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Camille PERRIER
15 novembre 2002
Table ronde - L'insécurité dans les quartiers urbains (3/4)

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Table ronde - L'insécurité dans les quartiers urbains (3/4)

JEAN-PIERRE SUEUR

Je suis élu depuis vingt-deux ans, j'ai été pendant douze ans maire de la ville d'Orléans, qui comprend deux quartiers dits difficiles, ou plutôt comptant une partie dite difficile : l'un s'appelle L'Argonne, du nom d'une bataille de la guerre de 1914, et l'autre La Source, situé à 12 kilomètres du centre ville. J'habite dans ce deuxième quartier. Je voudrais simplement dire trois choses.

Tout d'abord, je lis beaucoup dans les journaux qu'il y a une sorte de "retour de bâton" par rapport à 1968, qu'à cette époque-là on avait mis l'accent sur un certain nombre de libertés, la mise en cause de l'autorité, et qu'aujourd'hui on arrive à une situation dans laquelle on se rend compte que cette idéologie aurait fait un certain nombre de ravages. On veut de l'ordre, de l'autorité et de la sécurité. Je crois que les choses sont en réalité plus complexe, mais il est tout à fait vrai qu'il y a dans notre société un profond désir de sécurité. Les gens ne parlent que de cela, et il est tout à fait légitime et nécessaire d'apporter une réponse. Mais j'ai assisté au débat du mois de juillet au Parlement sur la justice et sur la sécurité. On nous a beaucoup parlé d'enfermement, de la nécessité qu'il y aurait d'accueillir davantage les jeunes de treize ans en prison, alors qu'il y a de multiples rapports sur l'état des prisons, l'absence d'étanchéité entre les quartiers des mineurs et le reste, etc. Ensuite il y a les centres éducatifs fermés, dont on a parlé tout à l'heure et qui me paraissent en effet absolument nécessaires. Mais étant donné le nombre de places que l'on peut offrir, soit en prison lorsque c'est absolument indispensable – mais de toute façon les prisons sont surpeuplées –, soit dans les centres éducatifs, dans le meilleur des cas et si l'on en construit beaucoup, ce qui représente un coût important car il faut pratiquement un adulte pour un jeune, cela ne pourrait concerner que trois ou quatre jeunes par quartier en difficulté dans ce pays. Or il y a au moins neuf cents quartiers dits difficiles ou en difficulté en France. Et même si on se focalise sur les centres fermés, de toute façon la grande masse des jeunes restera dans ces quartiers. Pour ma part, et je rejoins là ce que disait Pierre Cardo, je suis extrêmement frappé de la très grande carence de la société en ce qui concerne ces heures de la journée où les jeunes se retrouvent livrés à eux-mêmes. Je ne suis pas d'accord, au risque de me faire un certain nombre d'adversaires, avec l'idée que le collège s'arrête à 16h30, parce qu'il y a beaucoup de jeunes qui, depuis 16h30 jusqu'à une ou deux heures du matin, sont dans le vide. Je crois que l'idée des études dirigées est bonne – Ségolène Royal en avait parlé mais je ne pense pas que cela ait été mis en œuvre. Naturellement il ne s'agit pas de demander à des jeunes qui sont mal au collège d'avoir encore une tranche complémentaire de scolarité, au sens classique du terme, mais on peut tout de même organiser le collège autrement, faire d'autres types d'activités, y compris artistiques, sportives, d'ouverture aux réalités professionnelles, etc.

D'autre part, ce qui disait Pierre Cardo m'a remis en mémoire une réunion que j'avais faite un jour dans un quartier, avec un certain nombre de responsables ou d'acteurs. J'avais été stupéfait de me rendre compte que l'éducateur de prévention et la boulangère, dont le magasin se situait à peu près à 300 m. de l'endroit où se trouvait l'éducateur, ne se connaissaient pas. "Mon métier n'est pas de connaître les commerçants ou les acteurs du quartier, mais d'être à la disposition des jeunes qui sont en difficulté et qui font la démarche de venir me voir", m'avait dit l'éducateur. Je considère, et je vais me faire une deuxième catégorie d'adversaires, que l'éducation spécialisée d'aujourd'hui a été pensée par rapport à la société de 1950 ou de 1960, et aujourd'hui cela ne peut pas marcher comme cela. Il y a donc une mutation très profonde à faire. Il faut changer les méthodes, rendre sans doute l'éducateur plus lisible, plus visible.

