1962 : L’Europe des personnes et des peuples 
49° Semaine Sociale
Strasbourg

Conclusions

La 49 e session des Semaines Sociales de France s’est tenue à Strasbourg du 17 au 22 juillet 1962. Elle avait pour sujet : L’Europe des personnes et des peuples.

C’est la première fois que les Semaines Sociales entreprenaient une étude d’ensemble des problèmes européens. Elles les avaient, toutefois, fréquemment abordés au cours de leurs sessions antérieures, en particulier celle de Pau sur Paix et Guerre ; elle est la suite logique de cette semaine, ainsi que de celle de Strasbourg, 1946, sur la Communauté nationale et d’Angers, 1959, sur La montée des peuples dans la communauté humaine.

Les Semaines Sociales constatent que l’Europe s’édifie avec une rapidité qui parfois dépasse les prévisions, dans les domaines économique, politique, social, culturel. Sans doute, le mouvement n’est-il pas continu et la vitesse en varie selon les plans, mais il constitue une évidence historique. L’Europe est, aujourd’hui, à la fois un fait, un projet et un espoir. La Semaine Sociale se réjouit des progrès réalisés par l’instauration d’une communauté des peuples européens, qui correspond à une des aspirations du catholicisme social et aux orientations pontificales. Elle en salue tous les promoteurs, particulièrement ceux qui se réclament du catholicisme social et surtout ceux qui ont donné leur vie à la cause européenne.

 

Jusqu’à présent, la construction de l’Europe a été l’œuvre de la force des choses, et des volontés de quelques pionniers plutôt que celle de tous les Européens, appelés à devenir des citoyens conscients et actifs de l’Europe. On peut déplorer une certaine indifférence, un certain retard de l’opinion sur les réalités.

L’opinion européenne doit être informée et formée. Cette tâche revient aux mouvements et organismes divers qui s’intéressent directement à l’Europe, mais aussi et surtout à l’enseignement de tous les degrés et aux responsables des moyens de diffusion. Enseignants et journalistes portent des responsabilités auxquelles ils n’ont pas le droit de se dérober.

 

La Semaine sociale reconnaît l’importance de l’économie et du politique dans la construction de l’Europe. Mais, si nécessaires que soient les institutions économiques et politiques, elles ne suffiront pas à faire une communauté européenne, car, pour répondre aux exigences de l’homme total, elles doivent prendre place dans une construction reposant sur les valeurs fondamentales d’ordre culturel et spirituel qui assurent le plein épanouissement des personnes et des communautés.

Il importe que les Européens se livrent, sur la nature de la civilisation européenne et les valeurs qui la caractérisent, à une médiation qui soit aussi un ressourcement. L’Europe doit faire l’inventaire de ses valeurs propres, particulièrement de celles qui ont une portée universelle parce qu’elles constituent un enrichissement spirituel de l’humanité. Elle doit aussi, dans les échanges entre civilisations auxquels oblige la socialisation croissante, faire l’inventaire des valeurs venues de l’extérieur qu’elle veut ou refuser, ou accepter en les assimilant.

Dans ces conditions, la civilisation européenne apparaît, au moins autant comme à faire que comme faite, au moins autant comme un vouloir-vivre collectif que comme la continuation d’un passé. La civilisation européenne est devant les Européens autant que derrière eux.

 

Un humanisme européen ne saurait être que d’inspiration chrétienne.

Mais, si l’Europe se trouve, par l’histoire, liée au christianisme, celui-ci n’est pas lié à l’Europe et toute monopolisation des valeurs chrétiennes par une civilisation européenne s’opposerait à l’esprit du christianisme. Il est à souhaiter qu’à côté de la civilisation européenne, s’élèvent d’autres civilisations d’inspiration chrétienne, témoignages de la catholicité de l’Eglise.

Revenant à ses sources et élaborant ses projets d’avenir, l’Europe retrouvera le sens de sa mission dans le monde moderne. Même après deux guerres mondiales, qui l’ont dépouillée de sa primauté politique, et après la décolonisation, l’Europe conserve dans le monde une mission d’autant plus impérieuse et plus pure qu’elle ne se confond plus désormais avec un impérialisme politique, économique ou culturel.

Cette mission, elle est de mettre en œuvre une conception de l’homme inspirée par la primauté de la culture et de l’esprit ; elle est aussi de contribuer à mettre un terme aux inégalités de développement entre les peuples et d’employer au service des pays sous-développés les moyens matériels et intellectuels que vaut à l’Europe son avance historique. Cette attitude concerne en particulier les pays sous-développés du continent européen, qui, constituant le prochain le plus proche, doivent être inclus le plus rapidement possible dans une politique de coopération.

 

Une Europe ainsi conçue ne saurait être simplement une Europe des affaires. Si la prospérité économique est une nécessité pour les Européens ; si la libre circulation des biens et des personnes dans l’espace européen apparaît comme un progrès ; si l’esprit d’entreprise doit garder sa place en Europe, entre la « libre entreprise » et l’économie intégralement centralisée, l’Europe doit être aussi une Europe sociale, tendue vers la justice et le progrès humain.

