Magnifica Humanitas, désarmer le mal pour réarmer l’essentiel
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Dossier Pensée sociale chrétienne

Augustin Destremau, entrepreneur social, co-fondateur de Rerum Novairum
Augustin Destremau, entrepreneur social, co-fondateur de Rerum Novairum (initiative rassemblant des entrepreneurs chrétiens sur l’IA) est à Rome. Nous l’avons appelé pour une réaction.
Augustin, tu es à Rome, l’encyclique a été publiée hier, quels sont les premiers échos que tu entends ?
Augustin Destremau : La première chose, c’est qu’il y a un peu une ébullition à Rome et dans les médias sur tout ce qui ressort de l’encyclique. Chacun y va de son angle en disant « Ah, mais moi, ce que je comprends, c’est qu’il prend un parti très fort sur telle ou telle chose. Et outre les grands coups de projecteurs des médias, par exemple, on voit que dans les conférences qui sont données cette semaine, notamment celle organisée par Centesimus Annus (cf Fondazione Centesimus Annus – Pro Pontifice), une grosse fondation d’entrepreneurs chrétiens créée par Jean-Paul II, on nous dit « Attendez, il faut absolument qu’on fasse des parallèles avec Magnifica Humanitas ».
On est en train de revoir les programmes, les angles parce que l’encyclique est trop importante pour passer à côté.Elle est plus importante que ce qui était attendu ?
A : Il y a deux choses : la manière dont ça a été amené, toute la mise en scène de la présentation de l’encyclique, on n’attendait pas autant. Déjà, le fait que ce soit le Pape lui-même qui la présente, le fait qu’il ait accueilli à sa table des professionnels de l’IA en particulier, ce qui fait beaucoup couler beaucoup d’encre, le cofondateur d’Anthropic (cf : Christopher Olah). C’est une présentation qui fait un peu de bruit et qui pose pas mal de questions d’ailleurs.
Et puis, sur le contenu, y a eu plusieurs textes préparatoires, que ce soit Antiqua Et Nova, Quo Vadis Humanitas ou même la présentation du Pape à Yaoundé récemment. On sentait un petit peu l’angle qu’il voulait donner à cette encyclique et le fait qu’il n’allait pas parler de l’IA en tant que telle, mais de ce qu’est de préserver la dignité du travail humain, à l’ère de l’IA.
Par ta casquette de co-fondateur de Rerum Novairum, est-ce que tu espères un retentissement parmi les entrepreneurs dans l’IA avec qui tu travailles ?
A : Oui. Avec Rerum Novairum, on a lancé cette initiative à l’élection du pape Léon, sur les fondements de plusieurs travaux de think-tank d’il y a 10 ans, depuis ce moment-là, on attendait l’encyclique, parce que l’encyclique, amène une crédibilité au sujet, et puis ça montre bien que pour des chrétiens, il est urgent de se poser des questions et de le faire sérieusement.
Nous, on a créé et publié un parcours de discernement pour les dirigeants, qu’on a publié quelques jours avant l’encyclique et mis à jour ensuite avec les contenus.
Le gros truc, c’est qu’on ne doit pas être des penseurs quand on est dirigeant chrétien ; on doit vraiment se poser les questions de la manière dont on fait évoluer nos boîtes, nos organisations, notre gouvernance avec cette nouvelle donne. Et pour faire ça, on a un parcours de discernement qui est clé en main.Est-ce que tu dirais que l’encyclique était attendue, parmi les leaders avec qui tu es en contact et qui travaillent sur l’IA, même hors univers catho ?
A : Oui, je vois quand même des personnes dans des groupes complètement hors monde chrétien qui réagissent, dans la Silicon Valley, Y combinator, etc. aux États- Unis, des groupes de dirigeants qui ne sont absolument pas chrétiens, mais qui en fait voient le Pape comme étant une voie, un gage de réassurance, et qui du coup sont très enthousiastes à l’idée de voir un positionnement aussi clair de l’Église.
Qu’est-ce qu’on peut vraiment en attendre d’une encyclique dans le monde plus vaste? Qu’est-ce qu’on peut tirer d’un document qui est signé par le Pape pour des changements sociétaux plus larges ?
A : Déjà, on peut la lire lentement, ce qui n’est pas la chose habituelle aujourd’hui. On a tendance à lire des résumés ou à lire des articles qui ne prennent qu’un angle du sujet, donc, prendre l’encyclique pour son intégralité, c’est une bonne façon de vraiment comprendre dans la nuance, dans la subtilité, ce qu’amène le Pape et tous ceux qui bossent avec lui.
