Session 1995
La synthèse
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La famille est le fait social le plus ancien de l'humanité.
Le modèle familial de nos sociétés occidentales imprégnées
de christianisme est fondé sur le couple formé par un homme et
une femme qui s'unissent librement pour la vie entière, et dont l'union,
reconnue par la société au moyen d'un acte officiel, le mariage,
a entre autres buts majeurs, celui de mettre des enfants au monde et de les
éduquer.
Aujourd'hui ce modèle est plus ou moins mis en question.
Certes il est toujours largement dominant. Mais la baisse de la nuptialité,
l'augmentation des divorces, la diminution de la natalité et la part
croissante des naissances hors-mariage, la progression du nombre des familles
"monoparentales" ou "recomposées", manifestent la
fragilité de plus en plus grande du modèle traditionnel. Cette
évolution n'est pas propre à la France.
Et pourtant la famille est jugée plus que jamais comme
un lieu d'amour, où l'on se trouve bien. De toutes les institutions,
elle est regardée comme la plus solide.
Le couple devant le mariage
La relation entre l'homme et la femme a connu dans les décennies
récentes une évolution décisive. D'une situation de relative
dépendance, la femme est passée à une situation de liberté,
et c'est là un progrès majeur. Parallèlement l'amour a
pris une importance quasi exclusive dans la rencontre entre l'homme et la femme.
L'Église peut d'une certaine façon s'en réjouir, elle qui
a joué un rôle essentiel dans cette promotion de la liberté
de choisir fondée sur l'amour. Mais les autres dimensions de la rencontre
homme-femme et surtout du projet de vie commune la prolongeant n'ont plus leur
juste place. Tandis que l'environnement social, considérant que la relation
au sein d'un couple ne relève plus que du domaine privé, ne favorise
plus, comme il le faisait jadis, la pérennité de la vie commune.
Ainsi la durée du couple n'est-elle plus attendue que
de la durée du sentiment initial. Or ce sentiment repose seulement sur
l'image que chacun s'était faite de l'autre. Quand un jour un des membres
du couple ou chacun d'eux découvre l'autre dans sa vérité,
il a le sentiment d'être devant un étranger ; l'amour ne suffit
plus, on considère facilement que l'on s'est trompé, et l'on se
sépare. Le divorce s'est ainsi banalisé, les médias jouant
leur rôle dans ce drame par leur tendance à normaliser toute forme
de couple.
L'observation de cette fragilité, malgré les
témoignages positifs de nombreux couples de tous âges vivant une
union heureuse dans sa double dimension infime et sociale, pousse bien des jeunes
à différer, voire à refuser le mariage, officialisation
publique et en principe irréversible de leur relation.
Beaucoup vivent ensemble avant le mariage, espérant
ainsi "tester" la solidité de leurs liens. L'accent mis par
notre société et par les médias sur l'importance de la
relation sexuelle dans la vie de couple les y pousse : certes il est juste de
valoriser cette relation, mais pas d'en faire le test de la qualité de
la relation homme-femme.
De nombreux couples vont plus loin : ils refusent l'idée
même d'un engagement définitif, que ce soit devant la société
ou devant Dieu. Pour beaucoup, c'est par absence de projet à long terme
ou même refus d'en bâtir un, par manque de confiance dans leur avenir
amoureux et souvent économique. Pour certains même, c'est parce
qu'ils sont convaincus que cette officialisation de leur relation n'apporte
rien à leur vie affective, qui seule leur tient à cur.
Certes il est aussi des couples qui se marient malgré
l'évidente fragilité de leurs liens. Trop souvent alors l'échec
les attend.
C'est que la relation conjugale n'est pas le "copinage".
Elle doit naître de la décision réfléchie d'un engagement
mutuel qui se veut définitif, quoi qu'il arrive. Celui-ci doit avoir
d'autres motivations que de pur attrait affectif, et tirer au quotidien sa force
d'une autre source. Sa solidité naîtra au fil du temps du désir
de chacun pour l'autre, cet inconnu vers lequel il veut aller, en reprenant
et prolongeant la démarche accomplie naguère par ses propres parents.
C'est ce que chacun de nous a reçu de ses père et mère
qui, lui permettant de les quitter, le rend capable de donner sa foi et sa parole
à un (ou une) inconnu(e). Cette loi de séparation et de continuité,
qui a toujours existé, est plus nécessaire aujourd'hui où
l'appui de la société à la fidélité de ses
membres s'est fortement émoussé.
Le mariage est ainsi l'union de deux personnes qui, à
partir d'un attrait affectif, mais au-delà de lui, s'associent pour bâtir
ensemble. Le relation riche et complexe qu'elles établissent, la lente
rencontre de l'autre, le désir de durer, donnent peu à peu un
"plus" à chacun des deux. Leur activité de création
commune, dont la procréation puis l'éducation des enfants est
une composante essentielle mais non exclusive, les aidera au fil des jours,
même si la vie transforme parfois considérablement leur projet
initial, à cimenter leur union. Si l'un d'eux ou tous les deux sont croyants,
c'est une dimension sacrée qui s'introduit dans leur relation ; pour
les chrétiens, le Christ lui-même donne un sens à leur rencontre,
à leur projet, à leur cheminement.