 

Une communauté européenne, c’est une Europe faisant à tous les travailleurs toute leur place, non seulement dans la participation à la prospérité commune, mais aussi dans les responsabilités économiques et sociales. L’unification européenne doit avoir pour objectif prochain d’aligner la condition des travailleurs de tous les pays sur celles des travailleurs les plus favorisés dans les économies les plus développées.

Une communauté européenne, c’est une Europe qui entreprenne de réduire les inégalités de développement entre les différentes nations européennes et les différentes régions de ces nations par un aménagement rationnel de son espace et de son économie.

Une communauté européenne, c’est une Europe qui ne réduit pas les travailleurs migrants à une condition inférieure, mais qui leur permet de trouver partout leur juste place dans l’économie et dans la société.

Rien ne serait plus dangereux que la constitution de catégories ou de régions défavorisées en Europe ; et c’est ce qui risquera toujours de se produire, à la faveur même des progrès économiques, si l’on n’y veille constamment par une active attention.

 

Pas plus que l’Europe des affaires, l’Europe ne saurait être celle des politiques et des grands techniciens. Aussi indispensables que soient les uns et les autres, ils ne peuvent faire l’Europe à eux seuls. L’Europe ne saurait être uniquement une construction politique, œuvre des seuls hommes d’Etat, elle doit être une communauté de tous les hommes et peuples européens.

 

La communauté européenne ne saurait être une Europe fermée sur elle-même et se prenant pour une fin en soi. Pas plus que la nation, l’Europe n’a rang de fin suprême. Elle est un moyen, un relais et une étape, à la fois pour les Européens, considérés en tant que personnes, et pour la communauté mondiale vers laquelle il faut tendre. Une Europe close retrouverait les inconvénients du nationalisme, en les portant à une échelle supérieure.

L’Europe a besoin de structures internes et de frontières externes, mais ces frontières doivent constituer, plutôt que des limites, des points de départ vers l’avenir et des invitations à la découverte.

L’Europe doit donc se garder de prétendre à l’égoïsme sacré. Elle est régie par les lois de l’échange et par les invitations à la générosité. Elle doit s’ouvrir sur le monde et s’ouvrir au monde.

L’histoire lui crée des devoirs particuliers envers le continent le plus proche, l’Afrique, l’espace européen et l’espace africain étant complémentaires. Mais, en aucun cas, les relations entre l’Europe et l’Afrique ne peuvent revêtir l’aspect d’un nouveau colonialisme : elles supposent égalité et réciprocité.

 

L’Europe vivante groupe une pluralité de familles spirituelles : églises, humanismes laïcs, d’origines et de tendances diverses. Pour demeurer fidèle à elle-même, elle ne saurait, dans l’état actuel des choses, devenir le monopole d’une seule famille spirituelle. Elle ne peut être que l’Europe de toutes les familles spirituelles, à la fois en collaboration et en tension. La constatation de cette nécessité ne relève pas d’un libéralisme indifférentiste, mais d’un sain pluralisme, préconisé d’ailleurs par l’encyclique Mater et Magistra.

 

Tous les Européens ont désormais des devoirs envers l’Europe, ces devoirs pouvant prendre la forme de l’obligation ou celle de l’aspiration.

Ils ont des devoirs précis envers l’Europe déjà réalisée ou en train de se faire. Ils doivent se montrer loyaux envers les institutions européennes et travailler à leur perfectionnement.

Ils ont également des devoirs, moins précis mais aussi impérieux, envers l’Europe à faire. Quelles que soient leurs légitimes divergences sur les plans d’avenir, ils ne peuvent se refuser sans trahir aux opportunités de l’histoire.

 

Il y a un bien commun de l’Europe qui mérite d’être recherché et procuré. L’existence de ce bien commun ne doit pas faire oublier toutefois les biens communs des nations dont se compose l’Europe. Une Europe qui écraserait ou briserait les nations, ou même qui simplement négligerait les exigences légitimes de leurs biens communs, faillirait à sa mission.

Le bien commun de l’Europe entre dans celui de la communauté mondiale, dont il fait partie intégrante. Si l’Europe sacrifiait le bien de la communauté mondiale à son bien propre, elle retomberait dans l’erreur nationaliste.

Dès lors s’impose aux personnes une hiérarchie des devoirs en rapport avec la hiérarchie des biens communs : ceux des sociétés de la nation, ceux des nations, ceux de l’Europe, ceux de la communauté mondiale. Cette complexité croissante et cette hiérarchie des biens et des devoirs correspondent à la socialisation du monde contemporain étudiée par la Semaine de Grenoble.

