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Session 2001
Biologie, médecine et société
Que ferons-nous de l'Homme ?
23 - 24 - 25 novembre 2001
Les faits marquants du samedi
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Avant de relater certains des nombreux moments clés
de ce samedi, il nous semble important de souligner que cette journée
est pour les Semaines Sociales de France celle d'un record de participation.
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Plus de 1800 inscrits, sans compter les personnes venues
s'inscrire directement sur place estimées à 200, c'était un véritable
défi à relever, tant pour les organisateurs que pour l'équipe du PACI,
qui a déployé des trésors d'ingéniosité pour que tous puissent profiter
dans les meilleures conditions possibles des différents exposés et débats
: ouverture de deux nouvelles salles avec retransmission vidéo sur grand
écran, et installation d'enceintes et d'écran de télévision de le hall
d'accueil. Cette dernière trouvaille a d'ailleurs permis pour la première
fois aux bénévoles restés dans le hall pour assurer l'accueil, de profiter
de l'ensemble des interventions qui se déroulaient dans la grande salle.
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Le premier intervenant de ce samedi matin était le
Professeur Didier Sicard, venu nous parler du Patient et du Médecin. La
société d'aujourd'hui nourrit à la fois des rêves d'utopie (allongement
de la durée de la vie, éradication potentielle des maladies) et de grandes
peurs (la mort, la pollution, les maladies, en reprochant à la médecine
son opacité et son manque d'information). Regardant les avancées technologiques
considérables, on constate que la médecine du corps devient moléculaire,
technique. Parallèlement, l'abîme entre le progrès et la plainte humaine
s'accroît.
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A l'interface de ces deux situations se trouve la rencontre
entre un être souffrant et un être soignant. Le corps souffrant
s'exprime, parle, expose ses sensations et douleurs en des termes difficilement
intelligibles par les paramètres techniques de la médecine
(je suis fatigué, j'ai mal au ventre, je ne dors pas). En même
temps, ou par voie de conséquence, pour se faire entendre de la
technique médicale, le patient va exprimer son corps en des termes
éclatés, se faire piéger dans le langage technique
propre à la science (mon scanner, mon électro, etc.).
On observe dès lors un transfert de la relation médicale
sur la machine et sur les images au détriment de l'écoute.
Cet abus de la technique est paradoxalement sollicité tant par
le malade que par le médecin.
Petit à petit, la médecine s'est installée au cur
de nos préoccupations comme une fin en soi, et non comme un moyen
de contribuer à la vie. Or Didier Sicard tient à nous alerter
: la médecine doit rester seulement un recours et non se trouver
au centre de la vie. Ici nous guettent deux dangers : faire du corps,
souffrant ou non, un simple dossier médical, succession de diagnostics
désunis, peu intelligible pour la personne, ou, à l'inverse,
se laisser piéger par une médecine paternaliste s'appropriant
totalement la subjectivité de la personne.
Il est primordial que le malade puisse garder confiance dans les processus
décisionnels qui le concernent ; pour cela, le premier devoir du
soignant est l'écoute, ce qui ne s'apprend sur les bancs d'aucune
faculté ! Le médecin et le patient doivent savoir solliciter
avec discernement la machine, au service de l'homme, sans qu'elle se substitue
à la rencontre.
A la question " que ferons nous de nous-mêmes ? ", Didier
Sicard répond par une confiance en l'aventure humaine : seuls nous
ne sommes rien, mais reliés à Dieu dans le regard de l'autre,
nous pouvons tout.
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En deuxième moitié de matinée, Françoise Le Corre nous
a permis d'aborder la question de l'homme, du corps et de sa dignité,
avec une approche cette fois philosophique. Sans vouloir reprendre l'intégralité
de l'exposé et du raisonnement autour du quel il s'est articulé, qui mériteraient
plus qu'un résumé écrit " à chaud ", nous souhaitons vous faire partager
quelques éléments clés de son intervention.