Troisièmement, toujours dans le premier point, j'ai été extrêmement frappé de constater que chaque fois que l'on proposait à des jeunes, y compris en grande difficulté, quelque chose de sérieux, de professionnel et de reconnu, ils y adhéraient. J'ai été très heureux quand j'ai vu au tournoi de judo de Paris un jeune issu de l'immigration venir me dire qu'il avait gagné le tournoi et que s'il n'avait pas été pris en charge par un club de judo – l'USO judo – précisément implanté dans son quartier, il serait peut-être devenu un délinquant. Le sport est pratiquement pour certains jeunes le seul domaine dans lequel ils acceptent la discipline et l'arbitre. Je peux aussi parler de l'équipe de hand-ball, organisée par l'association "ESCALE" à la Source ; à la Source nous avons aussi créé un club de boxe qui marche très bien… Il faut proposer du concret et du positif, ce que peuvent faire des professionnels et des bénévoles. Il faut proposer aux jeunes de faire mille choses, que du reste ils ont envie de faire. Le monde du travail comme celui de la formation, celui du sport, des associations, recèlent de formidables réponses à la violence. Nous connaissons tous des gens qui sont ouvriers et qui sont sans doute de meilleurs guides adultes pour des enfants que certains éducateurs spécialisés. Il faut le dire. Cela dit, je connais des éducateurs spécialisés qui font un formidable travail. Il ne faut donc pas généraliser, mais je suis convaincu qu'il faut une grande diversité parmi les adultes qui sont amenés, ou doivent être amenés, à être des référents pour les jeunes des quartiers.

Je fais une parenthèse : je suis partisan bien entendu d'accroître les moyens de la police, c'est nécessaire, mais je fais certaines réserves. Car dans mon agglomération, comme dans beaucoup d'autres, il y a 400 policiers de la police nationale – je vais encore me faire des adversaires – et la nuit au mois d'août (car j'ai eu un gros problème une nuit au mois d'août), il y a vingt fonctionnaires en service dans la totalité d'une agglomération de 280 000 ou 290 000 habitants. Or la moitié des crimes et délits ont lieu pendant la nuit. Il y a une chose très simple à faire, en-dehors de transformer les gendarmeries en commissariats, ce que Nicolas Sarkozy entreprend, c'est d'accroître les effectifs de police durant la nuit.

Deuxième point, je voulais dire un petit mot sur l'urbanisme. J'avais été frappé par une phrase de Michel Rocard, en 1993 je crois, lorsqu'il avait dit : il y a un urbanisme criminogène. Je ne sais pas si c'est vrai, j'espère que non. Mais on ne peut pas parler de la violence sans parler de cette caractéristique de la société française en vertu de laquelle il y a des quartiers qui ont une telle configuration ou une telle image dans nos villes que vous savez que vous n'allez pas y habiter quand vous arrivez dans ces villes. Et cette image marque tellement les gens qu'habiter une certaine adresse rend difficile de trouver du travail. Nous avons dit avec force dans le Rapport sur la Ville, que j'ai rédigé avec vingt-cinq spécialistes, qu'il fallait refaire ces quartiers. Bien entendu je connais le contre-argument : on va m'objecter que dire à ces acteurs du terrain, à ces jeunes, à ces adultes qu'il faut refaire le quartier, cela ne va pas régler le problème aujourd'hui. Je suis entièrement d'accord, et s'il n'y avait pas eu la politique de la ville telle qu'on l'a connue, cela aurait été pire. Mais ce n'est pas parce que cela est vrai qu'il faut passer la question de l'urbanisme sous silence. Je crois absolument nécessaire de refaire ces quartiers, mais pas sur eux-mêmes. La priorité des priorités pour la République française, à mon avis, c'est le renouvellement urbain.

