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Le sujet qui m’a été confié et qui clôture ces trois journées pourrait, de par sa thématique, être un sujet difficile, ardu. J’espère cependant pouvoir vous montrer qu’au-delà des subtilités du droit il concerne les citoyens que nous sommes. Car nous avons une responsabilité, non seulement dans la conduite de nos vies, mais dans le témoignage permanent que nous devons porter. Je suis convaincu que nous vivons une période assez extraordinaire, enthousiasmante, qui ne doit pas inciter au pessimisme, mais doit, au contraire, rallumer en nous le désir d’engagement. Nous sommes en train de vivre un véritable changement de civilisation. Les événements du 11 septembre en apportent d’ailleurs la preuve : voici que s’ouvre devant nous un monde marqué par le mépris de la vie, par l’intolérance et par la haine de l’autre, par la violence, pour imposer son pouvoir et ses idées. Nous sommes en train de changer de civilisation, parce que deux éléments se sont rejoints dans le cours de l’histoire : l’achèvement d’un siècle et une révolution, scientifique celle-ci. Le xxe siècle, que les historiens retiendront probablement comme un siècle de dupes, nous aura trompé. Il a commencé en nous privant peu à peu de toutes les valeurs, religieuses, morales, civiques, qui nous avaient accompagnés tout au long de l’histoire de l’humanité et qui nous permettaient de nous définir. Naturellement, il ne fallait pas s’en effrayer, car des idéologies nouvelles allaient nous apporter des valeurs de remplacement. Cependant, après le dépouillement vint l’effondrement, et le siècle s’est clos en laissant l’homme nu, privé de toute valeur, de toute référence, de tout repère. L’homme n’a probablement jamais été aussi fragile. Parallèlement, nous connaissons la troisième grande révolution sociale des temps modernes : après la révolution agraire, après la révolution industrielle, voici la révolution scientifique. Sans manifestations de rues, sans barricades, voici que s’impose un nouveau savoir, qui vient nous bouleverser. En cinquante ans, nous avons davantage progressé dans le domaine des connaissances qu’en cinquante siècles. L’homme est désormais capable, pour la première fois, de détruire la planète qui l’accueille. C’est inédit : on pouvait faire la guerre pendant cent ans, ou bien les guerres de l’empire, quelques années plus tard il n’y paraissait rien. Par ailleurs, l’homme est désormais capable de modifier sa propre nature, au travers des manipulations génétiques. Avec ces deux nouveaux pouvoirs, l’homme n’a jamais été aussi puissant. Et c’est précisément entre cette fragilité et cette puissance, sur les décombres d’un siècle qui nous a trompés et face à de nouveaux pouvoirs, que l’homme doit se déterminer, se reconstruire. Il doit véritablement dire qui il est. Il se pose donc un certain nombre de questions, et c’est à ce moment qu’apparaît la conscience éthique. Si l’éthique est un mot à la mode depuis une vingtaine d’années, ce n’est pas parce qu’il paraît plus moderne de dire «éthique» par rapport à «morale», qui serait dépassé, mais parce qu’il y a véritablement un fondement à cette résurgence. Réfléchissons un instant au pourquoi. Nos nouvelles connaissances nous placent face à de nouvelles situations, inédites, qui nous amènent à faire de nouveaux choix. Or, faire un choix, c’est exercer une liberté : nous voilà donc face à de nouveaux espaces de liberté. Mais exercer une liberté, c’est assumer une responsabilité : nous découvrons alors de nouvelles responsabilités. Et lorsque nous associons liberté et responsabilité, nous posons deux fondements de la dignité de la personne. Voilà pourquoi, face à ces nouvelles connaissances, c’est l’idée même que nous nous faisons de l’homme qui est en cause, l’étape importante restant celle du choix : quelle attitude, quel comportement adopter pour rester fidèles à notre conception de la dignité de l’homme ? Or, c’est ce choix qui s’appelle le «questionnement éthique», qui constitue l’éthique même : il n’y a pas d’éthicien professionnel. Il y a des gens comme vous et moi qui, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, font de l’éthique dès lors qu’ils s’interrogent en conscience : «Comment vais-je réagir face à cette nouvelle question ?» Nous sommes tous engagés dans un questionnement éthique, qui, bien entendu, est d’abord individuel. On s’interroge alors seul, en dialogue avec sa conscience, on va chercher sa boîte à outils – c’est-à-dire ce qu’on a reçu sur le plan moral, métaphysique, religieux – pour tenter de répondre. Et cette réponse s’élabore en construisant une «éthique de conviction». Ces convictions qui permettent à chacun de faire ses propres choix, de guider sa vie personnelle. Nous pourrions être tentés de dire que cette éthique de conviction suffit, mais on s’aperçoit assez rapidement qu’elle n’a de valeur absolue que dans l’absolu du temps et dans l’absolu de la personne. Or, chacun des choix que nous faisons peut avoir des conséquences sur l’autre, sur le prochain, sur l’avenir. Ainsi, si je refuse les manipulations génétiques par conviction, un certain nombre de malades pourraient se voir privés de traitement pouvant les sauver ; si, au contraire, j’accepte les manipulations génétiques par conviction, je peux être amené à modifier un embryon qui, devenu adulte, aura des descendants qui seront eux-mêmes modifiés, et mon choix aura donc des effets pour les générations suivantes. Apparaissent ainsi liées au choix individuel la notion d’altérité et la notion de temporalité, dont on ne peut faire l’économie. Parce que nous sommes collectivement responsables de l’avenir et collectivement responsables les uns des autres, nous entrons alors dans un questionnement qui conduit à une éthique de «responsabilité». Kant disait déjà : «Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse à toi-même.» C’est la référence première à l’altérité. Jonas, dans son Principe responsabilité, dit également : «Fais en sorte que ton action soit toujours compatible avec le maintien d’une vie authentiquement humaine sur terre.» «Toujours», «maintien» : voilà l’introduction de la temporalité. Cette problématique pourrait naturellement concerner tous les domaines de l’activité de l’homme : l’environnement, la communication – notamment Internet –, mais ce sont la biologie et la médecine qui ont, les premières, imposé ce questionnement tout simplement parce que les questions qu’elles soulèvent concernent la vie et la mort. La vie a-t-elle un sens ? La mort est-elle une fin ou un passage ? Ces interrogations concernent nos différences au moment où les généticiens découvrent des gènes qui expliquent nos différentes sensibilités : la qualité des hommes pourrait-elle dépendre de la qualité de leurs gènes ? Elles concernent également le destin. Or, précisément parce que l’on identifie aujourd’hui des gènes qui pourraient prédisposer à telle ou telle caractéristique physique, voire comportementale, la question se pose bien de tenter de trouver le chemin de l’homme entre déterminisme et liberté. [Le texte complet était publié sur ce site durant le mois d'octobre 2002. Vous pouvez si vous le souhaitez acheter le livre recueillant l'intégralité des conférences de la session.]
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