Session 2001
Biologie, médecine et société
Que ferons-nous de l'Homme ?
23 - 24 - 25 novembre 2001

Les faits marquants du vendredi


Vendredi matin, après l'ouverture de la séance par Michel Camdessus et la lecture de la lettre du Pape Jean-Paul II, Robert Rochefort introduit les débats en réussissant à faire la difficile synthèse des Représentations, vécu et attentes de la société tout d'abord vis à vis du système de santé, de la recherche médicale et du système de valeurs. Sans pouvoir reprendre l'intégralité des points abordés, on peut citer ici quelques éléments marquants qui se dégagent de l'opinion des personnes interrogées.

Notre société attend du personnel de santé des valeurs humaines, la constitution de réseaux entre praticiens. Elle manifeste aussi, vis à vis de la médecine, une grande exigence d'efficacité et de rapidité, et semble mal supporter ses échecs. Dès lors, la non acceptation de la maladie, surtout quand elle ne peut être soignée, devient vite la non acceptation du malade et de la personne handicapée, née ou à naître. Dans notre société qui valorise tellement la réussite et l'autonomie, comment accepter des états de dépendance ?
C'est probablement pour cela que les progrès de la médecine, et tout particulièrement de la recherche génétique, fascinent tant. Ils représentent une grande espérance, en des techniques qui permettront de réparer les " erreurs " de la nature, de faire de chaque homme né ou à naître un être parfait. L'aspiration à la perfection trouve une réponse technique dans le diagnostic prénatal, qui aboutit parfois à l'interruption médicalisée de grossesse, qui permet d'éviter de mettre au monde un enfant handicapé, dont on sait que la société ne saura ou ne voudra pas l'accueillir.
Enfin, concernant la recherche médicale et ses applications, toutes les populations interrogées conviennent de la nécessité d'une régulation. Mais là, et ce n'est pas le moindre des paradoxes de notre société, chacun renvoie aux autres la responsabilité de cette régulation : le grand public souhaiterait voir le monde la recherche la décider ; les médecins et chercheurs confient cette tâche à des comités ou des instances adéquats ; quant aux juristes et parlementaires, ils se demandent au nom de quelles valeurs ils doivent décider et agir.
Pour conclure, Robert Rochefort exhorte avec force et conviction notre société à s'informer, à se former, car les connaissances de tous et particulièrement du public, sont très insuffisantes pour pouvoir réfléchir, discerner, former sa conscience. Il tient aussi à nous rappeler que la fin de la vie est un temps de la vie à part entière, une certitude que le royaume est déjà là.
A l'issue de cet exposé, Jean Boissonnat fait remarquer à tous que l'audience de ce vendredi matin manifestait une attitude très grave en écoutant Robert Rochefort, chacun étant concerné au plus profond de soi par les nombreuses questions abordées et auxquelles la suite de la session tâchera d'apporter son éclairage.

Par un heureux agencement de l'emploi du temps de cette journée, c'est le Professeur Xavier Le Pichon qui est venu ensuite apporter son témoignage très marquant et profond, de scientifique certes, mais surtout de membre de la Communauté de l'Arche, au contact de personnes handicapées mentales. Fragilités de l'homme, lumière de l'humanité : au regard de l'évolution de l'homme et des sociétés humaines, on peut affirmer que ce qui fait l'homme, et qui le fait grandir dans son humanité, c'est sa capacité non seulement à accueillir le faible, l'handicapé, le malade, mais surtout à le mettre au centre de la société, à en faire un nouveau pôle d'attention.

Depuis ses origines, il semble que l'homme ait su développer cette capacité d'accueil, ait su inventer une manière proprement humaine de mettre celui qui n'a plus d'utilité au centre de la société, pour lui permettre d'avoir une vie, de rayonner. Cette humanité va même au delà de l'accueil du plus faible et de l'inutile, puisqu'il engendre et permet une recomposition de la société autour de la personne qui requiert le plus d'attention et de soutien.

