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Michel Camdessus : Il y a d'abord un enjeu bioéthique : à travers les évolutions récentes, ne va-t-on pas vers une intrumentalisation de l'homme ? Puis un enjeu économique : ne s'achemine-t-on pas vers une civilisation guidée par des intérêts financiers qui orientent la recherche vers des marchés solvables au détriment des pays tropicaux où des millions de personnes sont pourtant touchées par diverses maladies ? On ne peut confier entièrement la recherche aux mains du secteur privé. La recherche sur les maladies tropicales par exemple est un " bien public global " nécessitant un financement public. Un enjeu politique enfin : les questions de dignité, d'égalité, de droit à la santé sont des questions majeures sur lesquelles le citoyen doit être consulté. Or, actuellement, il y a un déficit du politique. A Bruxelles, l'opinion n'est pas directement représentée alors que les lobbies industriels et financiers arpentent les couloirs pour faire valoir leur point de vue Des pays en développement n'hésitent pas à contourner les règles de l'Organisation Mondiale du Commerce (O.M.C.) pour obtenir des médicaments génériques à des prix abordables, comme ce fut le cas en Afrique du Sud à propos du sida. Est-ce moralement condamnable ? Il faut bien voir dans quelle situation se trouvent ces pays. Sauver des vies est la mission première d'un gouvernement. J'estime que, dans des situations extrêmes, lorsqu'un gouvernement n'a pas les moyens de se procurer des médicaments, il peut legitimement, éthiquement, prendre des mesures extraordinaires, même si cela doit remettre en cause les droits de propriété des détenteurs de brevets. Les grandes entreprises placées en situation de quasi-monopole doivent être conscientes qu'elles ont entre leurs mains un élément du bien public universel et en tirer les conséquence, au prix, s'il le faut, de moindres marges de profit. La santé fait-elle partie des droits de l'homme ? Indéniablement mais il y a, selon moi, un droit qui prime sur celui-ci : c'est le droit à la vie. Je suis toujours surpris lorsque le droit à la santé est évoqué au détriment de la vie d'un être humain potentiel, l'embryon. Et puis il faut savoir quel type de santé on veut défendre. Permettre l'accès à la santé pour tous ou permettre à quelques uns de rester toute leur vie au top de leur forme ? Les pays nantis n'assument pas assez, selon moi, leurs responsabilités envers les pays pauvres. Par exemple, il a été décidé de créer un fonds mondial contre le sida. Or pas un sou n'est encore en place et l'on prévoit de n'affecter qu'un milliard de dollars à ce fonds, alors qu'il en faudrait sept ou huit ! Est-il possible d'harmoniser les positions des différents pays européens en matière d'éthique ? Il faut se parler. Lorsqu'il n'y a pas de concertation entre les pays, la vie internationale devient le jeu du moins-disant - le moins-disant fiscal pour attirer les investissements, le moins-disant bancaire pour attirer l'argent des mafias. Nous ne devons pas adopter le moins-disant éthique. Pensez-vous que les principes éthiques doivent s'adapter aux évolutions de la recherche ou qu'il faut refuser certaines avancées au nom de principes éthiques ? S'il s'agit d'utiliser l'humain comme instrument de la recherche, le vieux principe kantien, selon lequel la fin ne doit pas justifier les moyens, s'applique de manière intangible. Peut-être cela retardera-t-il certaines recherches, mais avant de transgresser certaines barrières éthiques, de créer des embryons pour obtenir des cellules souches, par exemple, il faut exploiter d'autres voies. Dans le même temps, il faut reconnaître un droit à la perplexité et à la réflexion devant des évolutions qui nous troublent et nous surprennent. Nous ne pouvons pas sortir un catalogue éthique nouveau tous les quinze jours pour répondre aux questions posées par les dernières avancées de la science. Recueilli par Lauent d'ERSU
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