Il finit par être agaçant d'entendre dire qu'il faut démolir. Jean-Louis Borloo le dit avec beaucoup de force et ce n'est pas faux, mais il n'est crédible de démolir que si l'on commence par construire. Pour construire, la loi SRU est très utile et l'actuel gouvernement a tort, à mon avis, de la mettre en cause, mais elle ne suffit pas, parce que c'est une logique mathématique, et les logiques mathématiques ne suffisent pas. Dans une agglomération française de 200 000 habitants, il faut 50, ou 70, ou 80 projets qui soient des projets pour refaire de la ville dans le centre, dans les faubourgs, dans les banlieues, partout, mais de telle manière que cela soit plurifonctionnel, c'est-à-dire qu'il y ait partout de l'habitat, du commerce, de l'activité, de la formation, de la culture, des loisirs, de l'université, de la technologie. Il faut donc retrouver le chemin d'une nouvelle urbanité. C'est un grand chantier. J'avais dit qu'il fallait trente-cinq milliards de francs pendant dix ans avec une loi de programmation de dix ans mais les amis du ministère de Bercy m'ont dit qu'on ne pouvait pas envisager une chose pareille ! Pourtant, de toute façon, il faut le faire. Je vous fais part d'une remarque que l'on m'a faite : un de mes amis, qui ne partage pas mes idées politiques, est un élu d'une autre ville de l'agglomération d'Orléans. Il m'a dit qu'étant un arboriculteur, il savait par expérience que l'entreprise ne marcherait pas car lorsqu'on met une pomme pourrie dans un seau de pommes saines, elle contamine toutes les autres. Je l'ai remercié de me faire la théorie du ghetto.

Vous savez qu'aujourd'hui les ségrégations s'accroissent. J'ai beaucoup soutenu les ZEP qui ont été créées par Alain Savary, mais je crois que les ZEP, et tout ce qui commence par Z d'ailleurs, peuvent avoir pour effet d'accroître les ségrégations, malgré les bonnes intentions qui président à leur création. On dit aux gens : "Vous allez mal, on va vous faire une zone où vous allez bénéficier de plus de moyens, qui vous permettront d'aller mieux et de rejoindre le lot commun". Mais en réalité, l'image de la "zone" nuit davantage qu'elle n'apporte. La Seine-Saint-Denis, c'est le fruit de politiques foncière, immobilière et de politique politique, chacun voulant garder son électorat. Cela génère ces effets. Il faut un effort énorme, si l'on veut retisser un autre urbanisme, avec de la mixité. Celle-ci ne sera pas quelque chose de facile et suppose que tout le monde s'y mette. C'est l'un des grands enjeux, sans doute le principal chantier pour la France dans les prochaines années. Il faut absolument y affecter les moyens nécessaires. Car même si une architecture n'induit pas mécaniquement la violence, on ne peut pas nier le fait que les ségrégations et les exclusions spatiales encouragent ses manifestations ou du moins ne favorisent pas le règlement des problèmes qu'elle pose.

Enfin, je voulais dire un troisième mot.Après avoir passé une bonne partie de la semaine dans le débat sur la loi SRU et sur la sécurité, avec le ministre de l'intérieur, je crois qu'il y beaucoup de mesures nécessaires, qu'il ne faut pas faire d'angélisme. Mais je ne voudrais pas qu'à ces questions de violence sociale, on donne deux types de réponses tous deux trop faciles. La première réponse, c'est d'enfermer les gens qui vont mal, car on ne pourra pas en enfermer beaucoup et cela ne règlera pas la question, même si le fait de mettre des êtres humains de côté donne à certains le sentiment que le problème a disparu. La deuxième réponse que je n'accepte pas consiste à faire de certaines catégories de la population des boucs émissaires. J'ai dit au ministère de l'intérieur que je n'approuvais pas sa manière de mettre souvent en cause trois catégories de la population que l'on associe toujours : les prostituées bulgares (alors qu'on entend dire que la prostitution "classique" ne poserait pas de problèmes ! ), les mendiants agressifs qui sont en général roumains et les gens du voyage, qui par définition viennent d'ailleurs et vont autre part. Ne pensons pas que nous allons régler tous les problèmes de la société par l'enfermement et par l'éloignement de gens qui sont un peu différents !

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