Il ne faut pas croire ces perspectives inaccessibles. Mais
leur réalisation suppose une préparation et un accompagnement
: l'éducation des jeunes, dès l'enfance et au cours de l'adolescence,
à tout ce qui est beau dans l'amour, y compris par la projection dans
l'imaginaire (il y a de beaux romans d'amour...) ; une valorisation du mariage
civil et plus largement d'une insertion active dans la vie collective ; une
préparation au mariage qui soit de qualité, et qui, sans mettre
a priori la barre trop haut pour tout le monde, fasse réfléchir
en profondeur à ce qu'est le véritable amour dans toutes ses dimensions
et aux responsabilités qu'il implique ; sur le plan chrétien un
accompagnement en vérité prenant au départ la forme, pour
certains, d'une démarche en quelque sorte catéchuménale
; enfin, tout au long des années de vie commune, une insertion dans des
communautés chrétiennes vivantes et une formation permanente à
l'amour conjugal, dans laquelle le temps consacré à l'autre, y
compris la gestion des mésententes, doit trouver une assez large place.
Le couple et la procréation
La procréation est le fruit de l'union du couple. Mais
le désir d'enfant ne vient pas que de nous. Il vient d'une zone inconnue
de nous-mêmes, où se situe le mystère de l'homme et de sa
relation à Dieu. L'homme et la femme sont dépositaires de cette
fonction créatrice. Consciemment ou non, ils prolongent le pouvoir créateur
de Dieu.
Ainsi la procréation, même pour le non-croyant,
à plus forte raison pour le croyant, est un phénomène majeur,
où se cherche et s'exprime le sens de l'existence : donner la vie, c'est
ne pas mourir ; être fertile donne de soi une image valorisante ; la possibilité
même d'enfanter est un lien puissant pour le couple ; la mettre en uvre
est un des rares moments de l'existence où l'homme peut percevoir en
lui une sorte de relation au sacré. Les dimensions de l'enfantement sont
aussi sociales un couple n'a pas un enfant pour soi d'abord, mais pour lui,
et, au-delà de lui, pour la collectivité dont font partie ceux
qui l'engendrent et dont il sera participant actif ; cette collectivité
d'ailleurs reconnaît l'enfant et reconnaît sa famille.
Malgré son sens et sa grandeur, la procréation
était naguère encore autant subie que voulue. Le grand changement
des décennies récentes est qu'aujourd'hui les époux veulent
être seuls à décider d'être parents, et que la science
a mis au point des techniques leur permettant de faire ce choix. L'Église
n'est pas opposée à ce volontarisme : son message, exposé
dans les conclusions du Concile Vatican Il et dans les textes actuels du Magistère
est d'abord une invitation à une paternité et à une maternité
responsables, c'est-à-dire raisonnables mais généreuses
et non pas égoïstes : aux couples est ainsi proposé un idéal
d'épanouissement, de joie de vivre, un témoignage d'amour et d'harmonie
; en même temps qu'une maîtrise raisonnable de leur fécondité
leur est suggérée l'acceptation d'une certaine part de risque,
à tout le moins d'inattendu, comme d'ailleurs en d'autres composantes
de la vie de couple. Il est essentiel que les choix en ce domaine soient faits
en commun par les deux conjoints : naguère la femme était trop
souvent absente de ce choix ; aujourd'hui c'est plutôt le cas de l'homme,
et cela n'est pas meilleur.
Sans doute n'a-t-on pas assez mesuré la nouveauté
de cette mise en lumière par l'Église de la responsabilité
des couples en matière de procréation, tant les regards sont restés
fixés sur la seule question des méthodes. Sans doute aussi devrait-on
prendre davantage conscience à ce sujet de l'a priori accueillant qu'a
manifesté l'Église, par la parole de Pie XII et de ses successeurs,
devant tout ce qui peut contribuer à la santé et au bien-être
humain. C'est un fait que malgré cela il est difficile aux chrétiens
de dépasser l'opposition "permis/défendu" dans l'enseignement
de l'Église. S'il est clair pour tous que l'avortement est inacceptable
- ce qui n'empêche pas le respect et la compréhension du problème
de conscience que posent certains dilemmes dramatiques -, plus délicat
est le problème des comportements en matière de régulation
scientifiquement assistée des naissances. Les positions du Magistère
invitent en tout cas les époux, avec l'aide des théologiens et
à partir des expériences diverses, positives et négatives,
de foyers chrétiens, à approfondir la réflexion sur les
liens complexes entre sexualité et procréation, la différence
entre l'intervention directe sur le corps et un échange signifié
et parlé entre les conjoints, et les précautions à prendre
pour que ce soit toujours la technique qui soit mise au service de l'homme -
dont la " nature " est corps et esprit - et non pas la relation humaine
qui soit soumise à la technique. Sans doute aussi faut-il tenir compte
du vécu de chaque couple et du nécessaire respect du cheminement
des personnes, auquel renvoie la "loi de gradualité" dont a
parlé le Synode de 1980 sur la famille et qu'a retenue Familiaris consortio.
Ce qui est essentiel en tout cas, c'est la qualité et la vérité
de la relation entre les conjoints, dont aucune dimension ne peut être
impunément occultée.
