Avec sa première encyclique, Magnifica Humanitas, Léon XIV livre un texte profondément politique, qui touche au fondement de ce qui fait notre humanité : la perte collective du contrôle sur son avenir.
Cent trente-cinq ans après Rerum Novarum, l’Église du premier pape américain prend position dans le débat sur l’avenir de l’humanité au temps de l’intelligence artificielle. L’IA constitue désormais un nouvel environnement anthropologique, susceptible de transformer en profondeur notre rapport au monde et, peut-être, jusqu’au statut même de l’être humain. Car l’intelligence artificielle n’est en rien un instrument neutre, que l’on pourrait colorer à sa guise de valeurs humanistes pour la rendre respectable. L’enjeu n’est donc pas seulement de se garder des usages malveillants des technologies, mais bien plus profondément, de la diffusion silencieuse d’un paradigme technocratique qui tend à réduire l’homme à un ensemble de données calculables, prévisibles et optimisables. Sa réflexion fait écho aux réflexions de Jacques Ellul, pour qui la technique cesse progressivement d’être un simple outil pour devenir un milieu de vie, une manière d’habiter le monde. Ici, la question n’est pas de savoir si les machines remplaceront un jour les hommes. Mais de comprendre quelle humanité le capitalisme numérique est en train de façonner sous nos yeux.
C’est dans cette perspective que s’inscrit sa critique particulièrement vigoureuse des oligopoles numériques. Léon décrit l’émergence d’un pouvoir inédit, concentré entre les mains de quelques acteurs privés, capables non seulement de contrôler le développement des technologies, mais aussi d’orienter l’information, les comportements, les désirs individuels, les processus démocratiques et jusqu’aux représentations collectives de la réalité.
Le pape de Chicago dénonce avec force la prétention d’un langage unique capable de tout traduire, jusqu’au mystère même de la personne, en données et en performances. Prétention technicienne qui nourrit une nouvelle « techno-utopie » : une idéologie qui substitue aux promesses du salut spirituel l’efficacité prédictive des algorithmes et qui rêve de dépasser l’homme en le dissolvant dans les imaginaires du transhumanisme et du posthumanisme.
Cette technostructure constitue également une menace pour la souveraineté des États démocratiques. Elle détient des informations stratégiques, influence l’opinion publique, modèle les débats collectifs au moyen d’algorithmes opaques et échappe largement aux cadres juridiques nationaux grâce à la mobilité des capitaux et aux mécanismes d’optimisation fiscale. Apple en Irlande, Google aux Bermudes, Meta au Luxembourg : autant d’exemples d’une puissance qui se joue des frontières et relativise la souveraineté politique.
Face à cette nouvelle forme de domination, Léon XIV appelle à une régulation publique de la mondialisation numérique. Il plaide ainsi pour une réappropriation démocratique du numérique. Il souhaite que les grandes orientations technologiques et les investissements structurants cessent d’être abandonnés aux seuls intérêts privés et retrouvent leur place dans la sphère publique, sous le contrôle des institutions politiques légitimes.
Pour Léon XIV, l’antidote à la dérive technocratique n’est donc ni le refus de la technique ni la nostalgie d’un âge pré-numérique. Il réside dans un humanisme intégral capable de réinscrire l’innovation dans l’horizon de la dignité humaine et de la justice sociale. Dans la grande tradition augustinienne de La Cité de Dieu, le pape décrit deux manière d’habiter le monde, deux cités, celle qui fait de l’Amor Dei — l’amour de Dieu et du prochain — le fondement ultime de toute politique, et l’autre qui repose sur l’amour exclusif de soi. Or ce qui sauve l’humain, ce n’est pas une autosuffisance renforcée, mais une relation qui libère. Pour un algorithme, l’erreur est quelque chose à corriger ; pour une personne, elle peut être le début d’un changement profond. Opposition que l’on retrouve tout au long du texte, entre la tour de Babel, qui incarne la tentation prométhéenne d’une humanité qui ne supporte par les limites, et la reconstruction des murailles de Jérusalem par le prophète Néhémie, édification patiente d’un monde commun fondé sur la solidarité, et la reconnaissance d’une vulnérabilité partagée.
Isabelle de Gaulmyn, présidente des SSF