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La médecine n'est-elle pas devenue la vraie religion de nos sociétés occidentales ? C'est elle qui promulgue les interdits alimentaires, qui prescrit les bonnes conduites sexuelles Vous n'avez pas tort. Par essence, les religions ont un tel souci de l'homme qu'elles se sont toujours intéressées à son bien-être, qu'elles lui ont appris à se respecter et à se tenir en harmonie avec le cosmos. Mais, au cours des Temps modernes, la rationalité médicale s'est emparé de cet espace. Aujourd'hui, la médecine joue presque à elle seule les intermédiaires entre l'humain et la santé. Cela n'a pas que des inconvénients ! Non, bien sûr. Mais n'est-on pas tenté de trop attendre de la médecine, d'espérer qu'elle répare tout ce qui provoque le malheur de l'humain ? Or on ne peut pas promettre que tout malheur puisse être réparé. Sous l'apparence de la recherche rationnelle des causes se dissimule bien souvent une attitude magique à l'égard de la vie, de la souffrance et de la mort. Cette critique est-elle audible lorsqu'elle vient d'un catholique ? Votre Eglise a tant valorisé la souffrance C'est tout de même la pape qui, en 1956, a solennellement affirmé que la douleur devait être traitée sans conditions. A Lille, il y a presque cent ans que des religieuses, les oblates de l'Eucharistie, ont ouvert ce que l'on appelle maintenant une clinique de soins palliatifs. La souffrance n'a rien d'une bénédiction, elle éprouve durement les malades même si quelques uns, dans un engagement spirituel personnel, peuvent choisir d'associer leur douleur à celle du Christ. Revenons à ce que l'on peut appeler la démesure médicale. Nous aurions à la fois une confiance aveugle dans la médecine et peur qu'elle soit tombée aux mains d'apprentis-sorciers Oui, nous avons peur pour deux raisons. D'une part, nous nous demandons jusqu'où l'on ira dans la manipulation de l'humain, à partir de quand touchera-t-on à l'intangible. D'autre part, nous constatons le fossé qui sépare la recherche de pointe et la manière dont, concrètement, on soigne les malades aujourd'hui. Le pire est devant nous ? Pas besoin d'attendre demain pour savoir que l'homme est capable du pire. Au lendemain de la guerre et du procès de Nuremberg a été édicté un code de l'expérimentation sur l'humain. Il a été gravement violé dès les années 60 Alors, que faire ? On n'arrêtera pas l'intelligence. Mais ne nous laissons pas fasciner par la puissance du savoir et l'exploit médical. Il faut en même temps se tenir le plus proche possible de l'humain souffrant, savoir s'exposer à la compassion, faire hospitalité à l'homme et d'abord à l'homme malade. C'est ce que les patients savent nous rappeler. Heureusement qu'il existe des associations de malades du sida ! Je ne serais d'ailleurs pas surpris qu'un jour éclatent de vraies rebellions des malades. Concrètement, comment articuler la recherche et le soin ? Un seul exemple : j'applaudis les recherches génétiques sur la maladies d'Alzheimer. Mais à condition qu'on s'occupe correctement des personnes qui en souffrent aujourd'hui et qui seront mortes avant qu'on sache les guérir. Nous devons assurer la tension entre l'espoir pour demain et l'exigence présente vis à vis de la douleur actuelle, financer la recherche et, en même temps, déployer de vrais efforts sanitaires et sociaux. Surtout si l'on raisonne à l'échelle de la planète Evidemment ! Fabriquer des bébés ou inventer la pharmaco-génétique : voilà des questions de riches que se pose notre médecine alors que les urgences médicales sur notre Terre sont un air, une eau, un habitat de qualité et de la nourriture pour tous. Les urgences médicales sont souvent des urgences politiques. Donnons la priorité aux grandes souffrances : la malnutrition, la tuberculose, le sida Je n'ai pas un passé flamboyant de médecin humanitaire mais je n'oublierai jamais que, pendant deux ans, j'ai vu mourir des enfants de paludisme parce que nous manquions d'un médicament qui vaut trois francs six sous. Recueilli par Thierry Guidet
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