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Eric WENDLING
8 septembre 2020
La solidarité intergénérationnelle à l'épreuve de la pandémie

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La solidarité intergénérationnelle à l'épreuve de la pandémie

Il y a quelques mois, La Croix titrait à la Une « Résidents en Ehpad : les a-t-on assez protégés ? ». Et l’éditorial du même jour sur une colonne à la Une titrait « Premier emploi : les jeunes en fin d’études sont pénalisés par la crise du coronavirus » [1]. Cette mise en regard frappante montre que la pandémie de COVID-19, bien qu'engendrant un sentiment d'interdépendance de l'ensemble de la population nationale et mondiale, ne touche pas uniformément les générations.

Du point de vue sanitaire, le taux de mortalité augmente en France d'un facteur 8 à 10 pour chaque génération (tranche de 20 ans) [2]. Ainsi les plus de 80 ans enregistrent 10 fois plus de décès que les 60-80 ans, qui eux-mêmes décèdent 8 fois plus souvent que les 40-60 ans, eux-mêmes 9 fois plus touchés que les 20-40 ans. De ce fait, les plus de 60 ans représentent plus de 96% des décès (au 22 août 2020). La solidarité sanitaire – qui se traduit par le confinement et ses restrictions associées, dont la privation d'école, ainsi que les heures supplémentaires des soignants et des professions du quotidien (livreurs, caissiers, éboueurs, ...), mais aussi les conséquences sur l’emploi et les salaires - s'exerce donc essentiellement au profit de la préservation de la vie des plus de 60 ans.

Le coût de cette solidarité, en revanche, est essentiellement porté par les moins de 60 ans :

Ce sont eux qui travaillent plus, qui subissent des baisses de revenus s'ils sont au chômage ou si leur activité indépendante est mise à l'arrêt, ce sont les enfants et étudiants qui pâtissent de la fermeture des écoles et universités, et les jeunes en sortie de scolarité qui ne trouvent pas de stage ni de travail. Les retraites, elles, ne subissent pas de diminutions, ni les allocations personnalisées d'autonomie. Les loyers versés à ceux qui vivent de la rente immobilière continuent d'être dus et encaissés (au moins concernant les loyers des particuliers).

"Et ce sont précisément elles qui auraient eu besoin en cette période d'un peu d’espace vital pour leurs enfants désœuvrés et pour se consacrer dans de bonnes conditions au télétravail"

De plus, bien qu'il ne faille pas négliger le cas des personnes âgées logées en institutions, c'est essentiellement pour les 2 premières générations (moins de 40 ans) que le confinement a pu être pénible: en effet, à ces âges il est rare d'avoir déjà acquis ou de pouvoir louer un bien immobilier de grande surface (sauf héritage), et encore moins une résidence secondaire (sauf maison de famille): les familles qui se sont retrouvées tassées dans un logement exigu et sans balcon ont donc été plus nombreuses dans ces générations pour lesquelles l'aisance immobilière n'arrivera (peut-être) que bien plus tard dans leur vie. Et ce sont précisément elles qui auraient eu besoin en cette période d'un peu d’espace vital pour leurs enfants désœuvrés et pour se consacrer dans de bonnes conditions au télétravail. Certaines familles ont même subi, au sortir du confinement, et alors que leurs enfants n’avaient pas encore repris l’école à plein temps, des remarques désobligeantes leur enjoignant de redevenir plus discrètes pour protéger la quiétude et les habitudes de leurs vieux voisins : fin des tolérances pour l’utilisation des espaces verts de la résidence pour faire prendre l’air aux enfants, affichage par le syndic d’une exigence de baisse du volume sonore pour « permettre le télétravail », sans compter le retour de certains employeurs au « business as usual » sans égard pour les réalités familiales [3].