Dans certains cas, le problème qui se pose aux couples
n'est pas celui de la régulation des naissances, mais celui de l'infertilité.
Sans que les personnes concernées puissent invoquer une sorte de "droit
à l'enfant", - car l'enfant doit être attendu pour lui-même,
et pas simplement pour combler un manque - il faut comprendre leur souffrance.
Quand est alors envisagée une solution comme la PMA ou l'adoption, il
ne suffit pas que les deux membres du couple soient d'accord ; il faut aussi
que chacun d'eux ait été écouté par toutes les personnes
qui interviennent dans la mise en uvre d'une réponse à leur
demande. Le PMA pose des problèmes d'éthique qui expliquent les
graves réserves de nombreux généticiens et médecins,
et celles de l'Eglise ; c'est tout de même l'insémination artificielle
avec le sperme du conjoint qui en soulève le moins. Quant à l'adoption,
elle doit être considérée comme une réponse d'amour
à la détresse d'un enfant sans parents ; pour qu'elle ait de bonnes
chances de réussir, il faut que l'histoire de chacun des protagonistes
respecte celle des autres. Enfin, il ne faut pas oublier qu'un couple privé
d'enfants, tout comme un célibataire, consacré ou non, peut avoir
une remarquable fécondité spirituelle et sociale ; on en connaît
d'admirables exemples.
L'enfant et la responsabilité éducative
Avec la procréation, commence la responsabilité
éducative. Qu'elle soit unie ou désunie, la famille est le principal
lieu où se forment la personnalité de l'enfant, son aptitude aux
liens affectifs et au lien social. Dans la vie d'un enfant et d'un jeune, chaque
étape bien vécue prépare harmonieusement la suivante. Dès
le premier instant donc, son éducation requiert l'attention affectueuse
de son père et de sa mère, et cela d'autant plus que l'enfant
est libre et se conforme rarement aux projets faits à son sujet.
L'enfant, puis l'adolescent, a besoin à la fois d'amour
et de fermeté. Il lui faut apprendre les limites que la vie en société
lui oppose. Souvent on sait mal aujourd'hui faire cohabiter de façon
constructive le dialogue et l'autorité : la recherche de l'adhésion
à tout prix ("d'accord ?") conduit fréquemment à
la démission.
Dans l'éducation plus encore qu'ailleurs, il ne faut
pas confondre égalité de l'homme et de la femme et identité
de leurs rôles. Si en effet il y a une différence entre l'homme
et la femme, c'est bien en ce qui concerne leur rapport à l'enfant. Le
père et la mère ne sont pas interchangeables.
De façon générale, le lien mère-enfant
est très fort dans les jeunes années et souvent longtemps après.
Le risque est qu'il en résulte de la part de la mère un excès
de pouvoir, d'autant que c'est la parole de la mère qui, dès le
début et tout au long de l'enfance, désigne le père comme
tel et doit lui donner peu à peu sa place. Or c'est principalement la
présence du père qui pousse l'enfant à accéder à
la maturité : il peut en général plus que la mère
dissocier sa fonction affective de sa fonction d'initiation à la vie
sociale, plus ou moins contraignante.
En pratique aujourd'hui la plupart des mères ont une
vie suroccupée les amenant à courir sans cesse de l'extérieur
à l'intérieur du foyer. Le père, trop souvent absent, risque
de refuser d'assumer sa paternité et d'être trop peu ou trop autoritaire,
n'intervenant que rarement, lorsque la mère est débordée
ou défaillante.
Il ne s'agit pas pour autant pour le père et la mère
de jouer un rôle, l'un masculin, l'autre féminin, mais d'assumer
chacun pleinement sa personnalité, d'être soi-même, vrai,
naturel, le couple vivant pleinement sa conjugalité. Ce qui est essentiel,
c'est que l'autorité et la sensibilité soient l'une et l'autre
présentes, et que père et mère se concertent et aboutissent
à une position commune sur toutes les grandes décisions.
Traditionnellement, tandis que l'école se chargeait
d'enseigner des savoirs et des "savoir-faire", la famille se chargeait
de l'éducation des enfants, c'est-à-dire de susciter en eux l'adhésion
à des valeurs, aboutissant à un "savoir-être".
Aujourd'hui il arrive souvent que la famille se décharge sur l'école
de sa fonction éducative. Or elle y est irremplaçable : sans amour,
comment éduquer ? La solution doit se chercher dans un partenariat famille-école.
Il faut qu'existent ou que se créent des lieux de dialogue entre parents
et enseignants. Il y a certes des obstacles, parmi lesquels la situation des
familles elles-mêmes, leur faible disponibilité pour un échange
d'ailleurs difficile. Mais la condition première du succès est
un minimum d'entente sur les fins poursuivies.
