Les bienfaits de la caricature

Au-delà de la légitime indignation, le drame de Conflans Sainte Honorine nous invite à réfléchir sur le bien fondé et les bienfaits de la caricature. Car nous sommes parfois nous-mêmes gênés par certaines caricatures qui nous semblent « aller trop loin », comme si elles touchaient des points sensibles en nous. D’où ce sentiment peut-il provenir ? Comment le gérer ? Est-il utile à la vie personnelle ? Et à la vie sociale ?

De façon très générale la caricature peut être considérée comme un travail de profanation. Profanation des personnalités les plus intouchables comme les chefs d’État, les juges, les médecins, les romanciers ou les philosophes, profanation des religions et de ceux qui en sont les médiateurs, qu’ils soient prêtres, papes, évêques, moines, imams ou prophètes. A chaque fois la technique est la même : forcer un trait de physionomie, de silhouette ou de fonction symbolique (caricare en italien signifie « charger » et c’est de là que vient le mot caricature) jusqu’à le tourner en dérision et provoquer le rire. Un rire qui éclate comme une libération vis à vis du halo de sacré dont était entouré le personnage visé. Bien sûr la caricature peut aller plus loin et être bête et méchante mais, dans l’ensemble, lorsqu’elle a détroné la puissance visée, elle a atteint son but.

« En tant que croyants nous ne pouvons qu’être favorables à la caricature car elle nous permet de nous émanciper de la sacralisation du pouvoir. »

En tant que croyants nous ne pouvons qu’être favorables à la caricature car elle nous permet de nous émanciper de la sacralisation du pouvoir. Terrible gangrène de nos systèmes politiques ou religieux, la sacralisation du pouvoir, quelqu’il soit, quelle qu’en soit la raison, lui permet d’échapper à la critique et à la raison commune. Cette sacralisation constitue le fond de commerce de tout cléricalisme et de tout absolutisme. En « déposant les puissants de leurs trônes », la caricature nous libère, au moins un peu, au moins symboliquement, du poids qu’ils font peser sur nous et sur nos consciences. Si nous y regardons à deux fois nous voyons apparaître dans la Bible elle-même, chez les prophètes, ce travail de déconstruction des fausses autorités. La Bible ne dispose pas bien sûr de caricatures visuelles mais certaines de ses descriptions outrancières des rois, des prêtres et d’Israël fonctionnent tout à fait de la même manière. Les évangiles eux-mêmes fourmillent de détails sur les scribes, les pharisiens, les sadducéens, Pilate même, qui sont de vraies caricatures littéraires.

La caricature est essentielle à la vie religieuse authentique, elle l’est tout autant à la vie sociale. En évitant une sacralisation excessive du pouvoir, elle permet au corps social de « respirer », de prendre de la distance par rapport aux multiples conformismes qui le guettent et aux représentants politiques qui risquent toujours de céder à la tentation intime du pouvoir : dominer l’autre.

Mais il y a un interdit à la caricature : le faible, le différent, qu’il soit juif, arabe, handicapé… ne doit jamais être tourné en dérision car ne possédant aucun pouvoir il n’y a aucune raison de l’en dépouiller par le rire.

Jean-Pierre Rosa, philosophe, éditeur et ancien délégué général des Semaines sociales de France

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