes ", le commentaire du président Camdessus a manifestement contribué à positiver la réflexion : n'en faisons pas un drame, a-t-il dit en substance ; les actes sont plus importants que les textes ; que l'Europe soit reconnue chrétienne au partage du pain, comme le Christ à Emmaüs.

Du préambule, les intervenants comme les participants ont surtout retenu les quelques mots par lesquels l'Union dit son ambition d'être " un espace privilégié de l'espérance humaine ". Vaste programme qui, rapporté à l'état des lieux et des questions, ne se réalisera pas si on laisse aller les choses comme elles vont.

"Le vingt-sixième État de l'Union"

Si fiers que l'on puisse et doive être des acquis de l'Union, au bénéfice surtout de la paix et des droits de l'homme entre six, puis neuf, puis douze, puis quinze, et aujourd'hui vingt cinq pays, responsables politiques et citoyens s'accordent pour s'inquiéter de graves déficits : démocratique, social et humanitaire. Ils se traduisent par un désintérêt et un scepticisme croissants et par des exclusions dramatiques à l'intérieur et aux portes d'une Europe par ailleurs prospère.

Pendant une journée entière, six forums ont travaillé, experts et témoins à l'appui, à informer les diagnostics et à proposer des remèdes. Ils avaient respectivement pour thèmes : famille et société ; au service de la paix ; liberté et religions ; démocratie et participation ; économie et social : vers le développement durable ; pauvreté, ouverture et partage.

Je n'ai assisté qu'à ce dernier. J'y ai découvert ce que le Premier ministre du Luxembourg, Jean-Claude Junker, a appelé le " vingt-sixième Etat de l'Union ", peuplé des dix-sept millions de chômeurs. J'y ai mesuré l'écart de ressources annuelles entre un Français ou un Allemand (25 000 €) et un Tchèque ou un Hongrois (7 000 €). J'ai entendu la détresse des 7 millions d'Ukrainiens (70 € par mois) qui ne pensent qu'à émigrer, et celle des cinquante pays dits " moins avancés " de la planète dont les habitants disposent de moins de 2 dollars par jour. J'ai compris que l'Union ne s'en désintéresse pas mais que ses politiques et budgets de solidarité se heurtent à beaucoup d'inertie, voire de résistances, des opinions et des gouvernements nationaux. Surtout à l'égard des mouvements migratoires... Que faire ? Question leitmotiv. J'ai écouté les réponses, modestes mais concrètes, d'acteurs et témoins d'initiatives en Afrique, en Algérie, en Allemagne, à Lille.

Se référant à une initiative féconde de rencontre et de dialogue direct entre des Rmistes et des gestionnaires sociaux, un militant de base a suggéré que les Semaines Sociales s'engagent aussi dans cette voie... Ce qui m'a frappé, c'est que, même physiquement absents, les habitants de la planète des exclus du droit de vivre humainement étaient massivement et constamment présents tout au long de ces journées lilloises. Et pas seulement dans ce forum sur la pauvreté : à entendre les rapports des autres forums, il est clair que le critère d'évaluation des déficits de l'Union et des programmes à mettre en œuvre a été partout la considération prioritaire que toute société doit porter aux plus petits, aux plus faibles, proches et lointains.

Angélique ? Évangélique ?

Anecdote significative. Partout affichée, avec le titre de la Semaine, une carte... de l'Europe seule. Remarque spontanée de beaucoup : mais où est l'Afrique ? Manière d'exprimer une conviction commune : l'Union ne peut se concevoir comme une île dans l'océan terrestre, encore moins comme une forteresse qui imaginerait que quelque nouveau " mur de la honte " la protègerait d'une humanité qui a follement envie d'elle, pour ses idées, le modèle qu'elle incarne et les richesses qu'elle possède.

Utopie angélique ? Ou vision évangélique ? La lecture de la parabole de Lazare et du riche et le commentaire qu'en a donné le cardinal Etchegaray lors de la messe dominicale aideront, à la relecture, à comprendre et retenir la seconde option.

Une Europe plus ouverte, mais aussi plus sociale, plus démocratique, plus œcuménique ; une Europe respectueuse de ses diversités et de ses minorités ethniques, culturelles et religieuses ; faisant toute sa place aux expressions de la société civile et des nécessaires corps intermédiaires, à commencer par la famille... Si c'est de l'utopie, il n'y a qu'à laisser aller. Si c'est un programme, il faut le traduire en moyens politiques. Et travailler à leur mise en œuvre.

C'est ce que les forums avaient à tenter. Il faudra regarder de près les propositions qu'ils ont formulées : de l'histoire du siècle écoulé, on a retenu que les actes des Semaines Sociales sont plutôt riches d'idées qui, alliant le cœur et la raison, peuvent être fécondes.

 

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