On a souvent tendance à enfermer l’Église du XIXᵉ siècle dans une posture défensive face à la modernité. Pourtant, avec l’encyclique Rerum Novarum, Léon XIII opère un déplacement décisif : il cherche à transformer son époque de l’intérieur…
Littéralement, Rerum Novarum signifie « des choses nouvelles ». Promulguée le 15 mai 1891, soit à peine deux semaines après la fusillade de Fourmies dans le Nord de la France, où l’armée tire sur des manifestants ouvriers, l’encyclique s’inscrit indéniablement au cœur des bouleversements de la révolution industrielle. Elle prend acte d’un fait massif : la « question sociale » est devenue centrale. Urbanisation rapide, prolétariat déraciné, conditions de travail dégradées… Face à ces réalités, Léon XIII refuse le double écueil du laissez-faire libéral et du socialisme révolutionnaire. Son intuition est audacieuse : une voie chrétienne propre existe, capable de défendre à la fois la dignité des travailleurs et une certaine stabilité sociale.
Ce qui frappe aujourd’hui, c’est le caractère presque précurseur du texte. Léon XIII y affirme le droit à un salaire juste, condamne l’exploitation, soutient la limitation du temps de travail et reconnaît la légitimité des associations ouvrières. Dans une Europe encore largement méfiante à l’égard de toute organisation du monde du travail, cette prise de position tranche. Elle ouvre un espace inédit pour un engagement social catholique structuré.
L’originalité du texte tient aussi à sa méthode. Léon XIII ne parle pas en théoricien abstrait : il part du réel, de ces « choses nouvelles » qui bouleversent les sociétés industrielles. Il fait venir à Rome des milliers d’ouvriers. Il inaugure ainsi une manière de penser appelée à durer : observer, discerner, agir.
Faut-il pour autant voir dans Rerum Novarum un texte révolutionnaire ? Léon XIII reste attaché à une vision organique de la société, où les classes doivent coopérer plutôt que s’affronter. Mais c’est précisément cette tension qui fait la force de l’encyclique : réformer sans détruire, protéger sans renverser. Une position d’équilibre, fragile mais féconde.
Avec le recul, Rerum Novarum apparaît comme un moment fondateur. Elle légitime l’engagement des laïcs dans le champ social, inspire des générations d’entrepreneurs et d’ouvriers — on pense notamment à Léon Harmel dont une très belle biographie vient de sortir — et contribue à l’émergence de ce que l’on continue d’appeler le « catholicisme social ». L’encyclique de 1891 porte surtout une idée toujours actuelle : l’économie ne peut être pensée indépendamment de la justice.
En ce sens, Léon XIII mérite pleinement le titre de « Pape social ». Non parce qu’il aurait anticipé toutes les évolutions du XXᵉ siècle, mais parce qu’il a ouvert une brèche et montré un chemin. À une époque de fractures profondes, il a choisi de prendre au sérieux la souffrance du monde ouvrier et d’y répondre par une espérance organisée. Léon XIV donne aujourd’hui du crédit aux intuitions de ce Pape au long et bénéfique pontificat.
Denis Vinckier, Université catholique de Lille, ancien vice-président des Semaines sociales de France