1951 : Santé et Société
38° Semaine Sociale
Montpellier 1951

La personne et la famille
devant les nouvelles techniques
biologiques et le développement
des institutions sociales

Leçon d'ouverture de M. Charles Flory
Président des Semaines Sociales

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De même qu'à Nantes l'an dernier, c'est la première fois que les Semaines sociales tiennent leurs assises à Montpellier. L'on s'étonnera sans doute que nous ayons attendu notre 38e session pour nous réunir dans cette métropole universitaire, aux traditions vénérables et si éclatantes. Et ce serait, en effet, incompréhensible, si l'urgence des problèmes ne nous avait toujours imposé des sujets qui s'accordaient davantage avec l'atmosphère d'autres cités industrielles, agricoles ou maritimes.

Nous n'ignorons pas, certes, le rôle dévolu à cette partie favorisée du Languedoc, dont la position géographique a fait, depuis la plus haute antiquité, un lieu de rencontres commerciales et culturelles pour tous les peuples de la Méditerranée. Cité opulente, mais plus encore foyer d'humanisme, Montpellier a rayonné surtout par le renom de sa Faculté de médecine, dont la fondation remonte a 1220, et qui s'est acquise, au cours des siècles, une renommée de tradition hippocratique à en croire le fameux adage : Olim Cos nunc Monspeliensis. Nous cherchons toujours quelque correspondance entre nos thèmes d'études et le lieu de nos rencontres. Montpellier, où s'est exprimé le vitalisme d'un Barthez, où restent si vivants le souvenir et l'action spiritualiste d'un Grasset, était obligatoirement réservée pour un sujet médico-social.

Pourtant, nous étions impatients aussi de tenir nos assises dans un diocèse où nous nous trouvions placés sous l'autorité d'un évêque à l'esprit éminent, S. Exc. Mgr Brunhes, et qui portait un si particulier intérêt à notre institution. Il avait été, avec ses frères Jean et Joseph, l'un des principaux organisateurs de la Semaine sociale de Dijon, la troisième, en 1907. Je n'aurais pu ouvrir cette session sans rendre hommage à d'aussi chères mémoires.

Sur ce point comme sur bien d'autres, Excellence (1), vous avez suivi les traditions de votre prédécesseur. Vous êtes, vous aussi, un ami de la première heure. Semainier d'origine, vous nous avez conservé une sympathie et une confiance que les responsabilités et les honneurs n'ont en rien diminuées. Je sais avec quelle cordialité vous nous invitiez depuis plusieurs années. Je sais aussi avec quel cœur, quelle hauteur de vue, quelle activité inlassable et efficace, vous vous êtes dépensé pour le succès de cette session. Permettez-moi de vous en exprimer notre profonde reconnaissance.

Est ce votre chaleureuse invitation qui a déterminé le choix de notre sujet ? Ou est ce le sujet choisi qui nous a décidés à accepter votre invitation ? Je ne saurais le dire, car l'un et l'autre sont vrais. Attirés depuis longtemps par Montpellier, nous sentions aussi la nécessité d'aborder les problèmes sociaux que posent les étonnantes découvertes biologiques et le développement de la médecine collective.

Ce sujet s'écarte de nos thèmes habituels, orientés plutôt vers les problèmes du travail. Mais le progrès technique, dont nous avons vu, au cours de nos précédentes Semaines, qu'il est cause de déséquilibre économique en même temps que d'amélioration des conditions de vie, ne soulève pas moins de problèmes dans le domaine de la santé. Je n'exagérerai rien en disant que nous sommes, ici aussi, en présence d'une véritable révolution, qui devait, avec une urgence chaque année accrue, réclamer de notre part un effort particulier d'attention. S.S. Pie XII ne précisait il pas, dans son discours du 27 juin 1949 aux membres de l'Assemblée mondiale de la santé, que "la doctrine sociale de l'Église intéresse la santé du corps et de l'esprit, au même titre que la santé des relations sociales" ? Et S. Exc. Mgr le Nonce Apostolique, qui nous a fait, cette année encore, l'honneur et la joie de célébrer la messe d'ouverture, connaît notre ardent désir de répondre aux suggestions du Souverain Pontife.

D'ailleurs, nous avions déjà, et à plusieurs reprises, abordé fragmentairement ces problèmes. Qu'il me soit permis de rappeler la magnifique conférence prononcée par le professeur Grasset a Bordeaux, en 1909, sur "l'hygiène et la science biologique en sociologie" ; les leçons données par le Dr Biot à Reims en 1933, sur les "principes et la technique d'une politique de la santé publique" ; à Clermont Ferrand, en 1937, sur "la médecine humaine au service de la personne", et à Rouen, en 1938, sur "la liberté requise par une médecine humaine".

