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Valérie REGNIER
18 mars 2022
Le droit de vieillir dignement

Le droit de vieillir dignement

En janvier dernier, le courage de deux journalistes est venu réveiller notre capacité d’émotion collective devant le sort réservé aux personnes âgées dans notre pays. En publiant son livre-enquête Les Fossoyeurs après trois années de minutieuses investigations, Vincent Castanet dévoilait le scandaleux système de prédation du grand âge mis en place par le groupe privé Orpéa, leader mondial de la gestion des Ehpad, ouvrant une vague sans précédent d’indignation et d’interrogation sur les pratiques du secteur privé de la « silver economy » et plus largement sur la politique du grand âge conduite en France depuis les années 1980. Deux jours plus tôt, Michel Mompontet avait quant à lui révélé sur France Info et les réseaux sociaux les conditions de la mort tragique, à l’âge de 84 ans, de son ami photographe René Robert, dont l’agonie dans l’indifférence générale suite à une chute dans une rue fréquentée de Paris aura duré neuf heures dans la nuit du 19 au 20 janvier avant que les secours, appelés par un sans-abri, ne viennent finalement constater leur impuissance.

Depuis lors, l’émotion est générale. Et salutaire. Elle est comme un réflexe d’humanité devant l’inhumanité d’une société qui semble gagnée toute entière à l’idole du profit et à la culture de l’indifférence. Depuis le début de son pontificat, le pape François n’a eu de cesse d’alerter la vieille Europe sur ce qu’il désigne et dénonce sous le vocable de « culture du rebut ». Une logique de mise à l’écart des plus fragiles jugés impropres à la société de consommation. Nous y sommes. Et l’actualité de cette fin janvier 2022 montre le prophétisme de l’avertissement du pape argentin : parmi les premières victimes de cette « culture du rebut » figurent les personnes âgées si vulnérables à l’exclusion et à toutes les exploitations, menacées dans leurs droits fondamentaux depuis l’accès aux soins élémentaires jusqu’au droit à l’attention, à la dignité et à la vie même.

Avec Mompontet nous voulons nous demander : « comment en sommes-nous arrivés à oublier la base même de ce qui fait l’humanité ? ». Car il s’agit bien ici d’oubli de notre humanité, de ce qu’elle a de plus digne et qui s’incarne avec tant d’évidence dans la figure des aînés lorsque nous savons les inclure, avec leur expérience et leur fragilité, et non pas les exclure.

Le choix politique de favoriser depuis les années 1980 la construction d’Ehpad comme solution à l’augmentation du nombre d’aînés dans notre population est un choix d’exclusion. Un choix antidémocratique également, tant il va à l’encontre de l’aspiration profonde majoritaire de nos concitoyens à la volonté de vivre à domicile. Un choix tragique enfin, ayant piégé trop de nos aînés dans un cercle vicieux d’exclusion, de négation des droits fondamentaux et de vulnérabilité accrue face aux agressions extérieures, qu’elles soient d’ordre climatique (canicule de 2003), épidémiques ou le fait de prédateurs économiques comme nous le constatons aujourd’hui.

Dire que personne ne veut aller en Ehpad n’est pas faire de « l’Ehpad-bashing » mais témoigner d’une demande majoritaire et légitime de vie digne dans le grand âge, laquelle ne trouve actuellement que la réponse quasi monopolistique de l’institutionnalisation en Ehpad. La condition de la dignité passe par la possibilité d’un choix et par conséquent suppose l’existence de réelles alternatives qui ne soient pas l’invention de soi-disant « Ehpad inclusif du futur » habilement marketé par les entrepreneurs de toujours.

Est nécessaire un courage démocratique pour briser ce monopole et cette pensée unique en stoppant la construction d’Ehpad, en commençant par réorienter les 1.5 milliards d’Euros actuellement dédiés aux Ehpad dans le plan France Relance vers des investissements de soutien au maintien à domicile et au développement d’habitats partagés.

Mais cela ne sera pas suffisant. Le placement en Ehpad est souvent l’aboutissement d’un long parcours de solitude et d’isolement qui se prolonge et se renforce par la rupture des liens sociaux opérée par l’institutionnalisation. L’enjeu de l’émergence de solutions réellement inclusives des personnes âgées dans la société est donc un enjeu d’ordre anthropologique, c’est-à-dire qui dessine la façon dont nous voulons et pourrons répondre à la souffrance de la solitude de nos contemporains pour faire société demain. C’est ici que le martyre de l’indifférence subi par René Robert nous oblige.

En mai 2020, dans l’émotion de la première vague pandémique dont les victimes furent, ne l’oublions pas, à 50% des résidents d’Ehpad, plusieurs hautes personnalités européennes parmi lesquelles Andrea Riccardi, fondateur de la Communauté de Sant’Egidio, Jurgen Habermas, le Cardinal Matteo Zuppi ou l’ancienne directrice générale de l’Unesco Irina Bokova lançaient dans la presse européenne un appel à la « révolte morale afin quʼun changement de direction sʼopère dans le soin réservé aux aînés, afin, surtout, que les plus vulnérables ne soient jamais considérés comme un poids ou, pire, comme inutiles ».

Des dynamiques sont en gestation : habitats partagés, béguinages, maisons familiales… Nos aînés peuvent nous aider à redessiner nos villes de demain avec un effet positif multiplicateur sur la solitude des étudiants, jeunes professionnels, réfugiés associés à ces projets mais aussi pour les familles, voisins et autres aidants. Sachons soutenir et accompagnons ces initiatives !

Les drames scandaleux qui se sont déroulés aux Bords de Seine et rue de Turbigo sont-ils condamnés à se perdre dans l’historique de nos faits divers bientôt chassées de nos mémoires par de nouvelles émotions? Ou pouvons-nous pour une fois accueillir le récit des martyrs de l’indifférence et du profit comme des « signes des temps » c’est-à-dire comme des points de non-retour qui, reconnus comme tels, peuvent fonder un nouveau départ, un changement de paradigme, une libération individuelle et collective de notre peur européenne de vieillir dignement ?

Valérie Régnier, administratrice des Semaines sociales de France, Présidente de San't Egidio France

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