Le discours d’extrême droite érode l’État de droit en Europe – Tribune pour La Croix
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Les principes de la pensée sociale de l'Église sont tous orientés vers le respect et la promotion de la dignité humaine. La dignité procède du fait que toute personne est créée à l'image de Dieu et qu'elle est appelée au salut.
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Depuis leur création en 1904, les Semaines sociales de France organisent une Rencontre nationale, qui regroupe chaque année des milliers de personnes.
Chaque semaine, un regard différent sur l'actualité.
Dossier Pensée sociale chrétienne
Ce texte, et ceux qui vont suivre, partagent une analyse et invitent au débat. Portés par des membres des Semaines sociales de France, ils ne constituent pas une prise de position, mais s’inscrivent dans la volonté de faire vivre le discernement collectif, d’écouter et de rechercher des chemins de justice et de paix.
Les événements du 17 octobre nous confrontent à une question fondamentale : comment comprendre les violences qui traversent notre société sans occulter les injustices qui l’habitent ?
En 2018, à l’occasion du mouvement des Gilets jaunes, les Semaines sociales de France rappelaient déjà la nécessité d’entendre les colères sans les instrumentaliser ni parler à la place de ceux qui les expriment1.
Neuf ans plus tard, cette exigence demeure. Les inégalités de revenus et de patrimoine restent profondes, tandis que le sentiment d’abandon persiste dans une partie de la population.
Selon l’INSEE 2 en 2023, le taux de pauvreté a atteint 15,4 % en France métropolitaine. Près de 9,8 millions de personnes vivaient sous le seuil de pauvreté. Dans le même temps, les inégalités de niveau de vie se sont accentuées.
Les écarts de patrimoine sont plus considérables encore3. En vingt ans, les inégalités patrimoniales se sont accrues, notamment sous l’effet de la hausse des prix de l’immobilier, l’héritage jouant un rôle majeur dans la reproduction de ces écarts car les ménages ayant hérité possèdent presque deux fois plus de patrimoine brut que ceux n’ayant jamais hérité.
Ces différences ne se résument pas à des niveaux de richesse. Elles déterminent aussi les possibilités de se loger, d’épargner, de faire face aux imprévus et de préparer l’avenir. Quand certains disposent d’un patrimoine familial qui leur assure une sécurité, d’autres doivent consacrer l’essentiel de leurs ressources aux dépenses contraintes, sans parvenir à constituer ce même filet de sécurité.
Ces inégalités touchent particulièrement à la question de la jeunesse et de la justice entre les générations. Comment se projeter dans l’avenir lorsque l’accès au logement devient difficile, que les conditions d’études sont inégales même au sein du service public et que le travail ne garantit pas toujours une vie digne ?
Ces difficultés se manifestent dès le lycée, où les conditions d’apprentissage restent profondément inégales. Les lycéens et lycéennes mobilisés depuis quelques semaines nous ont ouvert les yeux sur leurs conditions d’enseignement indignes d’une démocratie. Des jeunes confrontés à des bâtiments dégradés, un manque de moyens ou à des difficultés de recrutement de professeurs, infirmiers, AESH4 et tant d’autre, ne peuvent offrir aux élèves les conditions nécessaires pour apprendre et construire leur avenir. L’insuffisance des moyens consacrés à l’éducation pèse d’abord sur les jeunes les plus fragiles, pour qui l’école représente un levier essentiel d’émancipation et de mobilité sociale. Garantir à chaque jeune les mêmes possibilités de réussite suppose donc de faire de l’éducation une priorité réelle, et de donner aux établissements les moyens d’accompagner tous les élèves, quelles que soient leurs origines sociales ou leur lieu de vie.
Le sentiment d’abandon ne naît pas seulement de la précarité matérielle, il se nourrit aussi de l’impression que les efforts ne suffisent plus, que les décisions se prennent loin de soi et que sa parole compte moins que celle des autres.