De plus en plus nombreux, d'ailleurs, sont les catholiques français qui, pour obéir à leur vocation particulière, cherchent à s'éclairer sur les positions intellectuelles qui dominent ces difficiles questions. Des groupements spécialisés, comme la Société de Saint Luc ou l'Union catholique des services sociaux, y consacrent chaque année, pour leur public particulier, de fructueux débats. Il importe de mentionner surtout les travaux du Groupe lyonnais d'études médicales, philosophiques et biologiques, dont l'animateur, le Dr René Biot a participé si activement à la préparation de cette session, malgré les cruelles épreuves de santé par lesquelles il vient de passer. Combien il l'a désirée et mûrie, cette Semaine sociale ! Et c'est pour nous une immense joie de penser qu'après les inquiétudes qu'il nous a causées, il pourra donner lui même la dernière leçon de notre programme, qui apparaît un peu comme le couronnement de ses efforts antérieurs.

Après les recherches techniques de tant de bons esprits, parmi lesquels nous avons pu recruter des professeurs et des orateurs compétents, il nous a paru que le moment était venu de tenter une synthèse des différents problèmes touchant à la santé humaine, et de les porter devant le large public des Semaines sociales.

Me gardant, dans cette leçon d'introduction, de déflorer une matière pour laquelle je n'ai d'ailleurs aucune compétence, je me contenterai d'examiner successivement :

  • Quels problèmes sociaux se trouvent posés par les découvertes scientifiques et le progrès des institutions médico sociales ?
  • Quelles clartés peut nous offrir, pour leurs solutions, la doctrine catholique sociale ?

 

I PROBLÈMES SOCIAUX
SOULEVÉS PAR LES PROGRÈS SCIENTIFIQUES
ET LE DÉVELOPPEMENT DES INSTITUTIONS SOCIALES
DANS LE DOMAINE DE LA SANTÉ

 

Nouveaux pouvoirs conférés à l'homme sur l'homme

Une première catégorie de problèmes sociaux, soulevés par les découvertes de la science et l'organisation médico sociale, résultent de la puissance nouvelle conférée de ce fait à l'homme sur l'homme.

Il n'est pas question, certes, de minimiser la valeur de progrès qui, depuis un siècle, sont littéralement prodigieux. Grâce à la multiplication des laboratoires de recherches et à la puissance de leur équipement, la médecine étend chaque jour, dans des conditions jusque hier insoupçonnées, le domaine de ses investigations et de ses interventions : poumons d'acier, traitement des enfants bleus, chirurgie du cœur ; il n'est pas d'année où quelque découverte sensationnelle ne vienne confirmer son expansion et ouvrir de nouvelles perspectives (2). Nous enregistrons avec une fierté joyeuse ces promesses pour l'avenir humain.

Mais qui ne voit qu'une telle puissance, mise à la disposition de l'homme, ne va pas sans risques sérieux ? L'exercice de la médecine a toujours comporté de graves responsabilités. Depuis les temps les plus reculés, lorsqu'un patient consultait un praticien, il lui confiait ce qui lui tenait le plus à cœur, c'est à dire sa santé et éventuellement sa vie. Mais cette responsabilité s'est singulièrement accrue depuis que les progrès de la science ont merveilleusement développé cette maîtrise (3). Depuis surtout que, par les techniques psychologiques, elle atteint l'homme dans son être le plus intime, ou que grâce à la biologie elle touche aux sources mêmes de la vie.

Le Congrès international de psychiatrie, qui s'est tenu à Paris l'automne dernier, a mis en relief l'ampleur prise par la thérapeutique mentale depuis quelque trente ans. Traitements biologiques d'une part, avec l'utilisation des hormones, les méthodes de choc et la chirurgie du cerveau ; action psychique d'autre part, avec la psychanalyse, la psychothérapie et la psychotechnique permettent aujourd'hui des cures étonnantes et ont singulièrement accru les possibilités d'adaptation des individus d'après leurs facultés individuelles. Mais on ne peut méconnaître le revers de la médaille. La personnalité subsiste t elle dans son intégrité après un électro choc ou une lobotomie, après le recours à la psychanalyse ou aux techniques de conditionnement ? N'est ce pas une façon de viol que cette psychologie des profondeurs, qu'a faussée la philosophie de Freud (4), en même temps que son génie la découvrait ? Autrefois, c'était son corps que le malade confiait à son médecin ; il lui remet aujourd'hui son esprit, sinon son âme. Et les pouvoirs publics, dont le contrôle est sans doute nécessaire devant de telles possibilités d'emprise, n'échappent pas au risque d'en abuser. Comment ne seraient ils pas portés à utiliser l'orientation professionnelle moins pour déceler la vocation des jeunes que pour préparer l'avenir selon leurs, conceptions idéologiques ? Comment ne seraient ils pas tentés de pénétrer, par effraction, grâce aux drogues de police, dans la conscience des inculpés pour leur arracher leurs aveux (5) ou, à la limite, pour les leur imposer ?

