Dossier Pensée sociale chrétienne

La doctrine sociale de l’Église, une doctrine vivante

Ceci est le premier d’une série de quatre articles pour présenter les principes de la doctrine sociale de l’Église (DSE) en lien avec l’actualité sociale, politique et religieuse. Les principes sont issus du Compendium1 de la DSE paru, en 2004, à la fin du pontificat de Jean-Paul II. François y a ajouté dans Laudato si’, le principe de la sauvegarde de la maison commune. Un aggiornamento du Compendium serait bienvenu à l’occasion de ses 25 ans.
Nous nous sommes inspirés fortement des analyses du site DSE du Ceras2

Le respect de la dignité de la personne humaine
Le respect de la dignité de la personne humaine est le premier principe de la DSE qui irrigue et conditionne tous les autres.
L’homme et la femme sont créés à l’image de Dieu. Et donc sacrés et dignes de respect, car enfants aimés de Dieu. Mais si l’être humain est sacré, cela ne nous dit pas ce qui le définit.

Deux anthropologies chrétiennes se croisent et souvent s’opposent: une vision de l’homme ou de la femme comme créature, essentiellement déterminée par sa relation à Dieu, et une autre tout aussi relationnelle, mais cette fois prioritairement définie par les relations humaines.
Et, depuis Laudato si’, par la relation des êtres humains au vivant et à la création: «Tout est
lié. » Selon la vision mise en avant, on défendra, par exemple lors des débats éthiques autour du début ou de la fin de la vie, la dignité inconditionnelle de la personne ou la dignité contextualisée de celle-ci.

Comme l’affirme le concile de Nicée, opposer le vertical (relation à Dieu, prière, divinité) à l’horizontal (relation aux autres, solidarité, humanité) n’est pas chrétien. Jésus Christ est à la fois vrai Dieu et vrai homme. Il s’agit des deux côtés d’une même pièce. Mais l’Évangile nous apprend que le « en même temps » n’est pas toujours possible: la croix et la résurrection mettent en lumière l’une et puis l’autre face de la double identité du Christ. Les théologiens parlent du « déjà là et du pas encore [révélé] », par exemple pour la divinité de Jésus sur la croix. En ce qui concerne la dignité humaine, c’est particulièrement vrai. La dignité des victimes des trafics humains, des guerres, des famines, des esclavages modernes, est déjà pleinement réelle, et pourtant loin d’être accomplie.

Si j’insiste sur cette question, c’est que l’émergence de projets politiques extrêmes en Occident nous pousse à figer l’opposition entre verticalité et horizontalité, alors qu’il s’agit d’une dynamique dialogale, comme d’un escalier en colimaçon ou d’un brin d’ADN. « Lutte et contemplation s’embrassent. »

Si les questions bioéthiques ne sont pas nouvelles, elles approchent d’autres horizons, tels que le refus de toute parentalité face à la tragédie environnementale, la vision non binaire de l’identité genrée ou l’accessibilité à la prêtrise pour les femmes. Le défi est moins de définir ce qu’est l’homme (vision fixiste) que de chercher ce qui nous rend dignes, nous les humains (vision dynamique).
Dernier continent à émerger en anthropologie théologique, l’intelligence artificielle. Comment différencier une machine d’un être humain ? Quelle dignité attribuer à une création artificielle ? Le fait d’assumer la responsabilité de nos actions est la base du respect des uns envers les autres. C’est cela qui nous rend dignes. Comment ne pas perdre en dignité lorsqu’on délègue à une machine la responsabilité de prendre des décisions ? Nous entrons dans une ère de discernement difficile.


Le bien commun
Ce principe est actuellement le plus convoqué, et instrumentalisé, par les politiques se réclamant du catholicisme. Ici encore, des interprétations divergentes coexistent, renforcées par l’ambivalence du mot « bien », pouvant désigner un objet matériel ou une qualité lorsqu’il est adjectif ou adverbe. Pour démasquer les interprétations erronées, il faut revenir à la définition qu’en a donnée Gaudium et Spes (26) : « Le bien commun, c’est-à-dire cet ensemble de conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu’à chacun de leurs membres d’atteindre leur perfection d’une façon plus totale et plus aisée. » Le « bien commun » n’est donc pas une entité matérielle gérée en commun, telle qu’en parle la tragédie des biens communs, mais l’ensemble des conditions qualitatives d’un bien vivre en commun. Les exemples de la DSE sont significatifs : la paix dans Pacem in Terris, la solidarité dans Sollicitudo rei socialis, la fraternité dans Fratelli Tutti. Comment peut-on vivre ensemble sans paix, solidarité, sauvegarde de la nature, respect des droits humains ?

Affirmer que la politique est au service du bien commun, c’est redire que les conditions sociales du vivre ensemble sont fragiles – pensons à la paix– et qu’il faut lutter continuellement pour les renforcer et les améliorer.

Aujourd’hui, les catholiques sont tentés par une vision propriétaire de biens à défendre. Un trait essentiel du bien commun est son inclusivité, vis-à-vis de chaque personne et collectif. Aucun discours excluant ne peut s’en réclamer.

Un défi actuel pour le bien commun est notre capacité à dialoguer, lorsque les nouvelles technologies de la communication nous entraînent vers l’entre-soi, enfermé dans des bulles de plus en plus narcissiques. L’IA générative peut nous couper des autres, du monde, et même de la simple réalité de ce qui est vrai ou faux. L’IA est un outil : comment en faire un allié au service du bien commun ?


Marcel Rémon, directeur du CERAS (Centre de Recherche et d’Action Sociales) et membre du Conseil d’administration des SSF

Article issu de La Lettre trimestrielle de janvier (pour la recevoir dans votre boîte aux lettres, adhérez aux SSF !)

  1. https://www.vatican.va/roman_curia/pontifical_councils/justpeace/
    documents/rc_pc_justpeace_doc_20060526_compendio-dott-soc_fr.html ↩︎
  2. Voir le site du Ceras : https://www.doctrine-sociale-catholique.fr/
    les-principe ↩︎

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