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D'abord, ce corps en apparence si simple car proche, tangible, visible,
délimité, recèle en réalité une grande
complexité, celle du sujet, dans son intégrité
qui va au delà de ce corps matériel et dans sa totale
singularité. En même temps, ce sujet a besoin de l'autre,
d'un autre humain, pour pouvoir exister.
Ensuite, le mot dignité, si présent dans le langage d'aujourd'hui,
recèle un risque : celui de confondre dignité et bien-être
ou bonne santé. Un corps digne serait un corps qui va bien, car
celui qui va bien, a si vite et tellement facilement tendance à
considérer ce bien être comme une norme, voire une norme
d'évaluation de la dignité. Françoise Le Corre
tient à nous rappeler que cette vie que nous portons en nous,
nous ne l'avons pas créée de toute pièce : si nous
le croyons, nous nous faisons illusion.
La défaillance du corps fait en effet partie intégrante
de la vie, est même un signe du vivant : défaillance quand
je ne vais pas bien, défaillance aussi quand je dors et que j'abandonne
ma puissance. La fragilité est ainsi constitutive du sujet, et
chacun a besoin de la bienveillance de l'autre, de la société,
pour vivre. Vivre, c'est aussi accepter cette vulnérabilité,
endogène et exogène.
En même temps, la maladie et la douleur entraînent une éclipse
presque totale du sujet. Cette éclipse se traduit par une dissociation
: un fossé se creuse, de plus en plus, entre les bien portants
et les malades. Elle se traduit aussi par un corps qui subit des intrusions,
aussi bien physiques (chirurgie) que psychiques (décisions à
prendre). Elle se traduit enfin par un déracinement de la famille,
du travail, et une impression de démembrement du corps en de
multiples organes.
Face à la maladie extrême, la dignité deviendrait
tenter de s'en remettre aux autres, et c'est là qu'interviennent
les soins palliatifs. Mais que faire dans cet accompagnement, quel type
de présence offrir ?
Enfin, Françoise Le Corre insiste : la dignité ne tient
pas à la qualité intrinsèque du sujet, elle est
proprement un bien commun de l'humanité, ce que nous sommes entre
nous quand nous sommes les gardiens des uns des autres. Elle conclut
son intervention en citant un extrait de psaume : "Je n'étais
qu'une ébauche et tes yeux m'ont vu" : nous n'existons que
dans le regard des autres.
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Cette matinée a permis d'aborder, sous deux angles très différents,
la dignité de l'homme, et particulièrement la dignité de l'homme souffrant
et malade. Nous vous invitons à lire avec attention, quand ils seront
disponibles, les textes de ces deux conférences : de nombreux points
les rapprochent, et il est réconfortant d'entendre le médecin et le
philosophe se tourner avec tant d'humanité vers le malade qui souffre.
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| Pause déjeuner |
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C'est Axel Kahn qui a ouvert l'après-midi. Usant de
ses grands talents d'orateur, il nous a parlé avec enthousiasme de génétique
et société : "Et l'homme dans tout ça ?" autour de deux disciplines qu'il
s'est attaché à rendre compréhensibles à une assemblée pas toujours experte
: la génétique et l'embryologie, et à nous faire prendre la mesure des
enjeux pour l'homme et l'humanité.
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La découverte du génome engendre de nombreux
espoirs et de grandes utopies. Axel Kahn a insisté pour relativiser
le poids de la génétique dans la destinée de chaque
être humain : le destin dépend de la rencontre entre des
êtres génétiquement déterminés et un
environnement extérieur au sens large. A titre pédagogique,
il a comparé le génome à un dictionnaire : très
utile mais totalement insuffisant pour comprendre une uvre littéraire
! La génétique va permettre de faire des progrès
considérables en médecine, de soigner de nombreuses maladies
même si elles n'ont pas d'origine génétique. En revanche,
il est utopique et démagogique de prétendre et même
d'imaginer que la génétique va éradiquer les maladies
de l'existence humaine. La médecine ne joue d'ailleurs qu'un rôle
partiel dans l'amélioration de la santé, il faut avant tout
une réelle volonté politique, notamment pour réduire
les inégalités face à la maladie. Enfin, la génétique
offre également l'espérance d'une médecine prédictive,
d'anticiper l'apparition de certaines maladies et éventuellement
d'en guérir certaines, mais savoir anticiper ne signifie pas toujours
pouvoir supprimer la pathologie.
