La vision trumpiste de l’Europe et du monde

On savait que Donald Trump était brutal et qu’il n’était pas un europhile convaincu.
On le disait imprévisible. Les développements de ces derniers mois apportent une claire confirmation que quelle que soit leur forme, surprenante et chaotique, les actions, conduites avec agressivité, traduisent une vision du Monde qui s’oppose à celle de l’Europe et au droit international.


Peu après l’intronisation de D. Trump, le 20 janvier 2025, le cadre avait été dessiné à Munich dès le 14 février 2025 : le discours du vice-président américain J.D. Vance à la Conférence annuelle sur la sécurité. Alors qu’il était attendu sur la guerre en Ukraine, son discours avait pris une toute autre direction en soulignant que la menace la plus inquiétante en Europe était « celle venant de l’intérieur ». Il fustigea les « migrations de masse … sans contrôle … ». Tançant les dirigeants européens « écoutez ce que votre peuple vous dit », il dénonça, au nom de la liberté d’expression, des situations qu’il considérait comme des actes de censure (la lutte contre la désinformation des réseaux sociaux, l’annulation des élections en Roumanie pour cause d’ingérence de la Russie, etc.). De plus, lors de son séjour, il ne rencontra pas le chancelier allemand Scholz, mais préféra rendre visite à la dirigeante du parti d’extrême droite AfD, en campagne pour les élections législatives.

Une stratégie mondiale redéfinie et assumée
Nous ne reviendrons pas sur les multiples déclarations au cours de l’année dernière avec leur égocentrisme, le mépris des interlocuteurs et les nombreux mensonges. En fin d’année, le 5 décembre 2025, la publication, du document officiel sur la « stratégie de sécurité nationale des États-Unis » a mis en évidence la vision du monde qui est sous-jacente et qui inspire maintenant les dirigeants américains.
C’est ainsi que la première priorité notée est que « l’ère de la migration de masse est révolue. ». Les alliances sont relativisées et il est affirmé qu’il « conviendrait de les subordonner à leur utilité pour les intérêts nationaux américains » et qu’il « ne s’agit plus de défendre des valeurs ou des intérêts communs ». De nombreuses pages sont consacrées à l’Asie. L’OTAN est surtout mentionnée pour l’augmentation des contributions demandées aux États membres.
La domination par les États-Unis de « l’hémisphère occidental », c’est-à-dire de l’ensemble des Amériques (du nord au sud) est affirmée. Il s’agit d’établir la prééminence des États–Unis jusqu’à « tout mettre en œuvre pour évincer les entreprises étrangères qui construisent des infrastructures dans la région ».


La condamnation de l’Union européenne et des gouvernements nationaux

Le réquisitoire est implacable : « si les tendances se poursuivent, le continent sera méconnaissable d’ici 20 ans ou moins … ». L’Europe est menacée de « déclin économique » et « d’effacement civilisationnel », provoqués par « l’Union européenne et d’autres organismes transnationaux qui sapent la liberté politique et la souveraineté, les politiques migratoires qui transforment le continent et créent des conflits, la censure de la liberté d’expression et la répression de l’opposition politique … ».
Alors que les Européens veulent la paix (allusion à l’Ukraine), les gouvernements minoritaires et instables sont dénoncés car ils « piétinent les principes démocratiques fondamentaux pour réprimer l’opposition ». Cependant « une raison de grand optimisme » est notée : « l’influence croissante des partis patriotiques européens ».


En résumé, ce document énonce des prescriptions pour soumettre l’Europe à la stratégie trumpiste :
Conclure la paix aux conditions de Moscou et « se tenir debout par elle-même » en tant que « groupe de nations souveraines alignées »,
« Cultiver la résistance à la trajectoire actuelle de l’Europe », ce qui revient à encourager les
mouvements anti-establishment,
« Ouvrir les marchés européens aux produits made in USA avec un traitement équitable des
travailleurs et des entreprises américaines », donc notamment annuler les régulations numériques
« Développer les nations saines d’Europe centrale, orientale et méridionale », parfaite
illustration d’ingérence,
 S’aligner à mots couverts sur la politique étatsunienne d’affrontement avec la Chine sur les registres
« des pratiques mercantilistes, du vol technologique, de l’espionnage cyber ».