Les "copains" jouent dans l'éducation des
enfants et des adolescents un rôle important. Il faut, autant qu'on peut,
les aider à bien choisir. Dans cette perspective, les mouvements de jeunesse
peuvent être de précieux auxiliaires. Ils sont des compléments
de la famille et non des substituts. Les jeunes en attendent un apport de l'exemple
adulte, un moyen de développement par l'apprentissage de la responsabilité,
l'ouverture au monde, l'éducation aux choix de vie, l'éducation
entre pairs. Ils peuvent y redécouvrir une véritable relation
avec leurs parents, y acquérir une unification intérieure et les
repères qu'apportent les lois et règles du groupe. Là aussi
il faut organiser un minimum de partenariat entre familles et mouvements. Ceux-ci
souhaitent une reconnaissance plus forte des parents, des pouvoirs publics et
de l'Église. La pastorale devrait s'appuyer davantage sur les mouvements
et leur permettre de travailler plus en liaison entre eux qu'en concurrence.
À l'âge de l'adolescence, le souci des parents
est grand de donner des repères aux jeunes et de créer avec eux
des espaces de dialogue. C'est l'âge où doit se préciser
l'éducation au respect de l'autre, notamment par l'apport d'une vision
haute de l'amour humain dans toutes ses dimensions. Les jeunes garçons
en particulier doivent être amenés à réfléchir
à leurs responsabilités, tant immédiates que plus lointaines,
en matières de sexualité. Il faut pourtant se garder de traiter
trop tôt les enfants en adolescents. Quand les conflits se présentent,
il ne faut pas nécessairement les refuser, mais plutôt en faire
des occasions de dialogue, sans oublier que la transparence des adultes est
une condition essentielle d'un véritable échange, et que l'exemple
est un mode de dialogue souvent plus efficace que le discours. Outre les mouvements
de jeunesse déjà cités, d'autres organismes comme les aumôneries
et certaines associations caritatives, sont précieux pour aider les jeunes
à "entrer en débat" avec des adultes autres que leurs
parents et à construire des projets porteurs. Il y a à cette période
de la vie une certaine angoisse communicative devant l'avenir, chez les jeunes
comme chez leurs parents, mais il faut laisser aux jeunes une part de rêve.
Quand des conditions sociales ou culturelles rendent difficile
aux parents le plein exercice de leurs tâches éducatives, la collectivité
est amenée à jouer un plus grand rôle. C'est le cas dans
certaines de nos banlieues. En pratique, c'est sur l'école que pèse
alors le plus lourdement la responsabilité éducative. Il lui est
demandé de donner aux enfants et aux jeunes en difficulté, outre
l'enseignement proprement dit, un cadre de vie, des repères solides,
un soutien chaleureux, bref de l'espoir. Ils n'ont besoin ni d'un laisser-faire
soi-disant compréhensif, ni de pure et simple répression ; l'expérience
montre qu'un comportement anti-social non combattu conduit à l'exclusion
; il faut donc que les éducateurs sachent résister à ces
jeunes sans les rejeter. La Semaine Sociale a entendu sur cette tâche
difficile des témoignages d'une qualité exceptionnelle
La famille, lieu de solidarité et d'ouverture à la
vie sociale
La famille, même quand elle est meurtrie, est toujours
pour ses membres le lieu privilégié de l'accueil, du ressourcement,
de la sécurité, de l'amour. Elle est naturellement, par la présence
des générations les plus anciennes, lien avec le passé,
lieu de mémoire, et, par la présence des plus jeunes, projection
dans l'avenir. Elle est lieu de transmission des valeurs qui font la grandeur
de la personne : liberté, responsabilité, fidélité,
respect de la vérité. Elle est aussi lieu de transmission d'une
langue et d'une culture. Elle est enfin le lieu du premier apprentissage de
la vie sociale. On y apprend que la liberté de chacun trouve ses limites
dans celle des autres. On y apprend le risque, la contrainte et le conflit.
On y apprend surtout le respect de l'autre, dans sa personne et dans ses biens,
à travers notamment la relation quotidienne entre frères et surs.
On y apprend la solidarité, c'est-à-dire à se sentir responsable
de ceux qui font partie du groupe. On y apprend, quand on est croyant, la foi
et l'espérance. On y apprend enfin, ou on devrait y apprendre, l'ouverture
aux autres, c'est-à-dire à ceux, au-delà du groupe, qu'à
des titres divers on rencontre sur sa route. Ainsi apprend-on à participer
à la construction d'une société plus vivante et plus fraternelle.
Au-delà du noyau central constitué par les parents
et leurs enfants, les liens avec les grands-parents et les collatéraux
célibataires jouent souvent un rôle non négligeable et parfois
décisif pour l'union de la famille et l'ouverture des jeunes sur l'extérieur.
La vitalité des relations est grande entre petits-enfants et grands-parents
ceux-ci, du fait du développement du travail professionnel des mères
de famille, jouent souvent un rôle important dans la garde et l'éducation
des jeunes. Ils créent ainsi avec eux des liens qui peuvent se prolonger
utilement au cours de l'adolescence. Ils ne doivent pas craindre d'afficher,
quand il y a lieu, avec délicatesse et clarté, leur manière
différente de vivre leur conjugalité et leur foi.
Le portrait qui précède est celui de la famille
idéale, et les aléas ou les blessures de la vie n'en permettent
pas toujours la réalisation harmonieuse. Bien des épreuves peuvent
en effet toucher une famille.