Axel Kahn a voulu alerter l'audience sur les risques très élevés
d'une exploitation à des fins utilitaristes de la connaissance
du patrimoine génétique : pour souscrire une assurance,
un prêt, trouver un travail, etc. Il y aura une différenciation
de la liberté en fonction des gènes. Pour conclure sur les
découvertes en matière de génétique, il a
rappelé que le gène n'est pas une invention, et ne peut
être breveté ; ce phénomène, qui existe déjà
depuis la publication du séquençage du génome début
2001, est totalement régressif et incompatible avec la spécificité
de l'humain.
L'autre partie de son exposé concernait la thérapie cellulaire
et l'embryologie. Il existe deux moyens d'obtenir des cellules souches,
réparatrices : à partir de tissus différenciés,
provenant d'organes divers qui peuvent être ceux d'un corps d'adulte,
ou à partir de cellules embryonnaires cultivées, capables
de se transformer en tous les tissus de l'organisme. Là se pose
la question éthique du clonage thérapeutique, c'est à
dire de la production asexuée par transfert de noyau d'un embryon,
afin d'utiliser ces cellules souches à des fins de guérison.
Quel que soit le statut de l'embryon, sur lequel toutes les sociétés
et toutes les disciplines ne réussissent pas à se prononcer
définitivement, il est incontestable qu'une cellule unique, l'uf
à partir de la fécondation, est le début incertain
d'une vie humaine. Qu'en est-il d'un embryon qui ne serait pas issu d'une
fécondation ? Il serait lui aussi amené à devenir
un être humain.
Techniquement, personne ne sait aujourd'hui réaliser un clonage
humain. Mais, si l'autorisation d'effectuer des clonages thérapeutiques
est donnée, et quand le clonage sera possible techniquement, il
est certain qu'il se trouvera des apprentis sorciers pour réaliser
des clonages reproductifs. A ce moment là, notre devoir sera de
savoir accueillir les enfants issus de ces clonages.
Pour conclure, Axel Kahn nous interpelle : la science elle-même
ne doit pas avoir la prétention de déterminer ce qu'il convient
de faire, et elle n'en a pas les moyens. Nous disposons de la liberté
d'utiliser un pouvoir énorme au profit ou au détriment des
autres : quelle est notre responsabilité face à ces nouveaux
pouvoirs conquis par l'homme ?
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Après de nombreuses questions posées par l'assistance,
notamment pour comprendre pourquoi la population souhaite-t-elle si massivement
connaître sa carte génétique, ou qui devrait avoir autorité pour réguler
la rechercher et les pratiques, la suite de l'après-midi a permis à Monette
Vacquin, psychanalyste, et au Père Olivier de Dinechin, d'intervenir sur
le thème : Donner ou produire la vie ?
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Monette Vacquin nous a apporté son point de
vue de psychanalyste sur les différentes techniques qu'Axel Kahn
nous avait présentées auparavant, et sur l'évolution
du rapport de l'homme à la médecine, à son corps,
à la vie. Une première constatation : il existe une imbrication
permanente de l'adresse à la biologie de questions qui ne sont
pas de son ressort. L'homme a une très grande pulsion de savoir,
qui le pousse à effectuer des recherches et découvertes
technologiques à une rapidité vertigineuse. Monette Vacquin
a posé la question du sens de cette lame de fond expérimentale,
et a notamment voulu s'interroger sur le risque psychique ou anthropologique
qui en découle. Avec l'aide à la procréation, et
plus encore la perspective du clonage, l'humanité désexualise
la procréation et donc l'origine de chaque homme, la filiation
perd de son sens. Tout le vocabulaire lié à l'embryon est
celui d'un objet et non d'une personne, et il y a aussi un risque de franchir
un grand bon existentiel.
