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Au même moment, les 2 000 personnes qui étaient depuis trois jours réunies par les Semaines Sociales de France, achevaient leur réunion sur "Médecine, biologie et société". La réflexion de ces hommes et de ces femmes, chrétiens sociaux pour l'essentiel, mais agnostiques aussi, engagés souvent dans les services médicaux ou paramédicaux, constamment confrontés à des situations où se joue au quotidien la dignité de l'homme aux moments de sa plus extrême fragilité : aux abords de sa naissance, de la maladie et de la mort, fait retentir un son de cloche bien différent. Que nous disent-ils ? Je résume ici leurs conclusions. Dans toutes ces avancées scientifiques et les changements qu'elles induisent, comme Jean-Claude Guillebaud le montre si bien, le "principe d'humanité" est en cause. La vitesse même des changements nous déborde. Il y a donc urgence d'un débat digne de ce nom. Ces questions de justice, de solidarité, de respect de la vie, mais aussi de justice et de solidarité qui définissent une civilisation, sont politiques par excellence. Il nous arrive de nous plaindre de voir le débat politique se traîner, disons, très au-dessous des grands enjeux : voici que s'offre à nous un sujet qui mérite de secouer nos somnolences. Les avancées biomédicales appellent un débat citoyen, car il y a là des questions qui ne peuvent être laissées aux spécialistes. Ces problèmes requièrent des décisions urgentes, parfois simplement administratives, parfois des changements de la loi, parfois aussi, lorsque la communauté nationale demeure perplexe et les esprits mal préparés, la décision sage -et qui ne requiert pas moins de courage- de surseoir à statuer. Des décisions où il y va de l'homme même et du respect qui lui est dû, ne peuvent, en effet, faire l'objet d'allers et retours législatifs, comme on nationaliserait ou dénationaliserait une entreprise publique. Dire cela suggère déjà une certaine approche. Il est important que la loi soit respectée et donc que, aussitôt que possible, les lois de 1994 sur la bioéthique soient soumis à la révision prévue au terme de cinq ans. Il nous a été dit que, sur bien des points, des ajustements qui, aujourd'hui, ne soulèvent guère de difficultés, peuvent être apportés. Qu'ils le soient. Il n'en va pas de même de la levée de l'interdiction du clonage thérapeutique, dont l'utilisation des embryons surnuméraires ne serait que le premier avatar. Sur ce point, les perplexités sont grandes ; nous avons entendu Monette Vacquin, psychanalyste, nous parler du "tableau délirant" qui nous menacera d'autant plus qu'on lèvera l'interdit du clonage thérapeutique et nous avons entendu les perplexités aussi -pour dire le moins- d'Axel Kahn, l'un des plus grands généticiens mondiaux, que les lecteurs du Figaro connaissent bien.. Il a donc été unanimement conclu que la prudence et ce respect que l'État doit à la perplexité des citoyens, exigent que le législateur prenne la décision de différer pour le moment toute décision sur ce point. Prenons donc le temps du débat et du dialogue. L'exposé des motifs de la loi recommande d'ailleurs une telle prudence qui suggère que "sur des questions aussi sensibles et qui interpellent chacun, le temps du débat public doit être largement respecté". C'est peu dire, en effet, qu'en dehors des chercheurs -certes, en grand nombre-, de l'industrie pharmaceutique et des groupes financiers qui les soutiennent, dans les autres secteurs de la société, les hésitations sont grandes. Elles se reflètent dans les avis divergents des différents organismes consultatifs. Or, il n'appartient pas aux autorités scientifiques, aussi éminentes soient-elles, de fixer les normes éthiques. Encore moins de les déplacer sous la pression du profit ou des marchés. Les perplexités de l'opinion sont fondées puisqu'il s'agit ici d'un choix fondamental pour l'avenir de nos sociétés. Pour les uns, c'est le respect même de la personne humaine dans ce qu'elle a de plus fragile qui est en en cause. Pour d'autres, si l'embryon n'est encore qu'une énigme, une "personne potentielle", s'il ne s'agit que "du début incertain d'une vie humaine", ce mystère touche à l'humain de trop prêt pour qu'on y touche. Certes, on nous dira qu'il faut songer au retard de la recherche. En effet, il est temps d'y penser !