Et la tentation est tout aussi forte en matière de génétique. Là aussi, les progrès sont étourdissants, et il n'est pas étonnant que certains esprits en soient littéralement grisés. "Ne se sent on pas autorisé aux rêves les plus fous quant à notre domination sur les substances vivantes ?" s'écrie M. Jean Rostand (6). Les thérapeutiques actuelles ont permis un notable accroissement de la durée de la vie humaine ; pourquoi ne permettraient elles pas d'en reculer indéfiniment la limite ? Jusqu'à présent, le savant s'est surtout attaqué aux insuffisances morbides, pourquoi la biologie ne lui permettrait elle pas d'enchérir sur la santé et de conférer, à tous les représentants de l'espèce, les qualités physiques ou intellectuelles que la nature n'apporte qu'à une élite de privilégiés ? Tous, centenaires ! Tous, surhommes ! Aussi bien la biologie nous permet elle d'agir sur l'espèce comme sur l'individu. Par les procédés qui réussissent en zootechnie, nous pourrions dès maintenant élever le niveau de notre race. Et ce n'est qu'un commencement. Détermination volontaire du sexe, parthénogenèse, ectogenèse, tout cela "la science l'envisage dès maintenant", nous dit encore M. Jean Rostand avec un enthousiasme croissant, "et même elle nous le promet sans engagement de date" .

M. Rostand ajoute, il est vrai : "que les répugnances affectives et les résistances spirituelles [...] retarderont sans doute les divers changements impliqués par les progrès de la science". Mais il n'hésite pas à conclure que la science a toujours le dernier mot en ce genre d'affaire, et que rien ne saurait dissuader l'homme de tâter d'un pouvoir nouveau. Il finit toujours par oser.

De fait, il a osé déjà. Il ose encore dans certains cas, qui font problème sinon scandale. Et c'est en partie pour cela que nous sommes réunis ici. La stérilisation eugénique, l'élimination des déchets sociaux par l'euthanasie, l'expérimentation de l'homme sur l'homme, le génocide enfin, tout cela n'a t il pas été tenté (7) ? Réponse anticipée à cet eudémonisme qui, des progrès de la, science, attend un âge d'or où serait bannie la misère morale, en même temps que la misère physiologique.

Si d'admirables progrès se sont à ce point retournés contre l'humanité qu'ils devaient servir, on conçoit l'importance des problèmes que soulève leur utilisation courante, dans l'atmosphère naturaliste où nous vivons.

 

Grandeur et servitudes de la santé dirigée

D'autres problèmes sociaux tout aussi importants sont nés avec la conception, relativement récente, de la santé publique.

Jusqu'au milieu du XIX° siècle, la santé apparaissait, en effet, comme un bien exclusivement privé. Lorsque l'individu et le groupe familial ne parvenaient pas à résoudre les difficultés auxquelles elle donnait lieu, l'assistance charitable venait seule à leur secours. Depuis un siècle, au contraire, la santé des membres intéresse de plus en plus la collectivité. On a découvert qu'elle faisait partie du bien commun. L'opinion fait désormais un devoir aux pouvoirs publics d'assurer à la population les conditions sanitaires d'où pendent la sauvegarde des individus et l'avenir de la société.

Ainsi avons nous assisté au développement d'une action préventive comportant, avec des mesures générales d'hygiène et de prophylaxie, toute une réglementation sanitaire dans les différents cadres de vie école, caserne, profession, quartier ou village, etc. dans lesquels évoluent les individus. Ainsi est née, après la médecine militaire, première des médecines collectives, la médecine du travail qui, devant les problèmes d'hygiène et de pathologie professionnelles, s'efforce d'accorder les nécessités économiques et les aspirations sociales (8). Dans le même souci se multiplient les dispensaires des quartiers urbains, tandis que s'ébauche une organisation sanitaire des campagnes. De là aussi, en réaction contre les méfaits de la concentration urbaine, le développement d'un courant de plus en plus puissant en faveur de la culture physique et des sports.

Mais, comme sur le plan préventif, la médecine collective s'est développée sur le plan curatif, chaque citoyen ayant acquis une sorte de créance sur la société, qui lui doit aide et assistance au cas de maladie. Coordonnant les initiatives privées ou les suppléant, les pouvoirs publics ont été ainsi amenés à doter progressivement le pays d'un équipement sanitaire et d'institutions de sécurité sociale de plus en plus important. Œuvre déjà grandiose, qui se complète et se modernise chaque jour, et à laquelle l'initiative privée continue de participer avec une générosité qui ne s'est pas démentie, malgré notre appauvrissement consécutif à la guerre.

