Une révolte indienne… et nous

La révolte paysanne en Inde n’est pas pour l’instant celle des paysans les plus pauvres. Mais les choix politiques qui l’ont provoquée et les perspectives qu’ils ouvrent nous concernent plus directement que nous ne le pensons.

L’Inde est un des grands pays agricoles du monde : premier producteur de lait et de légumes, parmi les premiers pour le blé et le riz. Elle exporte deux fois plus de produits alimentaires qu’elle n’en importe et a dégagé un excédent de quelques 15 milliards de dollars ces dernières années. Et cela avec une productivité moyenne particulièrement basse et fluctuante : fluctuante à cause des irrégularités de la mousson et basse à cause de la petite taille de la majorité des exploitations.

La proportion des exploitations inférieures à 1 ha a régulièrement crû au cours des 60 dernières années, du fait notamment des divisions lors des héritages, si bien que celles-ci constituent aujourd’hui 75% du total. Ces exploitations, souvent des fractions de grandes exploitations, sont cultivées sans baux et de ce fait ne peuvent bénéficier de subventions pour l’achat d’engrais. Les paysans qui les cultivent n’ont pas accès au crédit bancaire et doivent recourir à des parents ou amis ou à des prêteurs qui pratiquent des taux d’intérêt élevés. Elles ne dégagent dès lors pas assez de revenus pour acheter des semences de qualité (1).

La révolte actuelle n’est pas menée par ces paysans pauvres mais par ceux qui ont pu participer à la révolution verte des années 1960 ou par leurs successeurs. Des semences hybrides à haut rendement, l’irrigation, des engrais, des pesticides et une assistance technique ont augmenté les rendements et permis à l’Inde de devenir autosuffisante en blé et riz. Cette révolution a principalement concerné les paysans des plaines fertiles du Pendjab, de l’Haryana et de l’Uttar Pradesh, états proches de Delhi. Cette intensification de la production, initiée avec l’aide de la Fondation Ford, a été poursuivie par les gouvernements successifs qui ont subventionné les intrants et garanti un prix d’achat minimum aux producteurs, le MSP (2), sur des marchés régulés appelés mandis. Le blé et le riz ainsi achetés par les États servent à alimenter le Système de distribution public aux plus pauvres des produits essentiels à prix bas, le PDS (3).

Les MSP, pour efficaces qu’ils aient été en stimulant la production n’ont touché que 7% des producteurs. Les paysans devaient, en effet, livrer les produits aux mandis souvent situés à plusieurs dizaines de kilomètres des exploitations et payer un coût de transaction ; cela a découragé les petits producteurs qui ont préféré vendre aux commerçants locaux leurs maigres surplus. En outre, les intrants étant subventionnés proportionnellement aux dépenses faites, les agriculteurs n’ont été incités ni à en faire un usage raisonné, ni à préférer les produits nationaux moins chers. Enfin, les pompages pour l’irrigation ont asséché les nappes et provoqué un début de désertification. Il fallait donc des réformes.

Le gouvernement Modi a promulgué trois lois adoptées par le Parlement, le 20 septembre 2020, donnant la liberté d’achat et de vente en dehors des mandis ; assouplissant les contrats entre les fermiers et les acteurs privés (entreprises et commerçants) ; retirant les céréales, légumineuses et légumes secs de la liste des produits essentiels. L’objectif annoncé est de sortir l’agriculture du champ d’intervention de l’État, d’ouvrir de nouveaux marchés aux agriculteurs et d’attirer des investissements étrangers. Sans parler du retrait des céréales des produits essentiels qui vont pénaliser les plus pauvres des villes et des campagnes, on devine que ces réformes très libérales ne pouvaient satisfaire les producteurs moyens peu convaincus par la perspective de nouveaux marchés et privés du soutien des prix garantis qui assuraient la rentabilité de leurs exploitations. On peut penser que ces réformes bénéficieront principalement à l’agrobusiness visant tant le marché intérieur que l’exportation.

Tout aussi grave, sinon plus, ces réformes ne répondent en aucune manière aux problèmes environnementaux et à la faiblesse des rendements dans les petites exploitations. Une conversion à l’agroécologie, voulue et soutenue par l’État, pourrait permettre aux petites exploitations de moins de 1 hectare de faire vivre chacune une famille. Il en existe de nombreux exemples en Inde. Cela explique les soutiens qui se dessinent à travers le pays à la révolte en cours.

« Au moment où Amazon s’apprête installer un gigantesque entrepôt en Bretagne susceptible de distribuer des produits frais, il peut être intéressant de regarder ce qui se passe en Inde pour savoir à quelle sauce nous allons manger. »

La réforme voulue par le gouvernement a été inspirée par des cercles de réflexion proches de deux milliardaires indiens de l’agrobusiness. L’un s’est spécialisé dans la manutention, le transport et le stockage des céréales, l’autre est un géant de la grande distribution, spécialiste du commerce électronique, qui vient de lancer une application de la ferme à la fourchette (4). Au moment où Amazon s’apprête installer un gigantesque entrepôt en Bretagne susceptible de distribuer des produits frais, il peut être intéressant de regarder ce qui se passe en Inde pour savoir à quelle sauce nous allons manger.

Crédit photo : Manifestation de soutien, Tamil Nadu. Photo de Samy Arokiasamy, fondateur d’AREDS (5)

1. Source pour les deux premiers paragraphes : Tanvi DESPANDE, State of Agriculture in India, mars 2017, PRS Legislative Research (“PRS”)

2. MSP, Minimum Support Price, Prix d’achat minimum par l’État sert de prix de référence pour les achats du secteur privé. Il existe des MSP pour d’autres produits que le blé et le riz, mais mal connus ils ont peu d’impact.

3. PDS, Public Distribution System,

4. Guillaume DELACROIX, Deux milliardaires proches du pouvoir désignés responsables de la crise agricole en Inde, correspondance de Bombay, publiée par Le Monde le 09 décembre 2020.

5. AREDS : Action for Rehabilitation, Reconstruction, Education and Development Support, Karur, Tamil Nadu

Yves Berthelot, ancien sous-secrétaire-général des Nations-Unis et membre du conseil de l’Organisation Mondiale Contre la Torture (OMCT)

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