Dossier Pensée sociale chrétienne

Pourquoi l’encyclique du Pape Léon XIV adresse-t-elle un sérieux avertissement ?

Le pape Léon XIV consacre sa première encyclique aux défis posés par l’intelligence artificielle. C’est un signe fort et nécessaire. Cela montre que l’Église sait lire les signes des temps et que les chrétiens sont interpellés. Avec cette encyclique, l’Église s’inscrit dans le présent ; elle n’attend pas que les avancées techniques soient devenues depuis longtemps une réalité sociale et que les individus, les
responsables politiques et les institutions n’aient plus d’autre choix que de réagir.

Elle s’implique — avec une perspective socio-éthique finement équilibrée, ce dont nous avons aujourd’hui un besoin urgent.
La grande force de cette encyclique réside dans le fait qu’elle ne condamne pas l’intelligence artificielle avec une aversion pour la technologie, mais qu’elle ne la célèbre pas non plus naïvement. Elle pose la question décisive : quel genre de monde construisons-nous avec ces technologies ? Pour cela, le pape reprend les images bibliques de Babel et de Jérusalem. Babel symbolise l’orgueil démesuré, la domination, l’efficacité sans égard pour la dignité. Jérusalem symbolise la relation, la solidarité et la
construction commune. C’est une image forte pour notre époque. L’IA peut elle aussi devenir l’expression d’une nouvelle Babel : lorsqu’elle sert le contrôle, l’exploitation, la manipulation, la surveillance ou l’escalade militaire. Mais elle peut aussi contribuer à une coexistence plus juste, si elle est conçue dans l’intérêt du bien commun.
La première lettre de Léon est en outre une encyclique sociale. Et quelle encyclique ! Les deux premiers chapitres ne sont pas simplement une introduction au sens de « ce qui s’est passé jusqu’à présent ». Le pape redéfinit la doctrine sociale de l’Église comme une éthique sociale niveau, en tant que trésor précieux de l’Église.

Il ne fait aucun doute que l’IA est un enjeu social. La dignité humaine, le bien commun, la solidarité, la justice, les droits de l’homme et la protection des groupes vulnérables ne sont pas des concepts abstraits. L’IA le remet très concrètement en question. Qui contrôle les données ? Qui possède les modèles et les infrastructures ? Qui profite de l’automatisation ? Qui est surveillé, exclu ou discriminé ? Lorsque le pape affirme que parmi les biens destinés à tous figurent aujourd’hui les brevets, les algorithmes, les plateformes, les infrastructures technologiques et les données, c’est un signal fort sur le plan de l’éthique sociale.
Cela va à l’encontre d’une logique selon laquelle quelques entreprises ou milliardaires de la tech disposeraient des infrastructures centrales pour notre avenir.

C’est précisément pour cette raison que l’IA est un sujet qui concerne les chrétiens.
La foi chrétienne nous oblige à nous demander comment les êtres humains peuvent vivre bien, comment la justice devient possible et comment la dignité de chaque personne peut être protégée. Si l’IA marque si profondément notre présent, alors elle doit être au cœur de la responsabilité chrétienne. Il s’agit de vérité à l’ère de la désinformation, de liberté à l’ère du contrôle numérique, de travail à l’ère de l’automatisation, de démocratie à l’ère du pouvoir algorithmique et de la préservation de l’humain dans un contexte d’accélération technologique.

Avec cette encyclique, l’Église montre qu’elle sait être de son temps. Elle ne donne pas l’impression qu’elle aborde avec gêne, comme institution si ancienne, multi-séculaire, un sujet qui lui serait totalement étranger.

Alexander Filipovic, professeur, membre du ZDK (Zentralkomitee der deutschen Katholiken : Comité central des catholiques allemands)

Article issu de La Lettre trimestrielle de janvier (pour la recevoir dans votre boîte aux lettres, adhérez aux SSF !)

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