Municipales: Habermas ou l’urgence démocratique

À la veille du premier tour des élections municipales disparaissait Jürgen Habermas. Impossible de ne pas rapprocher l’héritage immense de ce penseur de l’Europe de l’après-Shoa de l’abstention inquiétante (42,18 % !) qui a marqué ce scrutin. Et cela, alors même que les municipalités ont longtemps incarné le cœur battant de la démocratie française, et bénéficié de l’attachement profond des citoyens.

Ce chiffre révèle, de manière spectaculaire, la crise de confiance qui mine aujourd’hui nos institutions démocratiques. Dans ses derniers entretiens, en 2024, Habermas avouait regarder le monde avec un « désespoir grandissant ». « Tout ce qui importait dans ma vie est détruit, pas à pas », constatait-il, évoquant le déchaînement d’une violence barbare, la désintégration des cultures politiques libérales, la décomposition des partis et de l’État de droit, jusqu’au basculement des États-Unis, la plus ancienne démocratie, dans un autoritarisme irrationnel.

Le philosophe a consacré sa vie à tout faire pour empêcher de retomber dans les errements totalitaires du XXe siècle. Habermas croyait à la force du compromis, à la vertu de la coopération, à un monde où la préoccupation pour l’autre constitue le commandement suprême. Pour lui, la démocratie ne pouvait que se construire dans l’échange « en raison », dans cette « interaction verbale quotidienne » où chacun, dans la Cité, peut prendre part au débat commun. Il n’est pas de « société juste » sans l’écoute de l’autre, et sans effort pour transformer les expériences individuelles en arguments partageables.

Mais ces équilibres sont fragiles. Habermas, en Allemand, savait combien les institutions démocratiques peuvent sombrer rapidement : il suffit que la confiance s’effrite, que le langage commun se délite. Certes, l’abstention traduit le rejet d’une parole politique usée jusqu’à la corde. Mais elle est mortifère, elle détruit les fondements mêmes du vivre-ensemble. Le « après moi le déluge » et le « chacun pour soi » sapent la confiance mutuelle et ouvrent la voie aux pires dérives.

C’est pourquoi l’urgence démocratique est aujourd’hui devant nous. À l’approche de nouvelles échéances électorales, elle doit redevenir une priorité collective, notre Bien commun à tous, et c’est bien dans cet esprit que nous avons choisi d’en faire le thème central de la prochaine et 100e session des SSF, les 12 et 13 décembre prochains, à Paris1.

Isabelle de Gaulmyn, présidente des SSF


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  1. Cette session sera introduite par une grande soirée aux Bernardins rassemblant des acteurs de la pensée sociale chrétienne pour fêter les 135 ans de Rerum novarum. ↩︎

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