Session 2001
Donner ou produire la vie ?

Bernard Brunhes

Table ronde présidée par Jean-Claude Guillebaud, avec la participation de Monette Vacquin, Olivier de Dinechin, Axel Kahn et Jean-François Mattei
Monette Vacquin est psychanaliste ;
Olivier de Dinechin est expert auprès de l'épiscopat pour les questions de bioéthique.

 

Olivier de Dinechin

Toutes les interventions aujourd'hui possibles sur les processus du début de la vie humaine le sont par une action plus ou moins directe, instrumentale, sur les "corps". Il s'agit d'une "manipulation" au sens propre : manipulation de cellules, d'un tissu, d'un organe, d'un organisme entier. Parfois, et souvent, la manipulation d'une partie du corps, par son caractère invasif, retentit sur le corps entier. Est-ce à dire alors que l'être humain qui subit une telle intervention se trouve tout entier réduit à l'état d'objet ? Cette question, devenue courante en médecine, est spécialement aiguë dans les interventions d'assistance médicale à la procréation (AMP), depuis la génétique médicale, en passant par la "périconceptologie", jusqu'à la médecine fœtale. Je ne pense pas que la réponse puisse se réduire à un oui protestataire et radical, conduisant logiquement au nom du respect de la personne humaine à interdire toute intervention dans ces domaines. Mais la question se trouve alors déplacée : à quelles conditions éviter ici la déshumanisation ?

 

1. Les conditions de l'humanisation

Prenons la question en sens inverse : qu'est-ce qui humanise des relations qui, telles celles de la sexualité, de la génération et de la médecine, engagent profondément les corps, dans leur objectivité en même temps que dans le "vécu" de ces corps, vécu qui n'est en rien séparable de cette objectivité, comme le rappelle à l'évidence l'expérience de la maladie, de la souffrance, de la vulnérabilité ? Dans un regard phénoménologique orienté par l'attention éthique à ce qui fait et ce qui donne sens, je retiens volontiers les éléments suivants, qui s'enchaînent.

  • D'abord la possibilité de réciprocité entre les personnes engagées ; c'est ce qui différencie l'exercice de la sexualité du viol, l'exercice éducatif de la parentalité de l'abus de pouvoir, ou l'exercice de la médecine de celui de l'art vétérinaire.
  • L'alliance : car cette réciprocité prend la forme d'une alliance, à savoir d'un accord consenti par celui qui va bénéficier, dans une dissymétrie initiale, du don que lui propose celui qui a sur son corps un certain pouvoir d'intervention, jusqu'au moment où il pourra le faire bénéficier d'un don en retour, un contre-don, direct ou indirect, garant de la liberté que les deux partenaires exercent et gardent dans cet engagement mutuel. Ainsi, en médecine, le bien de la santé retrouvée par le patient se présente en retour comme un bien pour le médecin, car il vient confirmer son expertise en matière médicale et sa situation sociale ; dans la génération, le retour aux parents du don de la vie qu'ils ont fait à leurs enfants a lieu dans la manière dont ces enfants vivent et à leur tour engendrent, dans une relation de réciprocité différée, longtemps attendue et enfin réalisée avec ceux dont ils avaient reçu sans rien demander et auxquels ils ne pourront jamais rendre directement la vie elle-même. Le don en retour, tant qu'il est attendu, se présente comme la "promesse", elle aussi essentielle à l'alliance.
  • La loi. Outre le don et la promesse, l'alliance comporte toujours, dans sa forme intrinsèque, une loi, à savoir une forme de relation commandant aux contractants un "agir" déterminé et durable dans le temps, dans l'histoire éventuellement mouvementée que leur indépendance mutuelle ne manque pas de laisser advenir. La loi est comme un élément fixe, structurant, de la relation. C'est elle qui indique et qui "donne" - car elle aussi est "don" - les termes de la réponse possible à donner librement. Les éléments négatifs d'interdit, qu'elle comporte inévitablement, balisent le champ des possibles et le structurent. Dans les relations sexuelles, parentales, filiales et médicales, cette loi comporte en son centre l'interdit de porter atteinte au corps de l'autre : "ne pas nuire", "ne pas détruire". L'interdit de la malfaisance détermine et ouvre l'espace de la "bienfaisance" dans lequel s'expérimentera la bonté du don.
  • Le témoin garant. L'alliance humaine n'est pas une relation duelle, et la loi qu'elle comporte ne découle pas de l'arbitraire de l'un des contractants. La loi est également "tenue" par des tiers, des témoins qui en sont comme les garants, et qui peuvent déclarer si la loi est respectée ou transgressée. Ces témoins forment le corps social en ses institutions. Ainsi, il n'y aura pas de sexualité humanisée hors d'une institution de cette réalité des rapports entre hommes et femmes, ni de génération humanisée sans institution familiale, ni de médecine humaine sans institution médicale. On attend, certes, que ces institutions soient et demeurent "justes", notamment dans la manière de poser et de garantir les limites des interdits. La question de cette justice est grave.
  • L'espace symbolique. Les biens échangés dans cette réciprocité ne se réduisent pas à des réalités matérielles, mais ressortissent à cet ordre de réalités signifiantes, qui font sens dans l'existence humaine personnelle et sociale. La parole d'alliance, qui lie les contractants et les termes de l'échange, situe ces termes avec elle-même dans ce registre symbolique, et par là même, en quelque sorte, les transmute. Dire que "l'homme ne vit pas seulement de pain mais de parole" s'applique à toutes les réalités corporelles engagées dans la sexualité et la transmission de la vie.

[Le texte complet était publié sur ce site durant le mois de septembre 2002. Vous pouvez si vous le souhaitez acheter le livre recueillant l'intégralité des conférences de la session.]

 

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