Que nous disent ces colères ? Les revendications des jeunes ne peuvent être réduites à un refus de l’ordre établi ni disqualifiées au nom des violences commises par certains. Demander des moyens pour l’éducation et davantage de justice sociale, c’est réclamer la reconnaissance de sa dignité. Entendre ces aspirations suppose de ne pas confondre la légitimité d’une revendication avec les formes parfois violentes qu’une mobilisation peut prendre. En démocratie, la violence physique et les dégradations ne sont pas des moyens légitimes d’expression : le désaccord doit pouvoir s’exprimer dans le respect des personnes et des biens. C’est précisément parce que nous vivons en démocratie que chacun doit pouvoir faire entendre sa voix, contester les décisions et participer au débat collectif sans recourir à la violence.
Les violences et les dégradations ne sauraient alors être justifiées. Mais condamner les actes ne dispense pas d’interroger les causes des fractures sociales. Il faut distinguer les responsabilités individuelles des mécanismes collectifs qui entretiennent la précarité, l’exclusion et le sentiment d’invisibilité. La colère ne parle jamais au nom de tous mais elle révèle néanmoins des tensions que nous ne pouvons ignorer.
L’archevêque brésilien Helder Câmara nous invitait à regarder la violence dans toutes ses dimensions : « Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »5
Cette réflexion invite à élargir notre regard. La violence ne se réduit pas aux affrontements visibles car elle peut aussi s’inscrire dans des mécanismes économiques et sociaux qui enferment durablement des personnes dans la précarité et les privent de reconnaissance. Cela ne signifie ni assimiler toute inégalité à une violence, ni légitimer la destruction. Cela signifie reconnaître que la paix sociale ne peut se construire en ignorant les injustices, ni en faisant reposer sur les plus fragiles l’essentiel des efforts collectifs.
C’est précisément l’un des apports de la doctrine sociale de l’Église : proposer des principes pour discerner les situations concrètes et orienter l’action. La dignité inaliénable de chaque personne, la solidarité, la subsidiarité et le bien commun ne sont pas des notions abstraites. Elles invitent à examiner les structures sociales à l’aune de leurs conséquences sur les marges, à donner une véritable place à la participation de chacun et chacune et à faire de la justice et de la paix une exigence collective.
Faire et refaire société exige de regarder ces réalités en face. Cela suppose de questionner la répartition des richesses, les conditions d’accès au logement et à l’éducation, la place du travail dans la vie de chacun et les moyens donnés aux jeunes de participer aux décisions qui engagent leur avenir. Cela suppose aussi de ne pas opposer les générations ou les catégories sociales, mais de rechercher des réponses qui renforcent la solidarité et la responsabilité communes.
« même les personnes qui peuvent être critiquées pour leurs erreurs ont quelque chose à apporter qui ne doit pas être perdu . Cela ne consiste pas non plus en une paix issue de l’étouffement des revendications sociales ou de la prohibition de toute protestation, puisque ce n’est pas « un consensus de bureau ou une paix éphémère pour une minorité heureuse ». Ce qui est bon, c’est de créer des processus de rencontre, des processus qui bâtissent un peuple capable d’accueillir les différences. Outillons nos enfants des armes du dialogue ! Enseignons-leur le bon combat de la rencontre ! » Fratelli tutti, 2020
Fidèles à leur histoire, les Semaines sociales de France entendent contribuer à ce travail de discernement collectif. La pensée sociale chrétienne ne fournit pas de réponses toutes faites mais elle offre des repères pour comprendre les causes des crises, confronter les points de vue et rechercher des chemins d’action. Elle invite à écouter celles et ceux qui se sentent oubliés, à reconnaître les injustices et à ne jamais renoncer au dialogue, même lorsque les tensions sont fortes.
La paix ne se décrète pas : elle se construit par la justice et la possibilité réelle pour chacun de prendre part à l’avenir collectif.
Julie Grenèche
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