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Camille PERRIER
Le 15 novembre 2002
Table ronde - L'insécurité dans les quartiers urbains (2/4)

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Table ronde - L'insécurité dans les quartiers urbains (2/4)

PIERRE CARDO

Je vais rapidement indiquer d'où je viens parce qu'on n'a pas toujours une idée précise de l'origine des gens qui se retrouvent à la tête de responsabilités à un moment donné. Je viens du secteur privé et du tissu associatif pour ce qui est de mes activités bénévoles. Jusqu'à l’âge de trente ans, la politique me paraissait un monde un peu à part, auquel je ne comprenais rien. Mais à force de faire de l'associatif dans des milieux difficiles, on finit hélas ou heureusement, par s'impliquer. En quittant la province, après y avoir fait de l'associatif, à l'âge de vingt-cinq ans à peu près, je suis arrivé en région parisienne et j'ai commencé par me tromper : en rentrant dans le domaine de l'automobile, je croyais trouver un foyer universitaire auprès des usines Chrysler, et je me suis retrouvé trois mois dans un foyer d'immigrés. Cela m'a permis de m'intégrer un peu et de commencer à comprendre certaines problématiques. Je travaillais d'ailleurs dans l'automobile à l'époque.

Après cela, je me suis retrouvé dans la ZAC La Noë, qui venait d'être construite et représentait à l'époque 80% de la ville de Chanteloup, en logement social locatif uniquement. Etant donné le conflit et les scandales qui eurent lieu à l'époque autour d’un projet initial de plus de 4000 logements, la construction s'est arrêtée à 2320 logements après décision du tribunal, qui a condamné l'Etat parce qu'il avait oublié le permis de construire. Cela s'est traduit par une commune qui de deux groupes scolaires est passée à treize, qu'elle a dû financer elle-même, comme elle a fait pour tous les autres équipements. D'où une situation financière délicate et de plus des populations qui sont arrivées sans aucun contrôle, parce que c'était l'OIRP, alors en dissolution, qui gérait ces logements. Les cartons des impayés de loyer se sont retrouvés dans les couloirs pendant trois, quatre ans.

Je me suis donc beaucoup occupé d'associatif avant d'être maire ; j'ai été élu conseiller municipal en 1977, puis j'ai démissionné au bout de deux ans, n'étant pus d'accord avec mes collègues, et j'ai présidé des associations – les seules qui existaient à l'époque– dans le quartier, des associations socio-éducatives, socio-culturelles. C'est là que je me suis construit une culture personnelle de la prévention, des problèmes de violence et finalement d'insertion et d'intégration. 1983 : je suis le cinquième maire en huit ans, ce qui prouve la déstabilisation politique de la ville. Son déficit était par ailleurs important, avec quinze millions de recettes, trente millions de dépenses. Il a fallu s'accommoder de cela, la première proposition de l'Etat étant d'augmenter les impôts de 100 %. Cela ne s'est pas très bien passé, et j'ai appris qu'un élu doit commencer par savoir dire "non".

Je n'avais pas d'idée préconçue sur la façon de prendre le problème à l'époque. Je savais qu'il y a avait un chômage important, puisque avec tous les licenciements de l'automobile, on allait se retrouver du jour au lendemain avec 35 % de taux de chômage, les personnes concernées étant essentiellement des chefs de famille – il s'agissait de familles nombreuses bien sûr –, sans qualifications, issus de l'immigration, qu'on était allé chercher chez eux et qui travaillaient sur des chaînes automobiles, puis chez des sous-traitants et ensuite dans le bâtiment. La priorité pour moi était de faire un développement économique, ce que j'ai fait, et aussi de permettre aux gens d'accéder à l'emploi. D'où les structures que j'ai créées pour cela, en essayant de remettre les gens en état, en termes de formation, puis de préformation, puis psychologiquement, en essayant de les remotiver, etc. Tout un travail a été réalisé et continue aujourd'hui, ce qui fait que depuis cinq ans nous avons réduit le taux de chômage dans nos quartiers, alors qu'ailleurs en France, dans des quartiers similaires, cela a eu plutôt tendance à se stabiliser ou à augmenter même, malgré la reprise économique.

Nous avons aussi créé beaucoup de structures d'insertion, car je pars du principe qu'il y a des gens qui ne peuvent pas aller tout de suite dans l'entreprise. On ne peut pas les imposer au privé : l'entreprise privée pour moi est un lieu d'insertion, pas de réinsertion. Nous avons généré des structures pour permettre aux gens d'avoir une activité, un salaire, un vrai statut. Cela peut durer six mois comme six ans. Peu importe : l'objectif est d'éviter l'assistance permanente qui règne en maître dans les quartiers et touche l'ensemble des cages d'escalier, avec des effets pervers extraordinaires, notamment sur l'autorité parentale.

