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Camille PERRIER
Le 18 novembre 2007
Construire des ponts vers l'avenir

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Construire des ponts vers l'avenir

Conférence donnée au cours de la session 2007 des Semaines Sociales de France, "Vivre autrement pour un développement durable et solidaire".

Par Luc Ferry

LUC FERRY, philosophe, ancien ministre de la Jeunesse, de l’Éducation nationale et de la Recherche de 2002 à 2004.

Changer de cap, préparer l’avenir et affronter la question difficile du développement durable suppose à mes yeux deux conditions. La première est que nous ayons des valeurs qui ne se réduisent pas aux valeurs morales formelles. Comme le dit Paul Thibaud, en une formule brève mais fort profonde et fort juste, la société dans laquelle nous vivons – société libérale sociale démocrate – c’est les droits de l’homme plus le marché. Droits de l’homme et marché, c’est formidable certes, mais totalement insuffisant. Pour changer de cap, il faut être capable – et toute la difficulté est là – de définir une autre direction. On ne peut pas changer de cap négativement. Il faut des valeurs au-delà de la morale, c’est-à-dire des valeurs spirituelles, que cette spiritualité soit religieuse ou laïque, croyante ou agnostique, peu importe ici. Il nous faut être en mesure de définir un projet qui permette de vivre ensemble, un horizon de vie. Les droits de l’homme visent la pacification du monde mais ils ne donnent aucun sens à l’existence, dans les deux sens du terme : aucune direction et aucune signification. La deuxième condition pour changer de cap, c’est d’être en mesure d’avoir une efficacité sur le cours du monde. On ne peut le faire si on n’a pas une barre qui tient la route et permet de guider le bateau. Il faut donc être capable de mettre en œuvre une politique qui agisse, qui change les choses. Or sur deux aspects – la question du sens et la question de l’efficacité sur le monde – nous sommes en grandes difficultés aujourd’hui. Je ne le dis pas par volonté d’être pessimiste. Je n’ai aucune envie d’entonner l’air du déclin ou de tenir un discours désespérant. Je suis plein d’espoir et d’optimisme – souvenons-nous de la définition de Bernanos : « l’optimiste est un imbécile heureux, le pessimiste est un imbécile malheureux ». Mais si nous voulons vraiment affronter les défis du développement durable et du rapport à l’avenir de manière lucide, il ne faut pas nous dissimuler la difficulté de la situation à laquelle nous devons faire face.

Ecologie et passions négatives

Certains diront que cela va beaucoup mieux. Le Grenelle de l’environnement ou ces Semaines Sociales en témoignent : la prise de conscience concernant l’environnement, le développement durable et le principe de précaution semble en bonne voie. Je pense pourtant que l'écologie aujourd'hui est beaucoup trop animée par des passions négatives pour être capable de définir à elle seule un horizon positif. Quelle que soit la bonne volonté des uns et des autres – que je ne mets nullement en cause – l'écologie s'appuie essentiellement sur ce que Spinoza appelait des « passions tristes », et non pas des passions joyeuses. Le plus grand théoricien de l’écologie, Hans Jonas, l’avait d’ailleurs dit dans son livre Le principe responsabilité : pour l’essentiel elle s’appuie sur la peur. Or aujourd'hui nous avons peur de tout. Nous avons peur du tabac, de l’alcool, du sexe, des poulets, des côtes de bœuf, des nano-technologies, de la Turquie, de la mondialisation, des délocalisations, des OGM, de l’effet de serre, du réchauffement climatique et de mille choses encore. Nous sommes animés par la peur. Et lorsque cette passion de la peur prolifère au sein d'un Etat Providence, elle devient la passion de la protection. Par ailleurs – et c’est un fait nouveau – sous l’effet des passions nouvelles déchaînées par l’écologie et le pacifisme, nous avons déculpabilisé la peur. Rappelons-nous ce que l’on nous disait dans les familles il y a trente ou quarante ans : avoir peu du noir était le signe de l’infantilisme ; il fallait dépasser sa peur pour devenir adulte, avoir du courage, prendre sur soi afin de se porter au secours d’une personne faible agressée dans un lieu public. Aujourd’hui, la peur n'apparaît plus comme une passion honteuse mais comme le premier pas de la prudence, voire de la sagesse, nous dit Hans Jonas. C’est grâce à elle que nous prenons conscience des dangers qui pèsent sur l’environnement. C'est sans doute vrai et à certains égards peut-être une bonne chose. Mais la peur et la passion de la protection ne suffisent en aucun cas à définir un projet positif. Nous sommes aujourd’hui en grandes difficultés tant sur la définition du sens de l’histoire que nous voulons construire que sur l’efficacité de l’action des humains pour deux raisons fondamentales : la déconstruction depuis plus d’un siècle de tous les principes traditionnels du sens, et la mondialisation, qui rend l'action politique extrêmement difficile et très peu efficace.

Les effets d’un siècle de déconstruction

Nous avons vécu un siècle – le XXe siècle – qui ne ressemble à aucun autre connu jusqu’à ce jour dans l'histoire de l'humanité. Tout a été déconstruit : la tonalité en musique, les principes des arts plastiques, notamment la figuration, les principes traditionnels du roman, notamment la chronologie ou la psychologie des personnages. Nous avons déconstruit toutes les figures et les valeurs traditionnelles, morales ou religieuses, de ce que l’on appelle le « sur-moi ». Ces valeurs restent partagées bien sûr par un grand nombre, mais elles sont singulièrement fragilisées. Elles sont devenues des colosses aux pieds d’argile. Ce siècle de déconstruction a eu deux bannières : la vie de bohème et l'avant garde. La vie de bohème est une idée magnifique, en tout cas amusante, apparue dans les années 1850. Le premier livre à en parler, pour l’opposer à la vie traditionnelle des bourgeois, est celui d’un auteur allemand émigré en France et guère lu aujourd’hui : Henry Murger, Scènes de la vie de bohème (1847). On se souvient surtout de l’opéra de Puccini qui en fut inspiré. Dans ce livre, Murger décrit la vie des étudiants qui vivent dans les soupentes des immeubles parisiens : des jeunes gens volontiers sans argent, qui ne recherchent pas la réussite sociale et vivent dans la marginalité. Ils vivent l’art pour l’art, comme on dit déjà à l’époque. Ils se donnent des noms passés depuis dans le langage courant : les « j'm’en foutistes », les « hydropathes », les « fumistes », les « incohérents »... Tous vont se regrouper sous la bannière de l’avant-garde. L’avant-garde pose par principe qu’il faut déconstruire la tradition et le passé, « faire table rase » de tous les héritages et patrimoines dans le but d’innover radicalement. Au nom de l’innovation absolue, le XXe siècle a ainsi anéanti, du moins profondément fragilisé, toutes les valeurs spirituelles. Il ne s’agit pas de réfléchir ici en croyant, mais de penser à l’ensemble de la société dont les valeurs, nous l’avons dit, se réduisent aujourd’hui pour l’essentiel au marché plus les droits de l’homme, valeurs au mieux économiques et morales, mais certainement pas spirituelles.

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