Tous les pays ont été amenés à créer ainsi leurs services nationaux de santé, avec des méthodes plus ou moins systématiques et contraignantes, suivant l'état de l'opinion et leur orientation politique. Quelques exemples caractéristiques vous en seront donnés au cours de notre VI° leçon. Mais avec le danger d'épidémies et le développement du sens de la solidarité humaine l'organisation de la santé publique devait bientôt déborder le cadre des frontières. Elle avait trouvé place après la première guerre mondiale, parmi les organismes de la Société des Nations. Elle subsiste au sein de l'Organisation des Nations Unies. La standardisation des nomenclatures, la centralisation des informations, la coordination des recherches scientifiques entre les nations les plus évoluées, constituent déjà des objectifs appréciables. Mais plus importante encore est l'assistance technique aux pays défavorisés, qui a déjà obtenu des résultats considérables au sein de l'Union française et du Commonwealth, et commence à s'étendre à d'autres pays grâce au concours financier donné par les Etats Unis en application du quatrième point du programme du président Truman.

Que le principe de cette politique mérite notre entière adhésion, cela ne saurait faire de doute. C'est un des beaux côtés de notre époque que cette extension des soins médicaux à la masse : les sommités de la science, les traitements les plus onéreux sont désormais au service de toutes les bourses ; et les populations y recourent de plus en plus largement. On a beaucoup plaisanté, en Angleterre, la distribution quasi générale de lunettes ; chez nous aussi, on a pu remarquer un extraordinaire développement des soins oculaires et dentaires. Mais le fait que tous les jeunes Français bénéficient désormais d'une dentition correcte et d'un appareillage adapté à leur vue est bien de nature à améliorer à la fois la santé générale et le rendement économique. Le petit risque lui même dont on peut regretter les inévitables abus et la charge très lourde, semble devoir influencer heureusement l'état sanitaire du pays, en permettant souvent de liquider rapidement des indispositions qui eussent pu dégénérer en maladies.

Enumérer ces avantages, c'est souligner aussi l'importance des problèmes sociaux que soulève une aussi vaste organisation. Laissons de côté les incidences financières, dont l'importance aboutit cependant à une véritable redistribution des salaires. Mais il nous faut bien constater qu'une politique de la santé ne va pas sans un certain nombre de servitudes, imposées aux personnes et aux familles. Si la santé est un bien social, elle n'en reste pas moins un bien personnel ; et les deux objectifs ne se recouvrent pas toujours.

" Il n'est pas possible de reconnaître à qui que ce soit le droit de communiquer à son voisin une maladie dont ce dernier peut mourir " , disait un rapport qui fit quelque bruit sur l'organisation de la santé. Cette affirmation, qui appelle certaines distinctions sur lesquelles nous aurons l'occasion de revenir, marque bien le caractère obligatoire d'une protection que, sous certaines réserves, l'Etat peut exercer sur les citoyens malgré et contre eux mêmes. Il peut, il doit même entreprendre des enquêtes, imposer certaines mesures générales d'hygiène et de prophylaxie. Mais jusqu'où ira son pouvoir de contrainte si l'intérêt de la collectivité s'oppose à celui des individus ?

L'affaire des vaccinations, par son retentissement, a porté le débat devant le grand public. On ne discute plus guère que l'Administration puisse contraindre les enfants d'une école, les étudiants d'une Faculté, les employés d'une entreprise, à se soumettre à des séances collectives de visites pour détecter la tuberculose ou d'autres maladies plus secrètes. Dans quelle mesure peut elle imposer des déclarations, faire dénoncer et faire emprisonner les récalcitrants, comme le prévoit l'acte du 31 décembre 1942, sur les dispensaires anti vénériens ? Servitudes qui sont rançon d'une politique de la santé.

A côté de ces inconvénients du présent, il en est d'autres, qu'à tort ou raison, on commence à redouter pour l'avenir. Le succès même de cette politique et l'extension d'une longévité dont témoignent les statistiques risquent de modifier profondément, avec la pyramide des âges et l'équilibre démographique, les conditions de vie de nos enfants et petits enfants. Mais surtout, le problème résultant de l'absence de parallélisme entre l'accroissement de la population et celui des subsistances a été posé en termes dramatiques par les Anglo-Saxons, au point qu'ont été préconisées, auprès d'organismes officiels nationaux et internationaux, des solutions néo malthusiennes de contrôle des naissances, voire de stérilisation, devant lesquelles se révolte notre conscience chrétienne.