Mais comment accueillir, comment grandir en humanité et être capable de changer ainsi un peu la société ? C'est là le deuxième élément que Xavier Le Pichon veut nous donner de comprendre : la relation entre le " bien portant ", celui qui aide et accueille, avec le malade ou l'handicapé, même très affaibli dans ses capacités, ne peut être à sens unique. Il n'y a pas une personne qui donne et une personne qui reçoit, il y a deux personnes qui s'accueillent dans leurs différences et leur altérité, qui sont changées et élevées par l'autre. Il se passe là quelque chose de très mystérieux, au plus profond de chacun, qui relève de l'intelligence du cœur, qui permet aussi l'humanisation sans cesse renouvelée de la société, qui apprend à répondre aux défis difficiles de l'accueil des plus faibles. Xavier Le Pichon nous montre là que cette humanisation rejoint le message du Christ. Celui qui accueille aide, apporte un soutien matériel, psychologique ; celui qui est accueilli apporte peut être plus encore, sans le savoir : il nous est offert car il ne peut pas s'en sortir, il porte en lui le Royaume, il peut contribuer à changer la société. Dans ce message du Christ, chacun a une grande liberté, et doit l'user pour faire preuve d'inventivité dans la manière d'accueillir le plus faible. Il est très frappant, en écoutant ce témoignage et cette leçon d'humanité, d'entendre à quel point ils s'opposent aux points de vue exprimés par la société française et présentés par Robert Rochefort. A une recherche de l'homme parfait, performant, capable d'améliorer les savoir-faire techniques et de rendre le corps moins vulnérable, Xavier Le Pichon répond par un appel à l'accueil du malade, du handicapé, du dépendant, au cœur de nos vies, pour faire avancer l'humanité.

 

Pause déjeuner

 

C'est Bruno Cadoré, dominicain et médecin, qui a ouvert l'après midi sur le thème Médecine, Santé et Société : les grands enjeux. De nombreuses questions se posent à nous : quelle est la place du biologique dans la définition du sujet ? Quelle est la responsabilité du sujet ? Qu'est-ce qu'une vie acceptable ? Comment soigner les plus faible ? La médecine est-elle fait pour être efficace ? etc.
Bruno Cadoré souhaite nous proposer un cadre de débat où l'humain sait qu'il est question de lui, de son devenir, de ses semblables ; il s'agit d'essayer de considérer les progrès de la médecine comme une chance pour l'amélioration de la vie de l'homme.
En premier lieu, et ce sera le fondement de son exposé très riche, Bruno Cadoré nous rappelle que le premier enjeu et le premier devoir de la médecine, c'est l'hospitalité, la non indifférence des humains à leurs semblables malades, la solidarité sans condition. Etre hospitalier, c'est se rendre vulnérable et plus humain, et dire que l'hospitalité est inhérente à la définition de la médecine, c'est se donner le cadre de réflexion nécessaire quand on se pose la question des limites possibles de la recherche.
De là, trois axes de réflexion sont proposés. Le premier, c'est la tension entre la biologie et la santé. Les connaissances biologiques fascinent, attirent, permettent d'espérer un corps objectivement débarrassé de ses maladies et handicaps ; à l'opposé, chacun rêve d'une santé en accord avec ses désirs, en réduisant le bonheur à cette santé idéale. A cette tension, il nous propose de répondre en inventant une manière de vivre l'expérience du corps face à son fort potentiel mais aussi à sa fragilité, de soutenir le sujet dans sa liberté, en acceptant que la médecine n'enlèvera jamais tout le tragique dans l'humanité.
Le deuxième axe de réflexion est l'opposition entre l'individu, ses désirs de santé, et le bien commun, sujet repris sous d'autres angles lors de la conférence suivante. Les systèmes de santé tentent d'y répondre, mais le débat public n'est pas clos : il doit notamment poser les limites du rêve de santé idéale de chaque individu, pour éviter de creuser encore plus l'écart avec ceux qui n'ont pas accès aux soins ; il doit aussi poser la question de la place du capital économique en mettant l'humain au cœur de ce marché de la santé.
Enfin, le troisième axe de réflexion est la tension entre inclusion et exclusion, entre hospitalité et lien social. Notamment, au delà des techniques de plus en plus sophistiquées, comment inventer les soins médicaux indispensables à l'accompagnement et au soutien des malades et de leur entourage ? L'hospitalité est un combat, dont le point de départ est la confrontation au sujet. La médecine a une fonction de solidarité pour faire front avec les malades face à leur souffrance.
Dans le débat sur les progrès bio-médicaux, il faut garder à l'esprit la mémoire pour prévenir les risques de violence vis à vis du plus vulnérable et les dérives, mais aussi la gratitude pour la bonté dont l'humain est capable.

