Magnifica Humanitas. Nous réagissons. 2/3
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Dossier Pensée sociale chrétienne

Mathieu Guillermin, docteur en physique et en philosophie, enseignant-chercheur à l’université catholique de Lyon (Ucly)
« Que chacun prenne garde à la manière dont il bâtit » : ces mots de saint Paul ouvrent la conclusion de l’encyclique Magnifica Humanitas. Ils condensent un des messages forts de ce magnifique texte : il faut résister à l’impression de démesure que l’on peut ressentir en contemplant les difficultés soulevées par l’IA. En effet, Léon XIV rappelle avec force que le numérique et l’IA, comme toute technologie, à la fois sont faits par l’humain et font l’humain. C’est pourquoi le premier choix ne se situe pas entre un « oui » et un « non » à la technologie », mais porte sur la vision de l’humain et la culture qui vont autant présider au développement et à l’usage de cette technologie qu’être influencées et nourries par elle.
Pour répondre aux défis de l’IA, nous sommes donc appelés à résister au piège d’un centrage trop hâtif sur ce que l’IA peut ou ne peut pas faire (que ce soit pour s’en réjouir ou s’en alarmer). Il convient en premier lieu d’interroger nos cœurs : qui voulons-nous être ? Qui devons-nous devenir ? Qu’allons-nous exprimer et cultiver avec l’IA ? C’est bien dans le cœur de l’humain, dans nos vies et nos cultures que se cache le choix premier : entre « une culture du pouvoir » et une « culture de l’amour » « entre bâtir Babel et reconstruire Jérusalem ; entre un pouvoir qui prétend dominer le ciel et un peuple qui, en présence de Dieu, se met à travailler de manière unie pour relever les murs de la coexistence fraternelle. »
C’est ainsi un appel vibrant à l’engagement dans un travail (individuel et collectif) de conversion et de discernement que nous découvrons dans Magnifica Humanitas. L’encyclique entend soutenir cet effort et rassemble les ressources de la tradition chrétienne pour les proposer comme une pensée vivante et nourrissante à l’ère de l’IA. Si les cinq grands principes de la doctrine sociale de l’Église (bien commun, destination universelle des biens, subsidiarité, solidarité et justice sociale) sont replacés dans leur contexte historique et traditionnel (en appui sur le principe fondamental de la dignité intrinsèque de toute personne), c’est pour ensuite en dévoiler toute la force et l’actualité pour accompagner chacune et chacun dans l’engagement (individuel et collectif) face aux défis du présent.
Sans nullement occulter le rôle des institutions (en particulier internationales), Léon XIV met donc en lumière la « responsabilité partagée » qui nous incombe à toutes et tous de nous engager « sur les chantiers de l’histoire ». On ne peut se contenter de rester sur le bord du terrain, pour contempler et dénoncer les difficultés immenses générées par l’IA (concernant par exemple le rapport à la vérité, la dignité du travail, la liberté et la responsabilité, ou encore dans le domaine militaire en rendant plus aisé et efficace le recours à la force). Bien que certains aient (considérablement) plus de poids que d’autres sur le devenir de l’IA et de nos sociétés, nous sommes appelés à ne pas interpréter « le présent comme un destin figé, mais comme un champ ouvert à la conversion personnelle et collective ». « Nous devons nous former à considérer le monde numérique comme un nouveau continent à évangéliser, qui a besoin de missionnaires généreux et mûrs dans la foi. » Seule cette conversion personnelle et collective peut nourrir la culture de l’amour au sein de laquelle l’IA (comme les autres technologiques) pourra favoriser le développement humain intégral.
C’est une des significations profondes à entendre derrière l’expression « Désarmer l’IA ». En arrière-plan des défis les plus visibles, il en va de notre responsabilité de prendre soin du terreau dans lequel va s’enraciner l’IA, en particulier en résistant au « paradigme technocratique » et à la culture du pouvoir que nous exprimons et nourrissons souvent sans même nous en rendre compte. En amont (ou en deçà) des technologies elles-mêmes, nous sommes appelés à lutter contre le « syndrome de Babel » qui, dans la recherche du profit et de la satisfaction des intérêts individuels, conduit à se croire « capable de tout traduire, même le mystère de la personne, en données et en performances. » Les personnes, les corps et les esprits ne sont alors plus perçus que comme des moyens, des matériaux à disposition dont il s’agit d’optimiser les performances et de gommer les faiblesses et les fragilités pour maximiser le contrôle, l’efficacité et la productivité.
C’est ce terreau au sein de nos cultures et de nos cœurs qu’il convient d’œuvrer à convertir. En effet, si « la technique s’inscrit dans une perspective de sagesse, elle peut devenir une occasion de croissance, de justice et de fraternité ». Il est du devoir et de la responsabilité de toutes et tous de nourrir une culture de l’amour indispensable pour créer les conditions pour le développement d’une IA authentiquement au service de l’humain. Cette « civilisation de l’amour n’est pas une utopie naïve, mais un projet exigeant. » « Aucune main ne suffit, à elle seule, à supporter le poids des défis pesant sur le monde ; et aucune n’est si faible qu’elle ne puisse apporter sa contribution ». « La civilisation de l’amour ne naît pas d’un geste unique et spectaculaire, mais d’une somme de petites et tenaces fidélités faisant barrage à la déshumanisation. »
▶️Intervention de Mathieu Guillermin lors de la Rencontre 2025 des SSF
Magnifica Humanitas. Nous réagissons. 2/3
Magnifica Humanitas, désarmer le mal pour réarmer l’essentiel
Magnifica Humanitas. Nous réagissons. 1/3
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Magnifica Humanitas – Nos ressources pour comprendre les enjeux de l’IA