C'est le cas par exemple de la présence au foyer d'une
personne handicapée. La diversité des handicaps rend difficile
d'en parler de façon générale. La présence de personnes
handicapées interpelle notre société attachée à
des valeurs de réussite, car elle fait prendre conscience de ce qui est
essentiel. Toute personne handicapée apporte en effet, sous une forme
ou une autre, quelque chose à la société ; il faut le lui
faire sentir le plus possible et le faire sentir aux siens. Il est essentiel
de ne pas laisser ceux-ci dans l'isolement, il faut au contraire créer
le plus possible avec eux des liens d'amitié. Un enfant handicapé,
s'il est source de souffrance, est souvent aussi source de joie et d'unité
pour sa famille. La dérive actuelle vers l'eugénisme, favorisé
par les progrès du diagnostic médical prénatal, exerce
une pression médicale et sociale croissante sur les parents. La société
a pourtant la responsabilité de faciliter, autant qu'il est possible,
l'accueil et l'insertion (scolaire, professionnelle, sociale) des personnes
handicapées, cette insertion supposant une formation et une information
de toutes les parties en cause (parents, personnels, médecins) et particulièrement
aujourd'hui la création de lieux de vie pour les personnes handicapées
vieillissantes non autonomes.
L'accession dans une famille d'une personne très âgée
à une situation de dépendance est elle aussi une épreuve
où se teste l'esprit de solidarité qui y règne. L'ampleur
des handicaps de certaines personnes très âgées laisse parfois
la famille en désarroi par manque d'information sur les aides qui existent
et de coordination entre les professionnels qui ont à intervenir. Les
solidarités de voisinage, naguère vivantes en milieu rural notamment,
ont du mal à se maintenir, L'allocation-dépendance devrait pour
les personnes à revenus modestes améliorer les conditions de vie,
mais sa mise en uvre est reportée. Pour les personnes en fin de
vie, l'euthanasie directe ou active est inadmissible. Mais le problème
se pose des limites de l'acharnement thérapeutique. Les instances où
sont pratiqués des soins palliatifs sont encore rares, et en milieu hospitalier
des pressions sont quelquefois exercées pour pratiquer une euthanasie
" passive " (débranchement des appareils de soins, qui ne doit
pas être prématuré).
Une autre sorte d'épreuve pour une famille est le chômage
de l'un de ses membres. Par la modification brutale des rôles sociaux
de ceux-ci comme par ses effets financiers, le chômage suscite une crise
des liens familiaux, d'où ils sortent, selon le cas, renforcés
ou affaiblis. C'est un moment où la famille ne doit pas être laissée
seule avec son inquiétude. Le chômeur en particulier doit se sentir
écouté et compris. On doit l'aider à garder le contact
avec le monde actif, la vie culturelle et associative environnante, et maintenir
vivantes ses facultés créatrices. Jamais notre société
n'aurait résisté au choc du chômage sans la défense
immunitaire de ses cellules familiales.
Qu'elle résulte du chômage ou d'autres cheminements
vers l'exclusion, la misère frappe dans notre société soi-disant
riche un nombre important et croissant de familles. Or la famille est le dernier
rempart contre la misère. Il faut donc être attentif aux familles
en état de précarité, leur redonner confiance, essayer
toutes les solutions pour les maintenir dans la dignité et la citoyenneté.
Ce travail d'accompagnement visant à prévenir l'exclusion exige
une acceptation du regard de ces familles sur ce qu'elles vivent, une compréhension
de leurs propres désirs. C'est en s'appuyant sur les forces des milieux
défavorisés eux-mêmes, sans casser les solidarités
familiales, que l'on peut travailler à une réelle promotion des
personnes vivant dans ces situations difficiles. Il faut sensibiliser les municipalités,
les administrations concernées, les travailleurs sociaux, et créer
des liens entre eux et avec eux pour qu'ils soient ensemble parties prenantes
du combat contre la pauvreté. Il faut aussi envisager dans tous leurs
aspects (éducation, logement, emploi, santé, ressources) les problèmes
sociaux et culturels des familles en milieu défavorisé. Seul un
tel travail d'ensemble, appuyé sur de sérieuses compétences
techniques, permettra de dépasser les bons sentiments et de mener la
lutte contre la misère.
Il est une autre sorte de blessure qui frappe de plus en plus
de familles, c'est celle du divorce. C'est une épreuve pour au moins
l'un des conjoints et toujours pour les enfants. Quand la séparation
est suivie d'un remariage, la famille "recomposée" n'arrive
à organiser son existence que si les rôles de tous sont définis
et reconnus. Cela suppose que la relation de parenté biologique soit
clairement distinguée par les enfants de la relation avec les "beaux-parents".
Pour le bien des enfants, il est nécessaire que les ex-conjoints se respectent
mutuellement. Quant aux beaux-parents, ils ne peuvent exercer une quelconque
autorité si leur conjoint ne les "intronise" pas. Il faut résister
à la tentation la plus fréquente, celle de la démission.
Les divorcés remariés restent trop souvent éloignés
de l'Église, alors que celle-ci entend leur réserver une place.
Car si l'exigence de fidélité est pour elle essentielle, l'exigence
de miséricorde l'est aussi : même là où il y a faute,
le Christ ouvre une vie à vivre après elle : il s'agit de traverser
la mort pour atteindre la résurrection. Les divorcés remariés
qui le souhaitent vont vers le pardon, mais ils ont un chemin à faire
; pour chacun, c'est une histoire personnelle.