 

La "déshumanisation" de la médecine

D'autres problèmes enfin résultent de ce que les conditions nouvelles, dans lesquelles s'exerce la médecine, risquent de lui faire perdre son caractère humain.

Est il besoin d'insister sur les transformations qu'impliquent, à cet égard, d'aussi rapides progrès scientifiques ? Pour répondre aux besoins de la technique la plus évoluée, les soins sont souvent donnés par des équipes de médecins, chirurgiens et spécialistes variés, qui "posent, étudient et résolvent des problèmes comme des ingénieurs construisent une maison ou un pont" (9). Et même en dehors des centres hospitaliers, où la concentration atteint son degré maximum, les spécialisations rendues nécessaires par l'ampleur des connaissances à acquérir et par l'onéreuse importance de équipement, limitent l'horizon du médecin en même temps qu'elles élargissent celui de la médecine. Dans cette perspective, le médecin soigne une maladie ; il ne songe plus à soigner l'homme.

Le développement des institutions sociales n'est pas moins gros de conséquence. On ne saurait étendre à la masse le bénéfice de soins jusqu'ici réservés à des privilégiés, sans qu'il en résulte un encombrement et de fastidieux contrôles. Inévitablement aussi, on voit se substituer les soins hospitaliers à la sollicitude familiale, évolution à laquelle correspond, d'ailleurs, une certaine modification de l'esprit public. Les garanties scientifiques, offertes par cette solution, et le nivellement des fortunes, ont peu à peu vaincu les anciennes répugnances tenant au climat d'assistance des premières institutions hospitalières et au désir, trop naturel, d'être entouré par les siens dans les passages difficiles de la vie.

Comment le comportement des médecins ne serait il pas lui même modifié ? Reconnaissons le : les centres où ils sont appelés à exercer ressemblent davantage à une usine de soins qu'au traditionnel cabinet du praticien. Le défilé accéléré des malades, les formalités administratives auxquelles ils doivent se prêter, le partage du secret médical avec des auxiliaires, que tout cela est loin du "colloque singulier" ! Dans le surmenage qui l'accable, le médecin peut de moins en moins accorder au patient l'attention et la sympathie dont il a besoin : interminables attentes, examens écourtés ou distraits, absence totale de contacts humains, telle est, pour le malade, l'inévitable rançon de la médecine collective.

Dans une semblable organisation, la famille, qui jouait hier encore le rôle essentiel, n'en a pour ainsi dire plus aucun. Une fois l'hospitalisation acquise, toutes les difficultés sont pour elle aplanies ; mais elle a perdu du même coup l'initiative de décision, toute participation aux soins, et même la possibilité de témoigner sa tendresse. Dans les circonstances exceptionnelles de la vie, qui jusqu'à présent étaient pour la famille l'occasion de se rassembler sur elle même et de prendre conscience de sa mission naturelle, une prise en charge est désormais assurée par les organismes publics qui ne rendront l'accouchée, l'accidenté ou le malade, qu'une fois revenues les conditions de la vie normale et quotidienne.

Enfin, les médecins de même que leurs auxiliaires risquent d'y perdre ce qui fait l'originalité et le sens de leur vocation. La fin essentielle de leur activité n'est pas lucrative : elle est d'ordre humain puisqu'ils exercent auprès du malade une sorte de ministère. Comment sera t elle sauvegardée lorsqu'ils sont au service d'une entreprise ou exercent des fonctions de contrôle ? L'organisation des services de la Santé publique ne conduit elle pas, d'ailleurs, à une fonctionnarisation où seraient difficilement sauvegardées les conditions de cette indépendance qui, selon l'admirable expression du professeur Porte, fait du médecin "une conscience qui répond à une confiance".

La profession médicale s'est beaucoup inquiétée de ce problème. La constitution de l'Ordre des médecins en 1945, la rédaction consécutive d'un code de déontologie, les discussions contentieuses autour du fameux article 5, énumérant les quatre principes traditionnels du libre choix du médecin de la liberté de prescription, du secret et de l'entente directe pour le payement des honoraires par le malade au médecin, tout cela marque bien la réaction parfois excessive, que provoque l'inévitable socialisation d'une médecine collective.

