Bridgestone et les zones de « non-droit »

Le 12 novembre 2020, la multinationale Bridgestone a confirmé la fermeture de son site de Béthune (62) entrainant la suppression de 860 emplois. Pour les ouvriers, le coup est rude. Dans cette ancienne région minière, on connait les conséquences humaines des fermetures industrielles. Les plus chanceux vivront le déclassement au travers de jobs précaires et mal-payés dans les services. Pour les autres, ce sera le chômage et la pauvreté.

Comment arrive-t-on à un tel gâchis ? Les dirigeants de Bridgestone affirment que cette usine n’est plus adaptée au marché mondial car elle fabrique des pneus de petites tailles qui sont de moins en moins demandés. En écoutant cela, on ne peut s’empêcher de s’interroger : qui décide du positionnement des usines sur le marché ? Qui est censé anticiper les évolutions de la demande ? Ce sont les dirigeants ! Cette responsabilité importante aux lourdes conséquences est, en théorie, la justification de leurs fortes rémunérations. Cette responsabilité n’est-elle pas un mythe ? Les grands patrons assument-ils réellement les conséquences de leurs erreurs stratégiques ? Ce qui est sûr, c’est que ce sont les ouvriers qui perdent leur emploi et la collectivité qui paie les pots cassés.

Pour beaucoup, notre système économique est injuste, mais il aurait au moins le mérite de récompenser le travail et la prise de responsabilités. Le cas Bridgestone montre qu’il n’en est rien. A Béthune, les ouvriers ont du mérite. Ils font leur travail avec application. Mais pas leurs dirigeants qui ont, au mieux, fait preuve d’incompétence et même de malhonnêteté. Comme l’explique un article paru dans Libération du 16 novembre 2020, ils auraient soigneusement orchestré la mort de l’usine de Béthune afin de délocaliser son activité dans un pays de main d’œuvre à bas coût.

En 2017, le pape François dénonçait déjà ces comportements : « La méritocratie, au-delà de la bonne foi des nombreuses personnes qui l’invoquent, est en train de devenir une légitimation éthique de l’inégalité (1) » . Dans une économie fondée sur le mérite et la responsabilité, les dirigeants de Bridgestone devraient répondre de leurs fautes devant un tribunal.

Face à cette irresponsabilité organisée de certains « grands patrons », nos politiques semblent bien impuissants. Muselés par les chantages à l’emploi ou adeptes du « dogme de foi néolibéral (2) » . En 2014, le pape François désignait déjà le vrai coupable derrière l’irresponsabilité de certains dirigeants : « Le chômage des jeunes, le travail au noir et le manque de droits du travail ne sont pas inévitables, ils sont le résultat d’un choix de société préalable, d’un système économique qui place les bénéfices au-dessus de l’homme (3) ». Dans son encyclique « Tous frères », il nous appelle à oser un choix : « il faut replacer au centre la dignité humaine et, sur ce pilier, doivent être construites les structures sociales alternatives dont nous avons besoin (4) » . Des alternatives qui passent entre autres, par le développement de la démocratie dans les entreprises, qui restent trop souvent des bastions de l’autoritarisme. Une démocratisation qui nous impose de renoncer à la compétition comme mode normal d’organisation de notre économie.

Par Stéphane Haar, délégué diocésain à la Mission Ouvrière de Lille

1. Pape François, Discours aux ouvriers de Gênes, 2017.

2. Pape François, Tous frères, §168, 2020

3. Pape François, Discours à la 1ère rencontre mondiale des mouvements populaires, 2014.

4. Pape François, Tous frères, §168, 2020

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