 

Les relations et les subordinations des divers biens communs posent la question de la souveraineté des Etats nationaux. Sans se prononcer sur les modalités politiques d’une organisation européenne, qui ne relèvent pas de sa compétence, la Semaine Sociale croit l’édification d’une Europe incompatible avec une certaine conception de la souveraineté de l’Etat, considérée comme un absolu, conception qui s’oppose d’ailleurs à la doctrine chrétienne. Au nom du bien commun de l’Europe et en vue même de leurs intérêts vitaux dans le monde de 1962, il importe que les Etats nationaux acceptent à leur souveraineté des limites non seulement contractuelles, mais institutionnelles. Une fois de plus, il apparaît comme nécessaire de distinguer la nation, réalité à la fois historique, politique et culturelle, de l’Etat et plus encore des régimes ou gouvernements.

Il est, par ailleurs, évident que les limitations institutionnelles de la souveraineté des Etats doivent se faire par étapes. Toute réalisation prématurée serait contraire au but recherché.

 

La Semaines Sociale aboutit donc à une conception de l’Europe conforme à son titre : l’Europe des personnes et des peuples. Seule cette Europe constituera une communauté européenne, au sens profond du mot communauté, avec l’union des esprits et les engagements personnels que comporte toute communauté.

L’Europe des personnes, c’est-à-dire une Europe non seulement pour les personnes, respectueuse de leur dignité, soucieuse de leur vocation singulière, mais une Europe par les personnes, leur donnant le sentiment vécu de leur appartenance à l’ensemble européen et permettant leur participation active à l’élaboration du destin d’une Europe qui est la condition de leur destin personnel.

La participation des personnes à la vie de l’Europe se fera surtout par les corps intermédiaires, publics ou privés, institutions, organismes, mouvements et même groupes d’intérêt légitimes. La Semaine Sociale attire particulièrement l’attention sur le rôle du syndicalisme, ouvrier, agricole et patronal dans la construction économique et sociale de l’Europe.

Pour la protection des personnes, la Semaines Sociale émet le vœu que toutes les nations ratifient rapidement la convention européenne des Droits de l’Homme.

 

L’Europe sera donc non seulement organisée, mais organique : une Europe des peuples, ethnies, minorités nationales et nations, tendues vers leur prospérité et, dans leurs légitimes autonomies, vers leur développement, selon la vocation que l’histoire et la géographie proposent à chacun.

 

Pour la réalisation progressive de cette Europe des personnes et des peuples, la Semaine Sociale, selon sa coutume, indique à tous les militants quelques tâches pratiques et immédiatement réalisables :

  • l’aide familiale, sociale et culturelle aux émigrants,
  • le développement des échanges entre peuples, du tourisme européen, particulièrement chez les jeunes et dans les milieux populaires,
  • l’action sur l’opinion, soit par les divers mouvements européens, soit par les moyens de communication et notamment la presse,
  • la formation d’animateurs participant aux opérations de mise en valeur des régions européennes et des pays sous-développés,
  • la formation des jeunes à l’esprit européen par l’enseignement scolaire, post-scolaire et para-scolaire et l’adaptation des structures universitaires,
  • l’organisation des jumelages entre les villes européennes,
  • la participation des hommes à la construction européenne, par le moyen des groupes et des institutions prenant en charge le développement économique, social et culturel des régions, particulièrement des régions périphériques et des régions en déclin,
  • la participation directe des peuples à la vie de la communauté par des relations établies de pays à pays, entre organismes et corps intermédiaires ayant même vocation.

 

La Semaine Sociale insiste :

  • sur la nécessité d’une information des Européens en profondeur, par l’intermédiaire soit des mouvements privés, soit des organismes spécialisés,
  • sur les difficultés posées par les migrations et la nécessité d’adapter les migrants et leur famille aux milieux d’accueil et sur la nécessité de faciliter leur formation humaine, professionnelle et sociale,
  • sur la nécessité d’une liaison plus étroite entre les divers organismes et groupements publics ou privés qui se préoccupent de l’adaptation et de la promotion des travailleurs migrants,
  • sur la nécessité de procéder à des enquêtes sur la condition de personnes et des groupes, afin d’éclaircir la politique sociale de la communauté,
  • sur l’importance des relations entre organismes et corps intermédiaires des différents pays, ces relations instituant le support normal des communications et des échanges communautaires entre les peuples.

 

L’une des besognes les plus urgentes qui s’offrent aujourd’hui aux chrétiens en Europe, c’est de travailler à la construction et à l’unification du grand ensemble dont ils font partie.

Dans sa lettre à la Semaine Sociale de Strasbourg, Sa Sainteté Jean XXIII en a souligné l’importance, comme l’avait fait naguère Sa Sainteté Pie XII. En donnant leur temps, leur travail et leur cœur à l’édification d’une Europe unie dans la justice sociale et ouverte aux requêtes internationales de cette justice, les chrétiens collaboreront efficacement à la paix du monde et au règne du Christ, selon les exceptionnelles opportunités de l’époque.

 

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