La Lettre n°38 (avril 2005)
Une Semaine Sociale sur le continent africain
par Bernard Porte, membre du Conseil des Semaines Sociales de France

Semaines Sociales de France

Une première session des Semaines Sociales et Economiques du Congo vient de se tenir, à la fin de février, à Mbuji Mayi au Kasaï-oriental, province du sud-est de la République Démocratique du Congo. Initiée par Mgr Tshibangu, évêque du diocèse et vice-président de la conférence épiscopale, cette initiative s'inscrit dans la ligne de l'expérience française des Semaines. Mgr Tshibangu avait demandé à Michel Camdessus de venir témoigner de l'expérience française. Indisponible, Michel Camdessus avait confié à Bernard Porte le soin de représenter les Semaines Sociales de France et d'intervenir à sa place (1).

Depuis l'indépendance du Congo belge en 1960, ce pays a connu de courtes périodes de développement mais, malgré ses richesses minières (mines de cuivre du Katanga, mines de diamants du Kasaï, mines d'uranium) la mise en valeur du sous-sol n'a pas entraîné le décollage économique attendu et, dans son ensemble, le pays vit dans une grande pauvreté.

Les conflits ethniques se sont multipliés ces dernières années. Conflits internes entre clans différents et conflits avec certains voisins : Rwanda, Ouganda. Les infrastructures détruites, les grandes exploitations minières non entretenues, la corruption et la prévarication règnent à tous les niveaux de l'appareil d'état et de l'armée, et obèrent l'avenir du pays.

Dans un pays meurtri par la guerre...

La situation politique elle-même n'est pas faite pour rassurer. Le Congo est régi actuellement par une " Constitution de la transition " qui prévoit des élections générales en juin 2005, ainsi qu'un recensement. Mais les observateurs s'accordent à relever les faiblesses de cette constitution élaborée par des instances internationales en dehors du peuple congolais.

L'épiscopat, très présent pour sa part dans le débat, insiste sur la nécessaire tenue d'élections, sur l'indispensable recensement, sur la lutte contre la corruption et la pauvreté. Dans son introduction à la Semaine, MgrTshibangu notait : " Nous sommes parvenus en ce moment à ce demi-siècle bientôt de l'expérience et du bilan de l'Indépendance de nos pays africains. Moment d'interrogation anxieuse et encore d'indécision sur le destin à venir, à moyen et long terme du Congo et de l'Afrique. C'est le moment qui attend nos engagements lucides. Puissent-ils être déterminants. "

Cet épiscopat, avec son Eglise, est actif sur tous les fronts de la pauvreté : ainsi la même semaine de février se tenait à Kinshasa, la 24e semaine théologique africaine. Le sujet en était : " Souffrance et Pandémie du Sida en Afrique, l'Eglise interpellée. "

La première Semaine Sociale, minutieusement préparée, se tenait à Mbuji Mayi, capitale provinciale du Kasaï-Oriental, une grande ville dans le Centre-Est du pays. Cette province vit essentiellement des ressources tirées des mines de diamants, exploitées par une société nationale, la MIBA, et par des chercheurs indépendants qui travaillent durement sur de petits filons diamantifères et sur les ressources alluvionnaires de rivières locales, sans oublier les " clandestins " qui viennent voler, à leurs risques et périls, du minerai sur le polygone de la mine nationale.

Le Kasaï-Oriental compte désormais 4 millions d'habitants, dont 2 millions dans la ville-centre. Beaucoup de ces femmes et de ces hommes viennent de la province du Katanga. Ils sont partis volontairement en 1993 devant la montée de la haine ethnique ou ont été expulsés de Kolwezi par la population originaire. Depuis, après avoir tout perdu, ils tentent de reconstruire leur histoire.

...une Semaine Sociale et Economique

Fort de ses 2 millions de catholiques, le diocèse est dirigé par un évêque à la forte personnalité, capable de mobiliser les énergies. Cette première Semaine Sociale en est l'illustration. Pendant trois jours, un auditoire attentif et nombreux (400 personnes le premier jour, 300 le vendredi et le samedi) a écouté des interventions de grande qualité. Par ses questions et ses apports, ce public a montré son intérêt et sa volonté de changement. Comme en France, les questions allaient bien au-delà de la seule interrogation de l'intervenant, elles faisaient directement écho aux préoccupations quotidiennes et à la vie des communautés de base. Le thème de cette première session, " Enseignement social de l'Eglise et développement économique et humain du Congo ", traduit à lui seul les enjeux. Dans une situation d'extrême pauvreté, dans ce pays marqué par la guerre et les conflits claniques, qu'est-ce que les catholiques peuvent apporter pour contribuer à une reprise du développement ?

L'évêque du diocèse est convaincu que la doctrine sociale de l'Eglise peut être un moyen, parmi d'autres, pour éclairer une situation et permettre à des femmes et des hommes, blessés dans leur corps et dans leur cœur, d'engager des changements suffisamment significatifs pour renverser le mouvement du destin.

La session inaugurale, qui a été un succès relevé par les autorités gouvernementales de la province, réunissait des conférenciers congolais de grande qualité. Dans l'ordre, furent évoqués : l'expérience des Semaines Sociales de France, l'enseignement social de l'Eglise, la situation socio-économique du Congo et les pistes d'évolution, les initiatives susceptibles de mobiliser les énergies, enfin le travail profond de réflexion engagé, depuis l'indépendance, par les évêques congolais.

Ce dernier sujet fut traité dans une intervention du P. Léon de Saint Moulin, un jésuite d'origine belge, mais de nationalité congolaise, qui a souligné un aspect peu connu en Europe, de la vie de l'Eglise catholique du Congo. Depuis 1960, les évêques ont, à travers leurs déclarations, et leurs lettres pastorales, individuelles ou collectives, proposé des lignes directrices d'une doctrine sociale catholique profonde, courageuse et véritablement autochtone. En quarante ans, un remarquable " corpus " d'enseignement social appliqué s'est constitué.

Comme en France, la session s'est clôturée par une magnifique célébration eucharistique, occasion pour une soixantaine de laïcs, de marquer devant les communautés, leur engagement au sein d'une association diocésaine, l'ADICAD, pour promouvoir dans leurs secteurs d'activités professionnelles, une société plus juste.

Au moment où nous venons de marquer, à Lille, le centenaire de la création des Semaines Sociales de France, on peut se risquer à établir un parallèle entre deux hommes, Marius Gonin et Adéodat Boissard, en France, qui, en 1904, inauguraient les premières Semaines Sociales, et deux hommes, Mgr Tshibangu et Venance Kapuya, président de l'ADICAD (2) qui, un siècle plus tard, dans un contexte religieux et socio-économique radicalement différent, engagent une démarche similaire, puisée aux même sources du christianisme.


1. Bernard Porte a déjà publié un compte-rendu de cette Semaine Sociale dans la Croix du 14 mars.
2. ADICAD B.P 180 Mbuji Mayi (République démocratique du Congo) Adicad 2004@yahoo.fr

 

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