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L'opinion est-elle réticente aux progrès de la science ? Au contraire, il y a le constat que, durant les trente dernières années, les progrès de la médecine ont été considérables. Les gens citent l'imagerie, la microchirurgie et les transplantations. Ils sont très optimistes envers le progrès à venir. En revanche, ils ne sont pas extraordinairement préoccupés par les questions éthiques. En matière de progrès, qu'est-ce qui suscite le plus d'inquiétude ? Les progrès qui touchent à la mort et à la fin de vie. Alors que le sentiment est très positif à l'égard des techniques concernant le début de la vie, il y a une grande inquiétude face à l'acharnement thérapeutique. Dans l'esprit des gens, l'idéal serait de mourir en bonne santé. Tout ce qui est médicalisation de la fin de vie apparaît comme entraînant une dépendance artificielle, une déchéance qui fait très peur. De plus, on a tendance à mélanger acharnement thérapeutique, soins palliatifs et euthanasie. Avec le sentiment qu'entre les soins palliatifs et l'euthanasie, c'est juste une petite pichenette sur une seringue ! La peur d'une fin de vie artificielle entraîne-t-elle une adhésion plus grande à l'euthanasie ? Je pense que oui. Il y aura une demande croissante à cet égard. Cela au nom d'une idée théorique de la vie qui devrait, selon l'opinion, être toujours à son potentiel maximum et puis disparaître d'un seul coup. Au nom aussi d'une idée de l'homme surpuissant, maître de son destin, ce qui est très en phase avec l'imaginaire de notre société. Malgré cela, il y a un consensus pour dire " Il ne faut pas légiférer " sur l'euthanasie. Car les gens se disent que, derrière l'euthanasie trop facile ou légiférée, il y aurait le risque de provoquer la mort pour des raisons intéressées. A l'inverse, les manipulations autour de la naissance ne posent pas problème ? Beaucoup moins. Par exemple, le diagnostic prénatal, qui donne la possibilité d'être sûr que son bébé est normal. Là, tout le monde est d'accord. Comme les gens pensent que la société ne doit plus fabriquer de bébés anormaux, ils en arrivent à dire que c'est irresponsable de la part de parents de faire naître un tel enfant, tellement la société sera dure avec lui par la suite. Va-t-on jusqu'à dire que, s'il y a une anomalie, il faut éliminer ? C'est tout le problème de l'interruption médicalisée de grossesse. Quand on pose la question aux gens, tous disent que ce n'est pas pour un doigt de plus qu'il faut éliminer un ftus. Néanmoins, confrontés à une situation de ce type, ils disent que la question se pose, car, pensent-ils, s'il y a un doigt de plus, il y a peut-être autre chose derrière. Quelle est l'attitude face à l'avortement ? Le droit à l'IVG est acquis, pas question de revenir en arrière, disent les Français. Mais, en même temps, ils considèrent qu'une IVG, cela ne devrait plus exister puisqu'il y a la contraception. L'autre point, c'est l'allongement du délai légal à douze semaines : là, il y a des réticences, notamment chez les professionnels car, à douze semaines, il peut y avoir le sentiment que l'enfant est déjà là. Quand commence la vie humaine selon les Français ? On pense que, pour le début de la vie, il y a un seuil. L'embryon est un être en devenir. Il devient un être à un moment donné et ce moment est assez précis et dicté par une sorte d'empirisme de l'image, c'est à dire quand " ça " commence à ressembler à un être humain. Alors oui, d'un seul coup, la question de l'interruption volontaire de grossesse devient très sensible. Clonage thérapeutique, clonage reproductif, que pensent les gens ? Toutes ces possibilités restent théoriques, non visualisables. Ce qui apparaît avant tout, c'est le déficit d'information des Français, de leur aveu même. Il y a malgré tout une idée de ce qui est bien et de ce qui est mal ; selon quels critères se fait le partage ? La nature. Ce qui organise le discours des gens, c'est la référence à la nature, avec un clivage très intéressant. Lorsque la médecine permet de réparer la nature ou ses erreurs, par exemple en greffant un organe, tout cela est bien. A l'inverse, quand la médecine et le progrès technique viennent transgresser la nature, ce n'est pas bien. Le clonage, la procréation chez une femme ménopausée ou l'acharnement thérapeutique sont considérés comme une transgression de la nature, donc sont repoussés. En plus de la nature, il existe une autre référence pour juger, c'est l'homme. Et là aussi, un clivage entre une vision, disons, chrétienne, d'un homme créature précieuse et unique, et une version plus laïque, d'un homme super-héros avide de prothèses. Vous dites que les Français se désintéressent des questions bioéthiques. Pour quelles raisons ? Outre le manque de formation et d'information, il y a le fait qu'ils ont une vision pragmatique des choses, une conception utilitariste : la médecine est devenue prestataire de services, avec des malades consommateurs. Une telle conception met forcément la question philosophique au second plan. Il n'y a que deux catégories de personnes à s'y intéresser : les catholiques, parce que l'Eglise s'est souvent exprimée sur la question, et les professionnels qui tirent la sonnette d'alarme en disant : nous avons besoin de régulation. Que proposez-vous ? Collectivement, nous ne sommes pas sérieux. Nous ne consacrons pas assez de temps à ces questions fondamentales de l'humanité. Organisons le débat public. Que les groupes s'expriment à l'occasion de la loi bioéthique, au début 2002. Que l'on arrête de se mentir à nous-même en rejetant la vieillesse. Ecoutons les comités d'éthique et ceux qui demandent des moratoires. Recueilli par Georges Guitton 1. L'enquête de Robert Rochefort ne repose pas sur un sondage d'opinion mais sur des techniques qualitatives : questionnaires renvoyés par des antennes régionales des Semaines Sociales plus entretiens avec une soixantaine de personnes.
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