Dossier Pensée sociale chrétienne

Magnifica Humanitas. Nous réagissons. 3/3

La pensée sociale chrétienne s’incarne en chacun de nous.

Chercheurs de sens, aux Semaines sociales de France, nous nous rassemblons depuis plus de 100 ans autour de la pensée sociale chrétienne qui offre des ressources essentielles pour comprendre et guider notre monde dans les moments de ruptures.
Nous sommes un espace de dialogue et de réflexions pour les acteurs qui par leur action et leur réflexion, cherchent à contribuer au bien commun, en s’appuyant sur la pensée sociale chrétienne.


Parce que les chrétiens ont vocation à contribuer pleinement au débat démocratique, les  SSF accueillent la parole de chercheurs, de personnes du monde associatif, politique et de l’entreprise, de laïques et de religieux.

Nous vous partageons ce que Magnifica Humanitas leur enseigne. 


Thibault de Tersant, trésorier des SSF


Magnifique Humanité et « rerum novarum » numériques

Magnifica Humanitas a été signée par Léon XIV le 15 Mai 2026, exactement 135 ans après la publication de Rerum Novarum. Afin qu’il ne subsiste aucun doute sur la filiation de son encyclique, le Pape retrace l’histoire de la Doctrine Sociale de l’Eglise (DSE) de Rerum Novarum à nos jours au travers de 12 textes fondateurs qui l’ont précisée et amplifiée pour embraser les grands sujets de société du travail à l’écologie en passant par guerre. Ce « corps vivant » qu’est la DSE se devait donc de s’intéresser à l’intelligence artificielle (IA) et aux plateformes numériques, ces « choses nouvelles » qui viennent percuter des sujets aussi importants que le travail, l’écologie, la guerre et même la conception de l’homme et de la vérité.

La trame d’analyse de la DSE : bien commun, destination universelle des biens, subsidiarité, solidarité et justice et paix va donc être convoquée pour définir les conditions dans lesquelles IA et plateformes numériques peuvent être bénéfiques. Pour cela, Léon XIII rappelle avec force le principe fondateur de la DSE, qui réside dans la dignité de la personne humaine, créée à l’image et la ressemblance de Dieu, et qui ne peut donc pas être jugée sur des critères d’efficacité, ni améliorée par la technique et considérée comme un matériau. « Le Dieu vivant descend dans notre histoire pour nous libérer de toute servitude, Il prend sur Lui notre faiblesse et la transforme en lieu de salut. Il n’y a pas un moment ou une condition de l’humain qui ne soit digne de Dieu » (MH N. 232).

L’objectif de Léon XIV n’est pas de condamner les techniques numériques, qui ne sont pas en soi un mal, mais de souligner les risques qu’elles portent, qu’il résume grâce à la comparaison avec la tour de Babel, projet déshumanisant car ne laissant pas sa place à la relation avec Dieu. Il veut nous montrer comment l’IA et les plateformes numériques peuvent porter une œuvre collective de responsabilité partagée tissant des liens plutôt que des oppositions et participant ainsi à l’œuvre de la création, à l’image de Néhémie œuvrant avec la population de Jérusalem. On verra que ces préconisations vont dans le sens, en les renforçant, des travaux de notre 99e session à Bordeaux « La révolution de l’IA, un défi éthique et démocratique », et aussi des travaux récents du Projet Sens « Travailler avec l’IA, décider entre humains », sachant que le point d’équilibre entre la réglementation étatique, les puissants groupes à l’origine de ces technologies, et les utilisateurs n’est pas facile à trouver et repose, plus que jamais, sur l’éducation exigeante à la vérité.

IA et plateformes numériques apportent certes un nouveau niveau d’efficacité et d’intelligence, mais leur puissance vient accentuer les risques dont elles sont porteuses. La logique d’efficacité qui fait de la technique un critère plutôt qu’un instrument peut conduire à l’exclusion de ceux qui ne la maîtrisent pas ou n’y ont pas accès. Les usages de ces techniques peuvent faciliter une surveillance invasive, ou un profilage de candidats à la recherche d’un emploi. Les réponses apportées par l’IA peuvent aisément conduire à un affaiblissement du jugement en les confondant avec la vérité, alors qu’elles contiennent des biais et des préjugés cachés dans le secret de leurs algorithmes. Le développement de ces technologies et leur utilisation sont très consommateurs d’eau et d’énergie, avec des conséquences préjudiciables sur notre environnement. L’entraînement des systèmes d’IA nécessite aussi de grandes quantités de données, dont l’accès est devenu l’apanage de quelques groupes très puissants. Il y a là une forme de néo-colonialisme à s’approprier des données sans respecter les frontières des Nations, ou la vie privée des personnes, et en interdire l’accès à d’autres organisations. Ces données sont un véritable patrimoine qui aide à mieux soigner, à développer des services utiles ou à se protéger en cas de conflit. Elles sont donc devenues un véritable enjeu de bien commun. Plus subtilement, les systèmes d’IA, dotés d’une grande mémoire et d’une réelle puissance sémantique, s’ingénient à ressembler à des interlocuteurs humains, et savent donc créer l’illusion d’être en relation avec des humains. Nombreux sont ceux qui les saluent en leur disant bonjour, et qui n’hésitent plus à leur de déléguer des décisions. C’est peut-être un des aspects les plus graves de l’émergence des technologies d’IA que la déresponsabilisation qu’elles peuvent susciter alors qu’elles n’ont pas les caractéristiques fondamentales des êtres humains que sont la joie, la douleur, la relation authentique, l’amour, la conscience morale et le pardon…