En conclusion, reprenant les mots d’Emmanuel Berretta dans Le Point (6/12/2025) : « L’écrire noir sur blanc dans un document officiel sur la sécurité américaine pose clairement une question : l’Europe doit-elle devenir une colonie américaine, abdiquer toute souveraineté et se mettre sous la coupe du caïd élu à Washington ? ».

Les valeurs européennes et l’Union européenne attaquées
Cette nouvelle stratégie des États-Unis porte deux attaques frontales contre l’Europe : d’une part contre l’existence même de l’Union, d’autre part contre les valeurs universalistes promues par l’Europe, deux domaines étroitement liés.

En effet les textes fondateurs de l’Union (Traité sur l’Union européenne, notamment art. 1 à 7, et Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne) affirment clairement les valeurs « de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de l’État de droit, ainsi que de respect des droits
de l’homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités, etc. »
. (TUE art.2). « Dans ses relations avec le reste du monde, l’Union affirme et promeut ses valeurs et ses intérêts et contribue à la protection de ses citoyens. Elle contribue à la paix, à la sécurité, au développement durable de la planète, à la solidarité et au respect mutuel entre les peuples, au commerce libre et équitable, à l’élimination de la pauvreté et à la protection des droits de l’homme, en particulier ceux de l’enfant, ainsi qu’au strict respect et au développement du droit international, notamment au respect des principes de la charte des Nations unies. » (TUE art.3.5)

Ces valeurs et principes sont garantis par des institutions et par des procédures, même si leur mise en œuvre est complexe. En outre, les règles de l’Union fondées sur les principes de subsidiarité et de proportionnalité, (TUE art.5) assurent son fonctionnement démocratique.


Réagir et agir
Nous sommes avertis. Les États-Unis conduisent une stratégie impériale de zones d’influence, et rejettent à la fois le droit international et les valeurs européennes. Face à l’expansionnisme chinois, à l’agression russe en Ukraine, l’Europe est attaquée sur un nouveau front. Dans un premier temps elle n’a pas voulu entrer dans l’engrenage de la polémique. Ensuite nous avons vu des amendes infligées aux GAFAM pour non-respect de la législation numérique, des détachements militaires envoyés au Groenland, la suspension par le Parlement européen de l’accord douanier avec les États-Unis. Ce sont des exemples car le moment est maintenant venu de l’action.

L’Europe en a les moyens : plus important marché mondial et première puissance commerciale, elle dispose d’une monnaie et de capacités économiques. Elle peut agir si elle en a la volonté politique. Elle a su mobiliser des moyens exceptionnels, notamment financiers, lors de la crise COVID et après l’agression russe. On connait ses faiblesses : dépendance militaire, retard technologique, budget commun très réduit. On craint ses divisions. Elles sont réelles, mais le rôle de la démocratie est bien de les surmonter. Plus encore, malgré la force de ses institutions, la capacité de décision de l’Europe est limitée par la règle paralysante de l’unanimité des pays qui prévaut trop souvent au Conseil de l’UE, notamment pour la politique extérieure. Comme nombre de dirigeants européens viennent de le demander il est urgent de mettre fin à cette « vétocratie ».

La possibilité de conduire des politiques seulement avec certains États peut être utile à court terme. C’est probablement le cas de la « coalition des volontaires » pour soutenir l’Ukraine en cas de cessez-le-feu, qui permet en outre d’associer des pays hors de l’UE. Mais ce type d’accord inter-gouvernemental reste fragile à long terme. Nous avons maintenant besoin d’un réel renforcement de la capacité de décision et d’action de l’Union européenne.

Janvier 2026
Antenne sociale de Lyon
Commission Europe

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