La Lettre n°38 (avril 2005)
Le risque de la transmission
par Hubert Chicou, secrétaire général des Semaines Sociales de France

Semaines Sociales de France

"Qu'avons-nous transmis pour en arriver là ?" La question se pose sans cesse dans les sociétés occidentales et, plus encore, européennes, prises de vertiges devant une évolution rapide qui nous a fait traverser la période des Trente Glorieuses, les secousses de Mai 68 et la construction de l'Europe. Il est vrai que la complexité du monde moderne chahute les raisons les plus fortes. Les institutions elles-mêmes, cadre naturel de la transmission se sont affaiblies : l'Ecole, l'entreprise, l'Etat peinent à assurer leur rôle historique. Les chrétiens eux-mêmes ont du mal à cerner les contours du christianisme en France, devenu minoritaire au 21e siècle. Fallait-il faire plus, autrement ? La question vrille les esprits.

"Comment transmettre et que transmettre ?" sera le thème de la prochaine session des Semaines Sociales. Elle aura pour objet de faire partager avec nos semainiers les enjeux qui se cachent derrière la transmission.

En tant que parents, la transmission est la toile de fond de l'éducation de nos propres enfants. Leur choix d'orientation, leur mode de vie, leur parcours spirituel font l'objet de toutes les attentions, mais tout ne se passe pas forcément comme prévu et les écarts sont vécus quelquefois de manière culpabilisante, en particulier dans les familles chrétiennes. Le tableau n'est pas aussi sombre et il y malgré tout des transmissions qui se perpétuent comme la valeur famille régulièrement plébiscitée dans les sondages. Mais les parents ont du mal à trouver leur marque entre un " fais ce que je te dis " et les ambiguïtés " d'une influence neutre ".

L'Ecole vit sous l'influence du renouveau pédagogique des années 1968 qui a fait appel à des concepts nouveaux (non-directivité, liberté des choix de l'enfant...). On le sait : l'Ecole joue un rôle essentiel dans la transmission du savoir, de la connaissance. Pourtant, après un siècle pendant lequel elle a porté avec vigueur toutes les vertus de l'instruction, comme en témoigne le film " Les Choristes ", l'Ecole bute aujourd'hui sur la non-maîtrise du français, du langage, qui affaiblit son rôle dans la grande chaîne de la transmission.

D'autres lieux visibles de la transmission, comme les entreprises, envoient des signes contradictoires en insistant d'un côté sur la formation et, de l'autre, en signifiant aux employés de plus de cinquante ans qu'ils n'ont plus leur place et que la transmission de leur expérience n'est pas nécessaire aux nouvelles générations. De nouveaux lieux contribuent à transmettre des " valeurs" déroutantes : chacun aura repéré l'influence des séries télévisées qui font appel à l'émotion, au voyeurisme affectif, au principe de sélection brutale. Mais il existe aussi des lieux plus informels comme la rue dont les associations mesurent tous les jours le rôle dans la structuration des comportements.

Que transmettre et comment transmettre ? La question est aussi au cœur de la mission de tout chrétien. Le débat sur la transmission touche aussi l'Eglise qui est confrontée sur le plan spirituel et pastoral au renouvellement de son projet catéchétique : quel contenu, quelle technique, quel sens lui donner ? Transmettre est au cœur du fonctionnement de toutes les sociétés humaines et au cœur du projet des chrétiens. Ce n'est pas une simple technique que l'on essaie d'affiner, mais bien plus un aller-retour permanent entre une volonté, une façon de transmettre et les valeurs qui y sont associées. La transmission est nécessaire. Elle aide à construire sa propre liberté. Risquons-la.

 

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