La question centrale du travail est essentielle à l’heure où l’IA peut conduire à la fois à des tâches répétitives et sans intérêt accomplies par ce qu’il est convenu d’appeler les travailleurs du clic, et à remplacer de très nombreuses tâches accomplies par les jeunes en début de carrière, par tous ceux qui mettent en œuvre des processus bien définis, et bien d’autres encore… Léon XIV rappelle la valeur du travail, qui est à la fois une exigence de la condition humaine et un chemin d’épanouissement dont Saint Benoît disait qu’il faisait partie de la réponse à l’appel de Dieu. Lorsque certains entrepreneurs de la Silicon Valley prétendent que l’IA peut remplacer jusqu’à 80% des travaux humains, on est en effet en droit de s’inquiéter, mais aussi de constater que cet avis peut être biaisé par des considérations commerciales, et n’est pas avéré à ce jour.

Enfin, l’influence des plateformes pour favoriser les discours simplistes mais à large diffusion introduit des biais dans le fonctionnement de la démocratie. Les messages souvent construits sur des confrontations peuvent aussi réhabiliter les logiques guerrières alors même que le rôle accélérateur de l’IA raccourcit les délais de décision, et déshumanise les conflits en offrant la possibilité de frapper de manière automatique, abaissant ainsi ce que le Pape appelle le « seuil moral ».

Alors, comment faire de l’IA, des plateformes et des nouvelles technologies numériques une chance, ou, plus exactement, comment les orienter vers le bien commun supposant l’inclusion sociale, la répartition juste des bénéfices de l’innovation et un travail décent pour tous ?

Assurément, en recherchant la vérité. Léon XIV insiste sur ce point en citant l’encyclique de saint Jean-Paul II « Veritas Splendor », N. 32 : « Une fois perdue l’idée d’une vérité universelle quant au Bien connaissable par la raison humaine, la conception de la conscience est inévitablement modifiée ».

Appliquée à l’IA cette recherche de vérité suppose la transparence des algorithmes, des présupposés, de la conception de la personne qui sont mis en œuvre par les systèmes numériques et orientent les réponses. En un mot, il s’agit de désarmer l’IA pour qu’elle ne domine pas l’humain, mais devienne discutable, et au service de la vie et de la personne.

Le rôle de l’éducation à tous les âges de la vie à l’amour de la vérité en est une pièce essentielle. Face à un flux d’informations très dense, l’apprentissage de la réflexion, du discernement et de la recherche de sens permettent de prendre de la distance vis-à-vis des injonctions de l’IA, et de prendre ses responsabilités, c’est-à-dire de conserver des décisions humaines non automatiques, et non dictées par des algorithmes. La qualité de cette éducation dépend aussi de ce que Léon XIII appelle une « hygiène de l’attention » faite de silence, d’étude approfondie, de lecture…Elle suppose aussi des professeurs formés à l’IA, et sachant conduire un enseignement qui évite le piège de la facilité pour les élèves qui ont le savoir mondial à leur disposition en quelques clics. C’est par l’apprentissage de la mise en relation des faits, des cultures, des disciplines et des personnes, par une « éducation globale », donc, que l’IA peut être désarmée et habitée.

L’éducation permet aussi de « désarmer les mots » en identifiant et retirant les préjugés dont ils sont chargés, et l’agressivité qui les habite. C’est aussi le rôle de la justice que de désarmer les logiques guerrières, car comme le chante le Psaume 85 cité dans l’encyclique « Justice et Paix s’embrassent » (MH N. 215). Léon XIII cite aussi saint Augustin, dont j’ignorais ce que Kant lui devait avec la maxime : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux point qu’on te fasse ».

Des institutions internationales fortes et respectueuses du droit ont aussi un grand rôle à jouer pour la résolution pacifique des conflits, ou pour permettre à la diplomatie de les prévenir.

Face à la dépendance qui est organisée par les concepteurs de plateformes qui captent « le temps et le regard » des utilisateurs, l’éducation ne peut pas tout, et le Pape recommande donc aussi le « jeûne » et la « sobriété numérique ».

