Le pape en France – Tribune pour Le Monde
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Dossier Pensée sociale chrétienne
Les Semaines sociales de France ont toujours soutenu la construction européenne. Lors de son voyage en France, le pape a ouvert de nouvelles perspectives pour notre engagement : il a dessiné les contours d’une puissance européenne démocratique, fondée sur le renoncement à l’hégémonie d’un seul État et la recherche de la paix. Une belle entrée en matière pour notre session de décembre autour de la démocratie, notamment en Europe.
« On ne peut pas parler de l’Europe sans évoquer le christianisme. »
Le pape américain a le mérite de dire clairement ce qui devrait relever de l’évidence. Il faut une conception bien curieuse de la laïcité, chez une partie de nos responsables politiques, pour que ce fait historique et culturel ait pu devenir objet de polémique. Léon XIV savait qu’il se trouvait dans le pays où l’accord improbable entre un président de droite, Jacques Chirac, et un Premier ministre de gauche, Lionel Jospin, avait en 2004 conduit à écarter des textes européens la mention des « racines chrétiennes » de l’Europe.
Le pape franchit ici cependant un pas supplémentaire dans la compréhension de ces racines chrétiennes. Sous le patronage du très catholique Robert Schuman, initiateur de la CECA, abondamment cité sur ses terres messines, il relie cet héritage à l’égale dignité des personnes, à la fraternité, à la justice et au respect du droit. Ces racines ne sont donc pas une propriété à défendre contre les nouveaux arrivants. Elles créent, au contraire, une obligation envers eux. Les migrants constituent à ses yeux une nouvelle étape dans cette longue histoire européenne de rencontres entre les cultures. À Metz, il énumère les conditions de leur intégration, qui va bien au-delà du seul accueil matériel : intégrer, explique-t-il, c’est permettre à une personne de développer ses talents et de prendre part à la société qui l’accueille, tout en entrant pleinement dans sa vie commune, sa « maison commune ».
Cette mémoire chrétienne ne saurait donc devenir un critère d’appartenance confessionnelle.
Léon XIV écarte son instrumentalisation religieuse et met fermement en garde contre sa captation par des projets illibéraux ou autoritaires qui cherchent à souder un « nous » en excluant les apports venus d’autres régions du monde. Devant les responsables religieux, il récuse explicitement toute justification de la violence au nom de Dieu.
À l’Élysée, à l’Unesco, puis à Metz, le pape réaffirme ainsi sa conception d’un continent qui tire sa force de sa propre « diversité » — le mot mérite d’être relevé — et qui s’est toujours construit en s’ouvrant aux autres cultures et en les intégrant. La rencontre interreligieuse lui permet de prolonger cette idée : dans un hommage au philosophe Ricœur, il fait de la culture du dialogue un impératif européen. C’est par ce dialogue que les valeurs proclamées par l’Union peuvent retrouver une portée vécue, en articulant mieux les droits individuels, les devoirs envers autrui et le bien commun.
À Metz, le pape propose ainsi une autre définition de la puissance européenne, seule capable, selon lui, de contrer une évolution inquiétante du monde vers la barbarie — « des relations entre États de plus en plus barbares ». L’Europe peut enrayer cette spirale grâce au respect de l’autre qu’elle a su cultiver et préserver.
Sa force tient précisément à l’absence d’hégémonie d’un État sur les autres. C’est même le principe fondateur du projet européen : les petits pays y sont respectés au même titre que les grandes puissances, et une « solidarité de fait » s’est progressivement instaurée.
Mais parler de « solidarité de fait » indique une direction sans dire encore quelles solidarités construire aujourd’hui, avec quels moyens et au bénéfice de qui. Les sociétés ont changé, les anciens compromis sociaux se sont affaiblis. Léon XIV fournit une grammaire morale à une démocratie européenne renouvelée, dont la traduction politique et sociale doit devenir l’un des chantiers futurs des Semaines sociales de France.
Dans le contexte international actuel, le pape n’a cessé de vouloir conforter « notre chère Europe ». Pour le pape américain, elle reste l’un des derniers espaces du multilatéralisme où les engagements du droit international sont respectés.
La critique de la brutalité et de l’aventurisme guerrier de Donald Trump et de Vladimir Poutine est ici à peine voilée. Sa référence au droit international n’est pas un simple hommage aux traités : elle désigne une manière d’organiser les rapports de force. La formule qu’il emploie, pacta sunt servanda — les engagements doivent être respectés —, peut aussi se lire comme une critique implicite de la violation, par la Russie, des garanties données à l’Ukraine, même si le pape ne nomme jamais le pays de Vladimir Poutine.
Il demande ainsi à l’Europe de ne pas renoncer à agir pour la paix sur son propre continent et de définir sa puissance par sa finalité et ses limites, non par ses armes : protéger les personnes, faire respecter la parole donnée, empêcher la domination. C’est une véritable ambition politique. Mais elle laisse ouverte une question redoutable : quels moyens employer lorsque le droit est violé par les armes ?
Léon XIV esquisse une réponse lorsqu’il appelle à négocier « avec courage » et à accepter de céder sur certaines positions pour parvenir à la paix. Dans le même temps, tout en refusant l’« irénisme naïf », il met en garde contre l’« illusion du réarmement ». Ces trois affirmations doivent être lues ensemble : il reconnaît le danger, cherche une issue négociée et refuse de faire de l’accumulation d’armes la réponse principale.
L’Europe peut-elle rester fidèle à sa vocation de paix lorsqu’elle doit redevenir une puissance capable de se défendre ?
Une négociation ne produit pas nécessairement une paix juste si l’agresseur peut reprendre la guerre à son avantage. Surtout, appliqué à l’Ukraine, la critique par Léon XIV du réarmement ne prend pas en compte l’énorme pression mise par l’impérialisme russe sur ce pays martyr, et à laquelle l’Europe doit répondre aussi. Mais renforcer la défense ne dispense pas davantage de chercher une issue diplomatique, sous peine d’installer les sociétés dans l’idée d’une guerre durable. Le discours du pape oblige donc les dirigeants européens à répondre à une question simple : comment leurs dépenses militaires servent-elles une stratégie de paix ? Invoquer la menace ne suffit pas.
Isabelle de Gaulmyn, présidente des Semaines sociales de France
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