Les épreuves et les blessures que subit la famille ne
l'empêchent pas de continuer à porter en elle les plus hautes valeurs
dont la société a besoin. C'est une raison pour regretter l'oubli
dans lequel les médias la tiennent quand ce n'est pas la dérision
avec laquelle trop souvent ils la représentent.
Vie familiale et vie professionnelle
L'un des principaux changements dans les conditions de vie
au cours des décennies récentes est la difficulté qu'ont
aujourd'hui les couples à concilier vie familiale et vie professionnelle.
La tension qui en résulte s'est accrue à mesure que se développait
le travail professionnel salarié des femmes. Pour beaucoup de familles
à ressources modestes ou même moyennes, le double salaire est devenu
une nécessité. Pour les femmes ayant acquis un niveau culturel
élevé et une haute qualification, le dilemme est davantage de
choisir entre un investissement professionnel épanouissant et sa limitation
volontaire pour assurer à leur foyer un minimum de vie de famille.
Les contraintes inhérentes à l'univers professionnel
ne facilitent guère la recherche d'une solution. Le travail s'est intensifié,
suscitant davantage de stress et de fatigue cérébrale, multipliant
les horaires atypiques (travail de nuit ou du dimanche), déconnectant
les horaires des conjoints, obligeant à des déplacements fréquents.
La réduction du temps de travail pour les femmes exerçant des
fonctions de cadre supérieur est quasiment impossible; la prise d'un
congé parental signifie également pour elles le renoncement à
une véritable carrière. Mais le poids du travail professionnel
pèse lourd aussi sur la vie familiale des hommes : c'est ainsi que les
entreprises n'hésitent pas à séparer géographiquement
les conjoints pour de longues périodes ; et le refus d'une proposition
professionnelle pour raison familiale est un frein pour les carrières
masculines. Des tensions en résultent souvent qui peuvent conduire jusqu'au
divorce. Sans aller jusqu'à cette extrémité, la fécondité
des couples en est influencée.
L'appréciation portée par la société
sur les comportements en ce domaine est souvent injuste un regard culpabilisant,
sinon méprisant, est jeté sur la femme qui a choisi de rester
à son foyer ; un jugement négatif, qui n'est pas plus charitable,
est parfois porté sur une femme qui travaille professionnellement, alors
qu'on ignore pourquoi elle le fait et à quels efforts elle s'astreint
pour assumer malgré tout ses charges familiales.
Concilier vie professionnelle et vie familiale est une question
vitale pour un foyer : chacun doit pouvoir toujours assumer sa double responsabilité
d'époux et de parent ; l'homme en particulier ne doit jamais oublier
qu'il est père. Pour être délibérés et non
subis, les choix en ce domaine doivent se préparer de longue date : les
parents devraient conseiller à leurs filles, dès leur adolescence,
à la fois de se préparer à avoir un métier et de
rester vigilantes et lucides quant au choix de leur mode de vie futur ; quand
des jeunes forment des projets d'avenir, les décisions en ces matières
doivent se prendre à deux, et cela si possible dès avant le mariage.
Car il n'est pas réaliste de vouloir tout concilier tout le temps il
faut limiter, pour les hommes comme pour les femmes, les périodes de
surinvestissement professionnel.
La recherche de solutions requiert l'intervention des pouvoirs
publics et une véritable coopération de la part des entreprises.
La possibilité devrait être donnée aux femmes - puisque
l'idée demeure, chez les couples et les femmes elles-mêmes, que
c'est à la mère que revient en premier la charge de s'occuper
des enfants - de choisir entre le travail à temps partiel, le congé
parental d'éducation et l'allocation de libre choix, les deux premières
de ces trois solutions étant aussi offertes aux hommes. On sait que c'est
le temps partiel qui a la préférence des femmes actives. Il faut
bâtir un vrai statut du temps partiel qui ne soit en rien pénalisant.
Il faut aussi accroître considérablement les équipements
collectifs de garde des jeunes enfants. Enfin il est injuste que le congé
parental soit réservé aux femmes ayant arrêté de
travailler et pas à celles n' ayant jamais travaillé.
Les pouvoirs publics et les syndicats devraient inciter davantage
les entreprises à tenir compte de la situation familiale de leurs membres.
Il faut aller jusqu'à remettre en cause certaines valeurs de l'univers
économique actuel. La concurrence à dose raisonnable est un stimulant
bénéfique. Mais l'accent est trop mis aujourd'hui sur la concurrence,
que ce soit entre nations ou entre entreprises ou même entre les membres
de chaque entreprise. Revenons à une économie conjuguant concurrence
et solidarité, comme y invitait la Semaine Sociale de 1991, plutôt
que de nous engager toujours davantage dans la voie de l'ultra-libéralisme,
qui met l'accent sur le très court terme aux dépens du long terme.
Les psychologies individuelles elles-mêmes en sont influencées.
L'entreprise devrait être ou redevenir un collectif solidaire. Ce serait
d'ailleurs l'intérêt des entreprises considérées
dans leur ensemble. Un certain écartèlement n'est pas possible
à tous, et le déséquilibre familial ne peut que nuire à
long terme à la vie professionnelle.