Enfin, compte tenu de l’importance des données, qui sont essentielles pour l’entraînement des modèles, et qui sont devenues un des patrimoines essentiels de l’humanité (la capitalisation boursière des entreprises qui les détiennent est là pour le confirmer), Léon XIV recommande un rôle des États pour s’assurer de leur utilisation pour le bien commun et lutter contre leur appropriation transnationale. Il insiste aussi sur une responsabilité partagée :

« La Doctrine Sociale de l’Église prône une responsabilité partagée. Elle demande que ces processus soient conduits avec clairvoyance : par des institutions capables de réguler sans étouffer et de protéger sans se substituer ; par des entreprises qui reconnaissent dans le travail et la dignité un critère de réussite ; par des corps intermédiaires et des communautés éducatives qui rétablissent la confiance et les liens ; par des citoyens qui cultivent la responsabilité, la sobriété, le discernement et le sens de la vérité. Ce n’est qu’ainsi que l’innovation pourra véritablement devenir un développement humain intégral et non un facteur d’exclusion et de domination ; ce n’est qu’ainsi que la promesse de progrès pourra être reconnue comme vraie, car mesurée à l’aune de la dignité inviolable de chaque homme et de chaque femme. » (MH N. 181).

Ces recommandations font écho à notre Manifeste pour une IA éthique et démocratique du mois de décembre dernier, qui saluait les apports de l’IA dans de nombreux domaines comme la santé, les médicaments, l’agriculture et bien d’autres, mais qui signalait les risques de manipulation, de désinformation, d’intrusion dans les vies privées, ou de perte de compétences et de souveraineté nationale…pour recommander de se former, de toujours garder une responsabilité humaine identifiée.

Avec Magnifique Humanité, Léon XIV témoigne d’une compréhension très fine du numérique, de ses modes de fonctionnement, de ses implications pour la personne humaine et pour le monde et pour l’économie du salut.

Il n’y a vraiment que peu à redire à son diagnostic. Comme souvent avec les grandes innovations, on a tendance à surestimer leur impact à court terme et sous-estimer leur influence à plus long terme. En effet, à ce jour, la disparition annoncée des emplois reste largement surestimée. On ne constate, dans les pays qui ont embrassé le plus l’IA, comme les États-Unis, aucune réduction d’emploi généralisée, mais le processus de transformation des emplois a lui déjà commencé. Les rôles de l’éducation et de la formation continue seront bien sûr déterminants. L’exemple des innovations passées (machine à vapeur, électricité, communications…) a d’ailleurs montré que le temps gagné (qui est incontestable avec l’IA) était généralement utilisé à d’autres tâches ou à une multiplication des mêmes tâches (paradoxe de Jevons, travaux d’Hartmut Rosa). L’impact environnemental ne fait pas de doute, compte tenu de la gourmandise en énergie et en processeurs des Large Language Models  (LLMs) et de leur utilisation en lieu et place des outils de recherche traditionnels, mais l’amélioration des algorithmes permet une amélioration de performances de 5 à 10 fois par an. Par ailleurs, les « World Models » qui combinent modélisation et capacité d’apprentissage à partir de résultats passés, vont apporter une nouvelle amélioration, et des facultés prédictives pour l’IA qui aujourd’hui en est dépourvue. Il ne s’agit pas de nier l’impact sur l’environnement ou l’encouragement à la sobriété, naturellement, car même en tentant de se projeter dans un avenir proche d’une technologie plus économe de moyens, il est clair que son usage va continuer à croître.

Il faut toutefois noter une prise de conscience dans le cadre du « processus d’Hiroshima » lancé par le Japon et rejoint par les principaux éditeurs d’IA et leurs clients pour une IA plus sûre et plus responsable.

L’encyclique Magnifique Humanité est une remarquable synthèse de la Doctrine Sociale de l’Église et de l’application de ses principes aux différentes facettes de l’IA et des plateformes et nous appelle à « être un collaborateur dans l’œuvre de la création plutôt que des spectateurs résignés face à des processus technologiques limitant sa liberté et sa responsabilité » (MH N. 233). Elle nous engage à être de « sages architectes » habités par l’espérance du Règne de Dieu, bâtissant le monde pour le bien, fidèles à la vérité, investissant dans l’éducation, tissant des relations humaines et amoureux de justice et de paix.

Comment ne pas être profondément touchés, comme chrétiens, par le contenu spirituel de cette encyclique qui nous interroge sur la prétention à l’efficacité, à « l’homme augmenté » alors que c’est dans l’acceptation de notre finitude que nous sommes sauvés :

« La finitude, lorsqu’elle est acceptée dans la vérité, n’appauvrit pas l’être humain, mais l’ouvre à la reconnaissance du visage de Dieu et de l’autre » (MH N. 122).


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