La deuxième chose très concrète, c’est vraiment de remuer et d’inviter des personnes à se rassembler pour aller plus loin. J’ai déjà eu trois appels entre hier et aujourd’hui de personnes qui disent « mais attendez, il faut qu’on relance ce think-tank-là, il faudrait qu’on rassemble des acteurs de l’éducation avec des entrepreneurs, parce que si le pape le dit…»
L’encyclique, c’est un coup de pied aux fesses qui invite beaucoup de gens à se mettre en mouvement.
Est-ce qu’il y a un passage qui t’a particulièrement saisi ?
A : Il y en a plusieurs, mais je ne vais pas te parler directement d’un sujet technique.
Ce qui m’a marqué vraiment, ce qui m’a touché beaucoup au cœur, c’est tout le déroulé qu’il fait de la fragilité, de l’expérience de la fragilité, en disant que c’est dans notre nature limitée que trouvent leur place, la compassion, la préoccupation face aux besoins des autres, la générosité, etc. Et en fait, à l’ère de l’IA, de dire ce qui va nous permettre d’être vraiment humains, c’est d’accepter qu’on ne va pas tendre vers une uniformisation, une réduction de toute la souffrance, une maîtrise de tout ce qui nous arrive, non, ça ce n’est pas humain, ça ne va pas nous rendre heureux. Je te cite le paragraphe 120 : « Ce n’est que grâce à l’entrelacement de ces éléments que, dans le cœur, se produisent ces merveilles de l’âme qui nous font savourer la saveur la plus douce de notre humanité. Renoncer à cette aventure, à la fois dramatique et splendide, au nom d’un prétendu dépassement de toutes les limites, pourrait signifier bien des choses mais pas être humain. »
C’est vraiment la réponse à l’idéologie transhumaniste et post-humaniste, c’est erroné de prétendre, d’espérer que les IA et la technique vont nous permettre de dépasser le genre humain.Y-a-t-il un message d’action ou d’espérance que tu retiens particulièrement ?
A : C’est vraiment ma thèse dans la transformation des entreprises, c’est vraiment notre métier. On fait cette structure Rerum Novairum, comme une manière d’influencer les dirigeants chrétiens à se poser les bonnes questions. Et notre thèse c’est la subsidiarité. À l’ère de l’IA, il est maintenant possible de faire confiance à ses collaborateurs en imaginant qu’en créant un cadre sécurisé, les personnes vont pouvoir elles-mêmes repenser, réinventer leur métier.
L’IA permettrait cela ?
A : C’est dingue parce qu’en réalité, l’IA permet aujourd’hui à la fois un accès à la connaissance et à la formation qui est décuplée, et aussi la possibilité très facilement d’accéder à des outils complexes, et donc de sortir de l’espèce de rente ou de captation de toute la technique par les spécialistes. Et tous peuvent commencer à réinventer leur poste de travail, leur façon de travailler, avec des petits agents, avec du vibe coding, avec des choses très simples à maîtriser et qui leur donnent un grand pouvoir d’autonomie.

Camille Charrière, engagée au Dorothy, membre de l’organisation du Festival des Poussières
Tout d’abord, je dois dire que je suis plutôt une néophyte en matière d’IA et de systèmes d’information. Alors que dire de la manière dont je reçois cette encyclique ?
Je me sens avant tout dans une approbation joyeuse du thème choisi. Évidemment parce qu’il est actuel et que le parallèle avec Rerum Novarum et la révolution industrielle, régulièrement fait dans la communication qui entoure sa publication, est juste et préoccupant.
Mais aussi parce que l’IA fait partie de ces objets qui occupent une part envahissante de ma représentation du monde et de son avenir. Or je me sens personnellement trop souvent illégitime pour en penser les enjeux. Je pense aussi aux questions qui se posent autour de certaines énergies par exemple, ou de la financiarisation des systèmes. J’ai tendance à me figurer qu’il faudrait être experte, ingénieure pour pouvoir saisir les subtilités des problématiques qu’ils posent.
Le fait que cette encyclique, qui est une lettre du Pape adressée aux catholiques mais aussi à toutes les femmes et hommes de bonne volonté, c’est-à-dire finalement au monde entier, est une autorisation et un appel à chacune et chacun de se saisir de la question.
L’IA, si présente dans nos imaginaires, nourrissant un univers mythologique effrayant, paraît inaccessible, inabordable, compliqué à penser, et nourrit quantité de fantasmes. La vocation universelle de cette encyclique en fait justement un mythe à déconstruire : non, cette question n’est pas seulement l’apanage des ingénieurs, des geeks ou d’une petite communauté d’élite de la Silicon Valley, toujours prête à nous faire croire qu’elle constitue une sorte de supra-élite dessinant le monde sans que nous puissions réagir.