Ainsi apparaissent, dans une lumière souvent crue, des problèmes sociaux qui mettent gravement en cause la personne et la famille. L'opinion en est profondément troublée, et je n'en veux pour preuves que les discussions passionnées auxquelles nous ne cessons d'assister, dans l'un ou dans l'autre des domaines que je viens d'effleurer. Le succès rencontré par un film tel que Justice est faite, le passage à l'écran de cette vision si primaire dans sa coloration marxiste qu'est La vie commence demain, la mise en scène d'une anticipation de génération sans mâle, dans L'Immaculée de Philippe Hériat, les passions politiques soulevées au Parlement et dans la presse autour de la Sécurité sociale, autant d'exemples qui, entre cent autres, nous en apportent chaque jour de nouveaux témoignages. L'Académie des sciences morales et politiques a été amenée à prendre officiellement position sur la question de l'insémination artificielle ou l'emploi du sérum de vérité. De larges enquêtes de presse tournent constamment autour des mêmes problèmes, telles, pour s'en tenir aux plus récentes, celle de Serge Bromberger dans le Figaro, sur "Médecine sociale et médecine traditionnelle" et celle de Jean Rolin dans la France catholique, sur les vaccinations ...

Inutile d'insister. Dans l'actuelle révolution engendrée par la technique, les problèmes sociaux qui nous occuperont cette année, ne le cèdent en importance à aucun de ceux que les Semaines Sociales ont été amenées à étudier jusqu'à ce jour.

 

II AIDE QUE PEUT APPORTER
LE CATHOLICISME SOCIAL DANS LA SOLUTION
DE CES PROBLÈMES

 

Rappel des principes de droit naturel

Parmi ces problèmes, certains ne mettent pas seulement en cause des habitudes et des situations acquises, en soulevant, pour parler comme M. Jean Rostand, quelques "répugnances affectives". Ils touchent à des principes de droit naturel, sur lesquels les enseignements de notre foi nous donnent des clartés décisives. Notre première contribution à la solution des problèmes soulevés par les progrès de la science et de l'organisation des institutions médico sociales sera le rappel des principes éternels de la morale, dont l'Église s'est faite l'interprète.

Chaque fois que la science met à la disposition de l'homme de nouveaux moyens d'action, des problèmes sont posés à la conscience du moraliste et du sociologue. Mais les options sont particulièrement graves en des domaines où interviennent directement des notions métaphysiques sur la nature de l'homme, son origine et sa destinée. A nous, qui bénéficions des lumières de la Révélation, il appartient de rappeler les principes que le Souverain Pontife n'a cessé d'affirmer dans les nombreux discours qu'il a eu l'occasion de prononcer ces années dernières (10) à des audiences de médecins, et dont l'enseignement magistral se trouve résumé dans l'admirable lettre que S. Exc. Mgr Montini nous a fait l'honneur de m'adresser, au nom de Sa Sainteté, pour l'ouverture de cette Semaine.

Et en le faisant, nous avons la certitude d'accomplir notre devoir envers le pays en même temps qu'envers Dieu. Le respect du droit naturel apparaît, en effet, comme la sauvegarde de la société, voire comme la condition de sa survie, et tout manquement à ses principes l'histoire en accumule les preuves pour ceux qui en comprennent le sens ne tarde pas à être sanctionné. Craignons les revanches de la nature dont on méconnaît les lois. Nous savons, notamment, par une expérience cruelle, à quels entraînements peuvent conduire leur oubli ou leur mépris par certaines autorités publiques. Nous nous trouvons ici devant un absolu, avec lequel il n'est possible de transiger, ni de biaiser.

A l'intérieur de cette barrière infranchissable, que des théologiens fixeront pour nous dans les leçons de principes, une prudence toute chrétienne s'impose encore dans la conclusion des recherches scientifiques, comme dans leur application. Les éminents représentants de la science, auxquels nous avons fait appel pour les leçons de fait, gardent, eux, l'humilité du vrai savant. Ils savent d'ailleurs que, bouleversant nos conceptions sur la matière, les travaux les plus récents des physiciens ont fait justice des prétentions du déterminisme. Ecoutons ce qu'en dit le Prince de Broglie : "Tandis que l'ancienne physique avait la prétention de soumettre tous les phénomènes à des lois rigoureuses et inexorables, la nouvelle physique ne nous fournit que des lois de possibilité. Il reste dans les phénomènes physiques une certaine marge d'incertitude qui est en quelque sorte mesurée par la célèbre constante de Planck." Et passant des sciences physiques aux sciences de l'homme, il ajoute : "Dans ce domaine imprécis, la rigueur des définitions varie en sens inverse de leur applicabilité au monde réel." (11).

Et si, de la biologie spéculative, nous passons, cette fois, à la biologie appliquée, il faudra plus de prudence encore. A t on jamais la certitude absolue de l'innocuité d'un vaccin ou d'un traitement nouveau ? Sait on exactement quelles seront les conséquences lointaines d'une expérience en matière génétique ? Ce qui ne veut pas dire que rien ne doit jamais être tenté, et que les progrès de la science se retournent toujours contre l'humanité. Valéry a fait observer qu'à l'idole du progrès, répondait généralement l'idole de la malédiction du progrès ; ce qui fait, conclut il, deux lieux communs (12). Pour nous, nous croyons au progrès. Mais dans l'application de techniques dont les conséquences sont souvent très graves, même si l'usage en est licite, et où subsiste toujours un facteur d'incertitude, nous souhaitons que la sagesse humaine sache tempérer, quand il en est besoin, les assertions des savants et les impatiences des autorités publiques.