Demain ou après-demain, lorsque le virus sera vaincu, un intense effort sera demandé, encore une fois, aux moins de 60 ans, pour travailler d'arrache-pied pour redémarrer notre économie, pour subir les « vaches maigres » d’un chômage de longue durée, de la modération salariale voire de la perte d’emploi, et, pour les plus jeunes, pour rattraper le programme scolaire, poursuivre leurs études ou s’insérer coûte que coûte sur le marché du travail. Mais un effort financier non moins intense sera également nécessaire pour éponger les sommes conséquentes dépensées par l'Etat pour combattre la pandémie, financer le chômage partiel et préserver la trésorerie des entreprises, et pour mobiliser les fonds nécessaires à la remise à niveau de notre système de santé. Nous n'échapperons pas à un effort fiscal qui, du point de vue intergénérationnel, devra être équitable et tenir compte non seulement de la situation de chacun, mais aussi de la contribution déjà consentie pendant la pandémie, et du bénéfice personnel (statistique) tiré de cette lutte (on l’espère) victorieuse. A titre d’ordre de grandeur, les 220 milliards d’euros de PIB potentiellement perdus (9% de 2400 milliards) représentent la valeur ajoutée (salaire + cotisations sociales + bénéfices de l’entreprise) par 140 000 vies de travail au SMIC [4]. Même s’il est toujours moralement délicat de chiffrer la valeur d’une vie, on ne peut pas s’empêcher de rapporter ces chiffres aux « 60 000 vies sauvées » par le confinement (d’après le discours de notre ancien premier ministre) : chaque vie sauvée, si elle n’a pas de prix, a donc un coût de 3,65 millions d’euros, soit plus de 2,25 vies de travail d’un smicard.

Les plus de 60 ans concentrent en France la majeure partie de la fortune mobilière, immobilière, de même qu'une part très significative des revenus (du capital ou de remplacement): il faudra donc veiller à ce que la fiscalité additionnelle future tienne compte de leur capacité contributive notable. On ne devrait s'interdire aucun levier :

Ainsi, une hausse importante des droits de succession pourrait être envisagée, ne fusse que par solidarité avec ces "travailleurs du quotidien" (et ces soignants "de base") qui sont rarement parmi ceux qui ont la possibilité de transmettre un capital important à leur descendance. France Stratégie relève de plus [5] qu’à l’horizon 2050, c’est au moins 25% du patrimoine total d’un français moyen qui sera issu d’un héritage. Toutefois, cet héritage est très peu équitablement réparti : il profite d’abord aux plus âgés (50% des plus de 50 ans ont reçu un héritage ou une donation contre seulement 25% des moins de 30 ans) et à ceux qui ont de plus hauts revenus. La fiscalité de la succession est donc déjà un facteur d’accroissement des inégalités et des tensions sociales. La mobilisation de cette fiscalité pour l’apurement du coût de la pandémie est aussi une occasion à saisir pour renforcer son équité et sa mise au service d’une plus grande cohésion sociale.

Le financement de la dépendance est aussi à questionner : faut-il nécessairement l’assurer par un prélèvement à effectuer sur les personnes en âge de travailler ? Ne peut-il s'envisager sous forme d'une redistribution interne à une génération, par exemple par une nouvelle hausse de la CSG pour les retraités qui en ont les moyens et qui ne sont pas dépendants ? Ou bien sous la forme d’une assurance-dépendance obligatoire prélevée non sur les salaires mais sur les pensions de retraite, au prorata des capacités contributives de chacun ?

De même, il serait choquant que certains possesseurs de capital mobilier ou immobilier fassent des plus-values en 2019 alors que l'ensemble de l'économie a souffert: on pourrait imaginer un impôt exceptionnel sur ces plus-values 2019 (en particulier celles faites au premier trimestre en jouant sur la bourse "à la baisse"), à un taux volontairement important, comme cela s'est déjà fait en 1945 sur les plus-values réalisées pendant la guerre.

  1. La Croix du 22 mai 2020.
  2. Calcul de l’auteur issus des données "Santé Publique France" (Géodes) et Gouvernement croisées avec les données de répartition de population Insee, au 22/08/2020.
  3. Témoignage recueilli par l’auteur.
  4. SMIC supra-brut (brut + 33% de cotisations) annuel pris à ~ 24000€, valeur ajoutée distribuée environ 2/3 pour le travailleur et 1/3 pour l’entreprise (soit une valeur ajoutée totale du travailleur de 36000€), et vie de travail de 45 ans : soit environ 1,6 million d’euros de valeur ajoutée générée par un travailleur payé au SMIC pendant sa vie de travail.
  5. Note d’analyse n°51, Janvier 2017, France Stratégie. « Peut-on éviter une société d’héritiers ? » - https://www.strategie.gouv.fr/publications/eviter-une-societe-dheritiers
  6. Dérapages. Mini-série en 6 épisodes. Arte, 2020.
  7. « Perspectives pour une société juste et fraternelle » (commission sociale de la conférence des évêques de France , 1er juillet 2008)

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Eric Wendling,  administrateur des SSF

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