Le droit familial
La société est intervenue très tôt
dans la relation homme-femme. L'État a reconnu un "modèle"
fondé sur le mariage entre deux personnes de sexes différents.
Tout autre forme était réputée contraire à la nature
et à la morale. L'individu acceptait alors bon gré mal gré
la subordination de ses préférences propres à l'intérêt
du groupe.
Les valeurs de référence ont changé l'autonomie
individuelle prédomine ; la sincérité, l'authenticité
des relations est primordiale ; le sentiment instantané oriente les comportements
plus que la fidélité. L'utilité sociale de la famille a
diminué avec le transfert partiel à la société de
la responsabilité de la production, de l'éducation, de la protection
contre les risques. Les médias tendent à banaliser des situations
naguère jugées anormales.
La législation aussi change. En principe il y a toujours
un modèle familial. C'est par référence à lui, par
exemple, qu'on a repoussé la proposition de loi relative à l'"union
civile". Mais les pressions s'exercent en vue de changer de modèle.
Et peu à peu le droit civil évolue. L'État se désengage,
renonçant de plus en plus à régler les conditions de vie
privée et à imposer un modèle normatif. Certes la liberté
d'engendrer ou non, de même que le concubinage et l'homosexualité,
ont toujours existé, mais sans créer de droits. Aujourd'hui toutes
les dispositions maintenant une inégalité entre l'homme et la
femme ont été heureusement supprimées. Mais le législateur
tend à substituer la filiation au mariage comme base de la famille alors
que les mesures prises dans cette direction visaient simplement au départ
à assurer un minimum de droits à certains enfants. La famille
se fonde ainsi de plus en plus sur la parenté, non sur l'alliance. D'institution,
le mariage devient contrat, la famille est contrat de bonheur entre des individus.
L'image du père a perdu de sa netteté ; on peut être père
et mère sans avoir engendré et engendrer sans être père
et même mère. Les lois sur le divorce sur requête conjointe,
l'autorité parentale partagée, l'avortement, les biotechnologies
s'inspirent de cette évolution générale des principes.
Et la jurisprudence reconnaît le concubinage.
Le droit social et le droit fiscal se réfèrent
à de nouveaux "modèles" ou comportements de référence
sans trop de souci du droit civil. Ils risquent ainsi de "peser" sur
celui-ci en normalisant ces comportements. il en va ainsi de la fiscalité
des concubins, de l'allocation de parent isolé, de l'éducation
préventive du divorce. Le droit aux allocations familiales repose seulement
sur l'existence de la charge d'un enfant, traduisant l'indifférence de
l'Etat quant à l'origine de cette charge. Certaines autorités
publiques locales cherchent à faire pression sur le législateur
en tentant de légaliser de fait le concubinage ou l'homosexualité.
Dès lors que l'État ou d'autres pouvoirs publics mettent en uvre,
avec d'excellentes intentions de solidarité, une certaine politique familiale
ou sociale, ils induisent chez les individus des comportements en vue de bénéficier
de telle ou telle disposition, et ces comportements peuvent être pervers.
Un débat fondamental est ici sous-jacent : le droit
doit-il être contraignant, normatif, ou seulement accompagner les murs
? La neutralité de l'État n'est en effet qu'apparente. Peu à
peu le modèle change ; à tout le moins il se diversifie. Il y
a pourtant un fossé, par exemple, entre reconnaître à l'individu
le droit de vivre sa sexualité comme il l'entend et la reconnaissance
par la loi d'une union homosexuelle. Le statut légal de la famille est
très important. La loi n'est pas la morale. Mais elle doit prendre garde
de ne pas véhiculer un modèle nouveau, de tolérance de
ce qui naguère était considéré comme anormal.
Cela dit, heureusement le modèle légal reste
l'ambition du plus grand nombre. Et aucun autre n'a montré une plus grande
cohérence ni une plus grande fiabilité. Mais il ne faut pas laisser
se déliter l'édifice juridique qui le porte.
La politique familiale
La famille est lieu de solidarité préalablement
à toute politique familiale. Mais cette solidarité qui unit est
aussi une charge, qui pour certains est trop lourde. Aussi faut-il que la société
aide les familles.
La politique familiale doit être distinguée de
la lutte - par ailleurs nécessaire - contre la pauvreté. C'est
une compensation partielle des charges familiales, pour permettre à chacun
d'être libre dans le choix qu'il fait d'avoir des enfants autant qu'il
le désire. C'est aussi une compensation partielle de ce que les autres
parents de famille plus ou moins nombreuse apportent à la société
sur le plan économique, social et culturel en assurant l'entretien et
l'éducation des futurs actifs.
La politique familiale, très active aussitôt après
la Libération, a perdu dans les décennies suivantes une part notable
de son importance. Elle ne doit pas, aujourd'hui pas plus qu'hier, se dissoudre
dans une politique d'aide sociale. Or ces deux politiques sont actuellement
traitées dans les mêmes structures institutionnelles, et, étant
donnée la montée inquiétante de l'exclusion, la politique
familiale risque de souffrir de l'insuffisance des crédits budgétaires.