Comme croyante, je peux me saisir du sujet. Comprendre, sans forcément entrer dans les profondeurs ni les détails techniques. Nous pouvons nous positionner clairement sur les conséquences sociales, économiques et environnementales, sur les impacts de ces technologies sur notre société sur les hommes et les femmes. Cette encyclique est à la fois une autorisation et une invitation.
Sur l’angle choisi par le Pape, je suis soulagée et satisfaite. Le point de vue me semble juste : Pas de long développement sur la diabolisation de l’outil. La question de savoir si l’IA est bonne ou mauvaise en elle-même, qui reste peut-être à certains égards une question intéressante, n’est pas celle qui nous ait proposée ici. Léon nous parle beaucoup des conditions pour que la manière dont l’humanité reçoit l’IA et entre dans un monde où elle est présente soit juste. Et c’est là qu’il aborde l’un des thèmes qui me nourrit le plus profondément dans l’Évangile : notre manière de nous organiser collectivement, de répartir matériellement les ressources, mais aussi la parole, le pouvoir et les lieux de décision, pour que le corps que nous sommes relationne dans la vérité et la justice, conditions indispensables à la réalisation d’une « civilisation de l’amour ».
Rappeler que le mode de gouvernance dans lequel l’IA est développée est une question évangélique brulante. Qu’un petit nombre décide pour huit milliards d’êtres humains n’est pas désirable. L’Évangile de Jésus est une bonne nouvelle de justice.
J’aime beaucoup ce positionnement qui insiste sur la question du pouvoir : qui décide ? Qui se saisit du sujet ? Les travailleuses et travailleurs, les adolescents, les peuples — ou bien quelques puissants lancés dans une course infernale à la compétition entre États, produisant des discours toujours plus dystopiques pour justifier la machine financière qui les accompagne ?
Il y a enfin la question de la finalité. C’est assez classique lorsque l’on parle de doctrine sociale de l’Église, mais nous devons sans cesse nous le rappeler : il ne suffit pas de vanter la possibilité de l’abolition de la faim dans le monde ou la guérison de maladies ignobles pour que tous les moyens nécessaires au développement de l’IA soient justifiés. Le but est toujours la dignité et le bonheur des hommes et des femmes. Alors quels sont les risques, lesquelles de ces prophéties sont déjà accomplies, quels sont les dégâts et dégradations réels dont peuvent témoigner les premiers et premières concernées dans leur travail, leur vie intime ?
Je suis aussi frappée par la partie sur la civilisation de l’amour.
J’accepte bien volontiers d’appartenir à la “génération François”. Ce pape impulsif et imprévisible a ouvert des brèches prophétiques à grands coups d’éclat, faisant tanguer ce grand bateau lourd de vestiges qu’est l’Église catholique sortant du XXe siècle. Il y a eu des virages, des roulis, du tangage. Beaucoup d’entre nous, trentenaires déçus et esseulés après les clivages et la légitimation grandissante de certains discours — notamment autour de la Manif pour tous et des mœurs — ont alors eu le courage et l’espoir de penser des lieux communautaires où remettre en première ligne la pensée sociale de l’Église.
Le pape François m’a personnellement permis de rester catholique dans une Église de France qui, par bien des aspects, ne me semblait pas du tout s’intéresser aux sujets prioritaires de notre époque et dont me parlait l’Évangile.
Son départ a donc été source d’inquiétude. Qui lui succéderait ? Allions nous vivre un retour de bâton douloureux après ce pontificat appelant à la lutte et à l’Esperance sur les sujets écologiques et d’accueil de l’étranger ? Et puis nous avons connu Léon. Qui est-il ? Que va-t-il dessiner ? Pour l’instant, chacun et chacune y va de son commentaire, cherchant dans ses interventions et prises de parole la radicalité déstabilisante de son prédécesseur.
Force est de constater que nous avons un pape d’un autre style. Mais, pour l’instant, je suis tranquille, et dans l’action de grâce. Je crois que beaucoup d’institutions, après avoir été secouées par des figures tapageuses, reviennent vers des dirigeants au style plus mesuré. Pourtant, cette mesure me semble aujourd’hui au service des portes ouvertes par François, dans une continuité qui permet à l’Église et au monde de prendre la mesure de ce que signifie mettre en premier les questions de justice sociale dans nos diverses manières d’évangéliser.
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