La Lettre n°38 (avril 2005)
Démographie : la sinistrose n'est pasde mise
par Robert Rochefort, directeur général du CREDOC, vice-président
des Semaines Sociales de France
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Bonnes nouvelles ! Les chiffres du dernier recensement
de la population française en comportent au moins trois : baisse
de la mortalité, maintien d'un niveau minimum de natalité,
reprise de l'accueil de population immigrée. Au final, en 2004,
la population métropolitaine aura progressé de 400 000
personnes, un record depuis de longues années. Echapperons-nous
donc à la stagnation démographique ? Tous les pays qui
ont une économie dynamique s'appuient sur une progression de leur
population.
Ainsi donc, les Françaises continuent à faire
des bébés
bien plus que les Italiennes, les Espagnoles ou les Allemandes.
Attention toutefois à ne pas se réjouir trop vite. Le résultat
est fragile et, en soi, on pourrait espérer plus. On ne peut
nier pourtant que la politique familiale française - même
si elle n'est plus ce qu'elle était il y a quelques décennies
- rend plus facilement compatible pour les couples, et surtout
pour les femmes, la conciliation entre la vie professionnelle et la
vie parentale. L'âge tardif de la première maternité -
autour de 30 ans - est compensé par l'arrivée plus fréquente
du troisième bébé, lorsque les parents ont dépassé le
seuil de 40 ans.
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L'espérance de vie gagne trois mois chaque année
Bien sûr,
il n'y a pas que les chiffres. Car si l'on regarde les situations de
vie, on sait bien que la montée des séparations
et des divorces créée des drames devenus bien plus fréquents.
La mise en scène médiatique exagérée du
bonheur supposé des familles recomposées cache une bien
plus triste réalité. Dans l'immense majorité des
cas, le divorce débouche, d'un côté, sur la constitution
d'une famille monoparentale bien souvent aux prises avec de sérieux
problèmes financiers, et de l'autre, sur la vie en solo du père
qui ne réussit pas toujours à maintenir un lien affectif épanouissant
avec ses enfants. S'il fallait voir une " mauvaise nouvelle " pour
relativiser notre heureuse surprise face à ce recensement, ce
serait bien la progression de 15 % du nombre de célibataires
ou, tout au moins, de personnes vivant seules. Aujourd'hui, dans les
villes de plus de 20 000 habitants, on se rapproche dangereusement
de la proportion d'un logement sur deux occupé par une personne
seule. Et cette solitude survient à tout âge : des jeunes
adultes tétanisés face au vertige de l'engagement au
long cours avec un conjoint, aux " nouveaux divorcés " de
plus de 50 ans.
Mais revenons aux nouvelles encourageantes : la mortalité continue
de reculer car l'espérance de vie, elle, gagne toujours trois
mois chaque année. Finalement, ce sera bientôt plus d'une
petite fille sur deux qui sera centenaire ! Quel changement, alors
qu'au milieu du 19e siècle
un adulte mourait en laissant un enfant en moyenne âgé de 14 ans.
Les toutes petites filles d'aujourd'hui connaîtront leurs arrière-grand-mères,
leurs grand-mères et leur maman. Plus tard, elles verront bien sûr
leurs enfants et petits-enfants, mais aussi leurs arrière-petits-enfants.
Elles seront donc les témoins vivants de la transmission entre sept générations
! Finalement, les générations ne se succèdent plus, elles
vivent ensemble - c'est-à-dire en même temps, mais plus sous le
même toit - et ça change tout. Aujourd'hui, une jeune mamie de 60
ans peut dire à sa petite fille de 15 ans que non seulement elle a vu
changer le monde au cours des dernières décennies, mais qu'elle
sera encore longtemps à ses côtés pour l'accompagner dans
sa vie de jeune femme et même de jeune mère. Bref, qu'elles pourront
avoir de nombreux projets ensemble. Il n'y a plus qu'une chose à souhaiter
: que les hommes rattrapent leur retard en matière de longévité pour
que les petits garçons de demain aient droit à leur tour à une
belle aventure aussi longue que celle qui est promise à leurs grandes
sœurs !
Un étonnant paradoxe
Une vie plus longue dans une société qui, elle, s'accélère
et où l'instant présent semble être le seul moment qui compte,
voilà l'étonnant paradoxe des temps modernes. Cela débouchera
certainement sur un contraste plus marqué entre les différents
temps de la vie sur des questions essentielles, comme le sens de la vie et la
spiritualité. N'est-il pas logique finalement qu'à 20 ans, avec
tellement de décennies à vivre, on en oublie presque naturellement
ce qui a trait à la réflexion sur la signification de la mort ?
Et qu'en revanche, après 70 ans, ces questions apparemment cachées
dans la vie quotidienne occupent plus de place. Il n'est pas à souhaiter
que les assemblées dominicales dans les églises ne laissent à voir
majoritairement que des cheveux gris. Mais il est peu probable que ces évolutions
de la démographie nous annoncent le contraire. Il faudra donc faire avec,
comprendre ces évolutions et savoir ne pas s'en lamenter.
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