Les familles militent donc pour une redistribution des revenus qui leur soit
plus favorable : la stagnation du montant des prestations familiales, la diminution
de la majoration pour enfants dans certaines retraites, la tendance à
multiplier les prestations sous condition de ressources, les projets de fiscalisation
des prestations, devraient être, selon le cas, réexaminés
ou définitivement abandonnés.
La politique familiale doit par ailleurs gagner en cohérence
et en globalité. Les prestations doivent être accompagnées
de mesures pratiques, comme l'aménagement de la ville, le logement, la
sécurité, les politiques d'éducation et de santé,
la politique culturelle. Les collectivités locales doivent sur certains
de ces points compléter la politique de l'Etat ; certaines le font déjà
en coopérant avec les associations familiales, en milieu rural notamment.
La politique familiale n'est pas à visée nataliste,
bien qu'elle ait de fait des conséquences démographiques. Une
démographie plus positive est aujourd'hui souhaitable en France, comme
d'ailleurs dans les autres pays de l'Union Européenne ; les effets lointains
du " baby-boom " d'après-guerre cachent les perspectives de
régression absolue et non plus seulement relative de la population -
et par conséquent de la culture - européenne dès les premières
décennies du XXIe siècle. Si certains mettent en doute les effets
démographiques de la politique familiale, il semble peu discutable que
le dynamisme de celle-ci soit l'une des conditions nécessaires de l'harmonie
démographique.
L'idée de politique familiale est trop souvent injustement
associée à des courants de pensée relevant du passé.
Les participants à la Semaine Sociale ont au contraire demandé
avec force que la famille soit réhabilitée au sein de la société
européenne tout entière, tant dans le discours que dans la pratique.
Alors elle apparaîtra vraiment pour ce qu'elle doit être : une idée
toujours neuve.
Famille, christianisme et lien social
Le lien social fait que des personnes veulent vivre ensemble
dans une structure organisée ou du moins y consentent. La famille, cellule
domestique de la société, est initiation à la vie sociale.
il y a donc nécessairement un rapport entre lien conjugal et familial
d'une part, et lien social d'autre part. Leur relative fragilité est
d'ailleurs aujourd'hui commune.
Au-delà de ce constat sociologique, le christianisme,
religion de la personne et de la communion, a son mot à dire. Sa philosophie
de la personne n'est pas individualisme et sa mystique du lien n'est pas le
totalitarisme du groupe. Les liens familiaux sont aujourd'hui fragilisés
parce que trop exclusivement affectifs, pas assez imprégnés de
social. Le christianisme critique à la fois des liens familiaux "
enfermants " et une conception exclusivement utilitaire des relations familiales
et sociales.
Le christianisme plus encore que la Bible relativise les liens
du sang et valorise l'alliance conjugale fondée sur l'amour et la volonté
de vivre ensemble. D'une certaine manière cette doctrine a été
victime de son succès on a fini par confondre amour et affectivité,
romantisme, primauté du sentiment. Le christianisme alors affirme l'importance
de la forme et de l'indissolubilité : il faut tenir ensemble subjectivité
et objectivité. La responsabilité parentale ancre plus fortement
le lien. Déjà le mariage est acte social, devant témoins.
Et il a besoin de l'appui du corps social dans sa globalité comme dans
sa dimension micro-communautaire. Le lien parental, notamment paternel, ne peut
prendre sens que dans une communauté.
C'est le même sens de l'homme, le même respect
de " l'autre ", qui fait du christianisme le ciment du lien conjugal
et familial et le fondateur du lien social. La famille est une société
en miniature où se tissent les liens de l'amour de l'autre et où
ils se concrétisent en fidélité, solidarité, pardon.
Le lien d'alliance est plus qu'un contrat utilitaire: c'est le lieu de l'agapè.
La famille, seule institution fondée sur la gratuité du don, rayonne
dans le corps social comme témoin de cette gratuité et acteur
du lien qui unit les diverses composantes de ce corps. La fidélité
n'est pas simple conservatisme : elle est consentement à l'autre en son
être même, et pas seulement à ses qualités. L'amour
n'est pas seulement passion : il est aussi création à la portée
de tous, ce qui demande du temps et un dépassement des conflits par des
réajustements. Demain le lien social se tissera dans les familles ou
il ne se tissera pas. Les couples stables et féconds, en particulier
chrétiens, ont un rôle de témoignage et d'engagement à
jouer. Le couple fermé sur lui-même, sans projet social, sans statut
stable, sans conscience de ses responsabilités sociales, détruit
sans le savoir la société dont il croit se protéger.
L' Église tout entière a une responsabilité
particulière d' accompagnement et d'approfondissement des changements
de nos familles comme de notre société. Elle doit l'assumer au
plan spirituel et en tant que communauté concrète elle est responsable
du devenir des liens conjugaux et familiaux qui se nouent en son sein. La pastorale
chrétienne est une pédagogie du social. Certes le cheminement
vers l'idéal que leur propose l'Eglise est difficile pour beaucoup de
chrétiens. Mais ce cheminement même est un modèle et un
témoignage pour le corps social tout entier. La famille est à
la fois cellule d'Église et cellule de base de la société.
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