Ajoutons encore, parmi les conseils de prudence, que l'homme ne peut jamais être traité comme un moyen. Aucune technique, psychiatrique ou autre ne saurait être utilisée qui n'ait d'abord pour fin le sujet auquel elle s'applique. Aucun intérêt général, politique ou économique, ne saurait prévaloir contre l'indispensable consentement ou la règle du secret, auxquels ces interventions restent soumises. Ce respect de l'homme s'étend d'ailleurs au cadre naturel de la famille, à laquelle il importe de sauvegarder et même de restituer le rôle qui lui appartient.

 

Conciliation des droits de la société et du respect des personnes

En dehors du rappel nécessaire des principes, nous devons contribuer aussi, dans l'esprit de notre doctrine catholique sociale, à concilier les droits de la société et le respect des personnes. C'est là une position d'équilibre ce qui ne veut pas dire une position intermédiaire dont la recherche pratique a toujours dominé notre action.

L'Église, en effet, nous enseigne à la fois l'éminente dignité de la personne humaine et la nécessité d'un cadre social pour son épanouissement. D'où l'obligation où nous sommes de lutter constamment sur deux fronts, faisant face, suivant les circonstances, tantôt à l'un, tantôt à l'autre. C'était face à l'individualisme il y a cinquante ans, au temps du capitalisme libéral. Au risque de nous solidariser, vis à vis d'une certaine opinion, avec le socialisme auquel nous n'entendions pas laisser le privilège de certains appels à la justice sociale dont Léon XIII avait donné l'exemple, nous affirmions le droit et le devoir de l'Etat, gérant du bien commun, de réprimer les abus et de veiller à la répartition équitable des biens moraux et matériels. Et ce fut, pendant plus d'un lustre notre principale mission. Lorsque s'est précisée la menace du totalitarisme, les Semaines Sociales, au contraire, prenant conscience à Clermont Ferrand, en 1937, du drame qui se préparait, ont engagé le combat spirituel pour la défense des personnes.

Dans le domaine de la santé, nous retrouverons l'antagonisme de ces deux principes. Et nous chercherons des solutions qui respectent l'un et l'autre. Nous sommes là, sans doute, dans un domaine d'application, comportant surtout, à la différence des positions théoriques, recherches et tâtonnements. Chacun de nous y apportera, avec une ferme adhésion aux principes communs, les nuances que lui inspireront son tempérament et ses responsabilités personnelles. De la confrontation éventuelle des points de vue, jaillira, nous l'espérons, plus de lumière pour la détermination de notre action.

C'est ainsi que toutes les leçons d'orientation acceptent le postulat d'une politique nécessaire de la santé. A condition de répondre à la définition qu'en donne S. S. Pie XII et d'englober le bien être spirituel, au lieu de se limiter à l'aspect biologique : la santé est un bien social, qui réclame la sollicitude l'Etat. Encore celui ci doit il agir avec prudence et sans dépasser ses pouvoirs. L'Etat n'étant pas une fin en soi, puisqu'il est au service des personnes, une politique sanitaire ne se conçoit que dans le respect des droits spirituels de celles ci (13).

Les conditions d'exercice de ces pouvoirs varient d'ailleurs suivant les circonstances. Certaines mesures de prophylaxie légitimes en temps de guerre, peuvent ne plus l'être en période de paix, de même qu'une action coercitive se conçoit davantage dans les contrées peu évoluées que dans nos pays de vieille civilisation. Il va de soi que dans certains cas, nécessité commande. Pourtant nous préférerons toujours, si des mesures obligatoires venaient à s'imposer, obtenir au préalable le consentement des intéressés et, à son défaut, l'adhésion de l'opinion. C'est dire qu'une politique de la santé est avant tout une œuvre d'éducation. Les pouvoirs publics tendront de même à utiliser la famille chaque fois que ce sera possible et à lui faire jouer son rôle naturel plutôt que de se substituer à elle.