- On nous parlera de brevets et de marchés. Nous dirons alors que pour nous, ce dernier est le plus mauvais des arguments, car on ne peut pas combattre la marchandisation de notre monde et céder, à première demande, à la requête de réification et demain de marchandisation de ce qui est "vie humaine potentielle". La retenue que nous suggérons ici au législateur nous semble devoir également s'appliquer en ce qui concerne la fin de la vie. Aucun désir de voir une législation intervenir en ce qui concerne l'euthanasie ne s'est exprimé. En revanche, l'accueil réservé aux admirables expériences de soins palliatifs suggère d'inviter les pouvoirs publics à apporter à de telles initiatives un soutien plus généreux. Si la qualité d'une civilisation se juge au sort qu'elle réserve aux plus faibles, il y a là des initiatives qui ont fait leurs preuves et que l'on devrait s'attacher à généraliser. Force nous est de reconnaître que de tels débats et de tels enjeux dépassent largement nos frontières. Notre vigilance de citoyen doit donc s'exercer aussi sur les travaux qui se développent au sein de l'Union européenne. Les lobbies ne nous y ont pas attendus pour prendre position. Et obtenir déjà certaines décisions fort critiquables, telles que, par exemple, la directive sur la brevetabilité du gène. On nous dira une fois de plus à Bruxelles que nous devons prendre garde de ne pas laisser le champ libre aux recherches, aux investissements et aux conquêtes de marchés potentiels par nos grands concurrents d'outre-Atlantique. Cette approche est fallacieuse et néfaste. Elle n'est pas, hélas, cantonnée au simple domaine de la génétique. Elle s'applique en matière fiscale. Pour attirer chez soi les investissements étrangers, certains pays réduisent la taxation des revenus élevés et des revenus du capital et on renonce ainsi, au nom du "moins-disant fiscal", à un moyen légitime de redistribution des revenus. Pour attirer des dépôts bancaires, on renoncera à des précautions élémentaires en termes de contrôles prudentiels bancaires. On ne se montrera pas regardant sur l'origine des dépôts. C'est ce qui fait l'attrait des "centres off-shore" et, depuis le 11 septembre, le monde reconnaît enfin la perversité du "moins-disant bancaire". Aujourd'hui, c'est le "moins-disant éthique" que l'on nous prêche au nom de la loi des marchés et de la concurrence. Or, on n'humanisera pas le monde sur la base du "moins-disant éthique". Si nous voulons aller vers plus d'Europe, c'est parce que nous pensons qu'il nous faut être tous ensemble pour peser sur l'avenir du monde. Nous voulons une Europe et un monde qui ne soient pas ceux d'un utilitarisme triomphant mais un monde où la dignité de la personne humaine soit défendue car elle seule n'a pas de prix. A cet égard, la suggestion du Professeur Jean-François Matteï appelant à l'adoption rapide d'une législation internationale rigoureuse, assortie de sanctions relevant d'un tribunal pénal international, apparaît d'une pressante actualité. Recommandant cela, n'oublions-nous pas la souffrance de tant d'hommes et de femmes qui attentent avec impatience et une angoisse insupportable des traitements fiables de maladies aussi graves que l'Alzheimer ou le Parkinson ? Aucunement, car demandant le maintien de cet interdit, nous demandons aussi avec la plus grande insistance que des encouragements puissants soient apportés aux recherches dont les promesses thérapeutiques sont réelles et qui ne soulèvent pas de problèmes de société aussi graves. Tel est le cas des recherches sur les cellules souches adultes qui ouvrent une voie sur laquelle les laboratoires américains sont déjà au travail. Mais la compassion pour ceux qui souffrent doit nous conduire encore plus loin. Le souci du "vulnérable" partout appelle bien des réformes car chez nous, l'écart reste grand entre les attentes de santé du public et la réalité concrète du soin. L'équité de l'accès au soin doit être vue dans nos politiques de santé comme un impératif ; un principe simple a été suggéré : "le mieux possible pour tous, plutôt que l'excellence pour le petit nombre". Cela implique une politique de recherche médicale clairement définie en fonction de nos carences sociales. Mais nous sommes confrontés aussi, dans le village mondial, à la terrible et croissante inégalité des hommes en ce qui concerne leur santé et leur espérance de vie. Nous pensons en particulier que la recherche concernant les maladies tropicales qui, évidemment, n'intéresse guère aujourd'hui les laboratoires puisque les marchés de tels médicaments sont au mieux peu rentables, fasse l'objet, à la demande de la France, de financements publics internationaux prioritaires. Ceci pourrait être le premier volet de ce grand programme mondial d'assistance technique contre l'inégalité devant la maladie et la mort dont Bernard Brunhes nous signalait et la faisabilité et l'urgence. "Voilà, ajoutait-il, qui nous permettrait de dépasser nos divergences et fournirait un grand dessein loin des querelles domestiques". J'ajouterais que ce serait une manière pour notre pays de renverser la tendance choquante de la réduction de notre aide au développement en proportion du PIB. * Ces recommandations seraient-elles devenues soudainement caduques
au lendemain de l'inquiétante "annonciation" de ce dimanche
de novembre ? Bien au contraire, me semble-t-il. "L'humanité
n'est pas héréditaire" nous dit Marie Balmary. Chaque
génération doit réinventer la sienne. Pour les Semaines
Sociales de France, les voies de l'humanisation d'un monde qui s'unifie sont
claires. Elles doivent être recherchées à la lumière
de la dignité innégociable de l'humain, fut-ce aux stades extrêmes
de sa fragilité embryonnaire ou au seuil de la mort. Ce sont la justice
pour le plus fragile et la solidarité avec lui. Michel Camdessus
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