La deuxième moitié de l'après midi est consacrée à l'économie et la santé : comment arbitrer ? Pour y répondre, trois intervenants.
Jean-Marie Spaeth, président de la CNAM, nous a apporté son éclairage sur les régulations des dépenses de santé, et notamment sur le rôle de l'Etat, dans notre société qui a choisi pour base de son système de protection la solidarité entre tous : selon lui, celui-ci doit se comporter en stratège, en définissant une vraie politique de santé, en choisissant les chantiers prioritaires. Pour permettre une meilleure utilisation des budgets dédiés à la santé, il propose également de mettre en place des référentiels de bonnes pratiques, de conditions optimales de prise en charge d'une maladie donnée, qui servent de base de garantie de soins. Aujourd'hui, les citoyens sont prêts au débat sur la régulation des dépenses de santé, il ne faut pas les en priver et la démocratie en sortira grandie.
Bernard Brunhes, consultant, nous fait ici part de son expérience internationale, pour nous montrer le fossé énorme existant entre nos pays dits riches et les pays en développement. Il faut donner une ambition, un sens, des possibilités collectives d'actions à un pays comme le nôtre, en direction de la santé dans le monde. La France a déjà créé les " French doctors ", pourquoi ne pas faire bénéficier plus encore le tiers monde de la qualité de nos professionnels, notamment en créant des accords bilatéraux ?
Enfin, Alain Mérieux, président du Directoire de Biomérieux Pierre Fabre, nous amène à réfléchir sur quatre révolutions qui ont eu un impact très fort sur le développement des médicaments et vaccins ces trente dernières années. Une révolution démographique d'abord, avec une explosion de la population mondiale et une forte urbanisation, qui ont changé l'évolution des maladies. Une révolution scientifique ensuite, avec une accélération des progrès et des techniques, qui ouvre des possibilités formidables mais dont l'obsolescence accélérée est un obstacle à une législation adéquate. Puis, moins connue du public, une révolution juridique et légale, concernant la propriété industrielle, le cadre de la recherche, les normes de fabrication, la responsabilité civile des laboratoires. Enfin, une révolution financière, le poids des actionnaires ayant comme dans beaucoup de secteurs, énormément grandi ces dernières années.
Face à ces révolutions, Alain Mérieux propose de changer les politiques de prix de vente pour permettre à tous les pays d'accéder aux nouvelles technologies de soin ; il souhaite également le développement de partenariats entre les entreprises privées, qui sont en mesure de développer les médicaments, et l'Etat, qui financerait la recherche sur les maladies plus rares donc ayant un potentiel économique très faible ; enfin il propose aussi un partenariat entre pays sous l'égide de l'OMS pour développer de grands programmes de recherche et aider ainsi les pays en développement.

Ces deux conférences de l'après-midi ont suscité un grand nombre de questions du public, tant sur la régulation des dépenses, le rôle de l'Etat, la solidarité avec les pays du sud, l'importance des soins d'accompagnement, les questions de progrès de la recherche et notamment les cellules souches embryonnaires.
Toutes n'ont pu être abordées, mais elles témoignent de la résonance que de tels sujets a au cœur de chacun de nous. La dernière partie de la journée a été consacrée aux carrefours et grands témoins. Le nombreux public de ce vendredi, 1400 personnes, s'est alors réparti dans les différentes salles du PACI, en des assemblées plus réduites et sur des thèmes plus précis. Ces moments de la journée sont l'occasion pour les participants de prendre plus concrètement part au débat et d'échanger avec des experts, mais également les autres semainiers, afin d'alimenter leur réflexion. A l'issue de ces rencontres, un verre de l'amitié a réuni tout le monde pour un temps de convivialité et de détente ! Pendant ce temps, Michel Camdessus commençait déjà sa réflexion sur la journée écoulée, et la préparation des conclusions qu'il nous livrera dimanche.

Christine Boillereau-Sartori

 

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