Le droit a tenté de formuler des limites aux pratiques de reproduction
assistée mais ne peut le faire de façon appropriée,
manquant de compréhension d'ensemble. En outre, il utilise pour
ce faire un langage totalement inapproprié, totalement inconnu
jusqu'alors, dont les conséquences sont catastrophiques. L'état
de décomposition symbolique dans lequel se trouve l'homme face
à ces techniques est responsable du sentiment de menace et de morbidité,
qui, de façon pas toujours très explicite, est éprouvé
par la société.
Dans toutes ces avancées technologiques, il convient de se poser
vraiment la question : jusqu'où peut-on aller sans muter psychiquement
et anthropologiquement ? Le droit a le devoir plus que jamais d'être
anthropo-protecteur, même si ce qu'il doit protéger est difficile
voire impossible à définir. Il y a un devoir politique de
s'employer à ce que l'on puisse toujours dire "je".
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Olivier de Dinechin a apporté son point de vue de théologien
et moraliste sur la question de la production et du don de la vie : à
quelle condition éviter la déshumanisation ? Sa première partie a tenté
de répondre à la question : qu'est-ce qui humanise ? On peut citer : la
possibilité de réciprocité entre les personnes engagées, qui prend la
forme d'une alliance entre les hommes ; la loi qui interdit de porter
une grave atteinte au corps de l'autre, et dont le témoin est le garant
; les biens et paroles échangés.
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Sur ces réalités, il a tenté d'apporter
une lumière chrétienne. La relation à l'autre est
une parabole de nos relations à Dieu. La vie, la paternité,
la filiation, sont don et promesse entre humains, et aussi don et promesse
de Dieu. Le temps de la conception et de la gestation sont le temps et
l'espace dans lesquels Dieu travaille ; ils précèdent la
lumière de la vie, le jour de la naissance. La mort est elle une
nouvelle gestation avant la nouvelle et définitive naissance à
la vie éternelle.
Il nous a ensuite proposé de réfléchir aux spécificités
et risques de l'alliance médicale en assistance à la procréation.
Parmi ces risques de l'usage de moyens en partie invasifs, on peut citer
: la réification de l'embryon humain, le risque d'enfermer l'enfant
dans le projet parental, la désexualisation de la génération,
l'obligation de résultat, l'augmentation de la puissance de l'argent.
Où et comment trouver des limites ? Qui peut poser ces limites
? Avant tout les personnes concernées sur la base du jugement de
leur conscience ; le médecin dans sa relation avec le couple concerné,
ainsi que l'équipe soignante ; des instances telles les comités
d'éthique. Enfin, il est indispensable d'avoir l'appui de la loi
et de la jurisprudence, d'institutions justes et fermes et de toutes les
instances éducatives.
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Ces deux interventions sur la transmission de la vie
ont donné lieu à de nombreuses questions du public. Pour
participer au débat, Axel Kahn comme scientifique et Jean-François
Mattéi comme législateur, ont rejoint la scène.
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Le public a semblé s'interroger de façon
très intense sur le commencement de la vie, le statut de l'embryon,
les espérances et les impacts des technologies d'assistance à
la procréation, leurs dérives possibles. Les 45 minutes
de débat n'ont bien sûr pas permis de répondre à
toutes, mais espérons que, suite à ces conférences,
chacun aura pu trouver de la matière pour alimenter ses réflexions
et porter les messages d'alerte mais aussi d'espérance que les
intervenants nous ont fait passer. Comme à l'accoutumée,
la dernière partie de la journée a été consacrée
aux carrefours et grands témoins, dont certains ont semble-t-il
remporté un très vif succès, avant que tous les participants,
comme hier, se retrouvent pour partager un moment de détente.
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Christine Boillereau-Sartori
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