Qu'il nous soit permis de souligner au passage l'absurde contradiction entre une politique sanitaire qu'on n'hésite pas à vouloir dirigiste et une coupable négligence à l'égard des fléaux sociaux. Que la lutte contre le taudis et la construction de logements n'ait pas été poussée comme il conviendrait au cours des dernières années, la France y trouverait encore des excuses. Mais qu'après l'expérience des années d'occupation où les restrictions à la vente d'alcools avaient quasiment vidé les asiles d'aliénés, on ait pu rétablir pour de soi-disant raisons budgétaires une liberté de fabrication et de circulation, dont nous enregistrons déjà les effets désastreux, il y a là une lâcheté ou une complicité de la part des autorités responsables, contre lesquelles nous nous devons de protester.

Nous avons applaudi, en revanche, au développement de la Sécurité sociale, et nous ne laisserons pas remettre en cause son principe. Mais nous n'ignorons pas les problèmes que pose son fonctionnement, ni la lourdeur que garde son organisation administrative, malgré la lutte que nous avons menée pour maintenir aux Caisses, par l'élection de leurs conseils, une relative autonomie. Sans doute, certaines tares sont elles inhérentes à l'institution elle même, dont il faut accepter les inconvénients en même temps que les avantages. Mais pas sans avoir fait l'impossible pour réduire ceux là et accroître ceux ci. Il faut travailler sans relâche à son meilleur aménagement, en lui donnant en particulier des rouages à l'échelle humaine.

Signalons, en passant, le rôle essentiel que joue, à cet égard, le service social, dont l'initiative revient à nos coreligionnaires et où ils tiennent une si grande place. Servir d'intermédiaire entre les assurés sociaux et la Sécurité sociale, introduire un élément humain dans cette énorme machine administrative, c'est bien une tâche catholique sociale. Qu'il s'agisse de protection maternelle et infantile, de lutte contre la tuberculose ou le cancer, de rééducation des inaptes, rien d'efficace ne peut être entrepris sans le concours des assistantes sociales, dont le rôle est bien de concilier, dans la solution concrète de chaque cas, les intérêts de la collectivité et ceux de l'individu.

Enfin, si nous saluons avec joie les progrès de la science médicale et de notre équipement sanitaire, nous en connaissons aussi la rançon. Sans donner à notre appel le moindre sens critique, comment n'exprimerions nous pas le souhait, faisant écho à tous ceux qui souffrent, que le progrès technique s'accompagne d'un "supplément d'âme" chez les médecins et leurs auxiliaires ; et qu'en dépit de conditions de plus en plus difficiles, ils cherchent, dans un effort de charité toujours renouvelé, le vrai contact avec les malades ? Aux confins du collectif et de l'individuel, la médecine fait oeuvre sociale dans la mesure où elle reste humaine.

 

Tel est l'esprit dans lequel nous allons aborder les travaux de notre XXXVIIIe session, dont ce préambule doit seulement évoquer l'ampleur et l'importance.

II devrait marquer surtout la double préoccupation avec laquelle ont été menées nos études préparatoires. D'une part, mettre au service de l'homme, et dans toute la mesure possible, les merveilleux progrès réalisés par la science biologique et les techniques médicales. Mais aussi ne pas perdre de vue que les plus belles découvertes ne valent que selon l'usage qu'en font les hommes. Car, selon le respect qu'ils gardent aux lois morales et aux fins spirituelles, ils peuvent en tirer le meilleur, mais aussi le pire.

Et je ne saurais mieux terminer que par une citation du professeur Grasset, que j'emprunte à la conclusion de son discours de Bordeaux : "Une société humaine ne peut donc vivre, une sociologie féconde ne peut être fondée que si on complète et si on corrige les lois scientifiques de la biologie et de l'hygiène par les lois morales du dévouement mutuel et du sacrifice réciproque."


(1) S. Exc. Mgr DUPERRAY, évêque de Montpellier.
(2) X. " L'expansion chirurgicale présente ", Les Etudes, février 1951.
(3) R. SAVATIER Les responsabilités médicales. Lethielleux 1948.
(4) J. DONCEEL Psychologie profonde et service social. Pour la vie. Février mars 1951.
(5) Jean ROLIN, Drogues de police. Plon 1950.
(6) Jean ROSTAND, La biologie et l'avenir humain. Éditions Albin Michel 1950.
(7) Robert D'HARCOURT, Les expériences allemandes en camp de concentration. Edit. de la Revue des jeunes.
(8) René BARTHE, Les valeurs de la vie. Bloud et Gay 1945.
(9) XXX. " L'expansion chirurgicale présente, Les Études, février 1951.
(10) S. S. PIE XII, Discorsi ai medici. Roma. Orizonte medico 1949.
(11) Cité par le D' Pierre DELORE, Biologie de .vanté et vie spirituelle. Chronique sociale de France.
(12) VALÉRY. Regards sur le monde actuel. Stock 1931.
(13) Dr René BIOT, Offensives biologiques contre la personne. Spes 1950 et Santé humaine. Pion 1951.

 

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