Le club de prévention spécialisée qui gérait à l'époque le foyer qu'avait créé Jean-Marie Petitclerc dans les années 70, une sorte de bunker qui avait brûlé plusieurs fois, a abandonné la gestion de cette structure, en raison de l'ampleur de la violence. Deux ans après j'ai créé une association pour la gérer moi-même, en attendant de trouver un kamikaze qui veuille bien présider cette structure, pour laquelle trouver régulièrement un directeur pose les pires problèmes. Cela brûlera vingt fois à peu près. Ce que je regrette, c'est que, bien que cette structure fonctionne toujours, elle soit la seule ouverte le soir et la nuit en Vallée de Seine, à ma connaissance, entre Paris et Rouen. Or quand on veut que les enfants ne traînent pas dans les cages d'escalier, il me paraît important qu'existent des lieux de réunion. Après, gérer le système, c'est autre chose. Nous recevons toutes sortes de critiques parce qu'il se passe là des choses que nous ne maîtrisons pas toujours, mais il me semble bon qu'on sache où sont les jeunes et qu'on ait un contact possible avec eux. Je regrette qu'il y ait beaucoup de discours sur le devoir d'agir pour les jeunes, en termes d'animation, d'éducation, etc, mais peu d'acteurs pour nous aider à le faire sur le terrain.

La situation s'est un peu améliorée, je passe sur tout ce que nous avons pu créer, comme le centre de la citoyenneté, le système de garde pour la petite enfance, du type "Babyloup", ouvert aujourd'hui en permanence, 24/24, sept jours sur sept et qui peut faire de l'accueil d'urgence. Nous avons en effet beaucoup de familles monoparentales, avec des personnes qui ont des horaires de travail difficiles. Les femmes de ménage, par exemple, commencent à travailler avant l'ouverture des bureaux et finissent après la fermeture : quelles sont les nourrices qui peuvent garder les enfants ?

Si nous ne voulons pas l'errance des jeunes, l'abandon au voisin, à la fratrie ou à la cage d'escalier, il faut mettre en place les outils qui permettent de répondre à ces besoins. Nous apportons ces réponses parce que certains élus considèrent que leur action se limite à être en possession d'une compétence et d'autres, qu'il y a un besoin et des habitants qui l'expriment, la question étant de savoir comment y répondre et avec quels moyens. Nous n'étions pas riches mais nous les avons trouvés.

Nous arrivons aux années 90, qui est la dernière période de fortes émeutes. En Ile de France, c'est nous qui avons connu les premières émeutes, en février 90, un peu avant Sartrouville et Mantes, alors que tout allait mieux : baisse du taux de chômage, impayés de loyer passés de 60 à 15 %, amélioration financière…La situation avait l'air tranquille, mais les événements ont explosé violemment. Je me suis retrouvé au milieu de bandes de jeunes qui s'attaquaient entre elles, Chanteloup / Achères, Chanteloup / Mantes-la-Jolie, Chanteloup / Les Mureaux, etc, la police essayant de régler les problèmes. Je me suis donc fréquemment retrouvé au milieu, à tenter de calmer les choses. Je ne le fais plus aujourd'hui, parce que quand on se retrouve pris entre 300 jeunes armés d'un côté et 250 de l'autre, on se demande où sont passés les parents, et je ne souhaite pas être le maire et le père de tout le monde. J'ai été marqué par le fait qu'à l'époque on vienne me chercher régulièrement, la police n'arrivant plus, disait-elle, à discuter avec les jeunes. Il est vrai que les échanges pavés-cocktails molotov et grenades lacrymogènes n'étaient pas les meilleurs outils du dialogue. Mais je me suis dit que je ne pouvais pas continuer à descendre, d'autant plus que les jeunes finissaient par faire exprès de me faire venir, me semble-t-il.

De ce contexte a résulté plusieurs choses. Ma réflexion sur le problème de la prévention et de la répression est partie de là. Avant je m'étais essentiellement occupé des causes en amont et j'ai voulu comprendre comment il se faisait qu'il y ait autant de jeunes dehors la nuit, y compris des enfants de deux, trois ans. Quand je me suis renseigné sur leur identité, on m'a expliqué que c'étaient toujours les mêmes. Je n'ai pas aimé que l'on dise régulièrement que c'étaient toujours les mêmes et que l'on ne fasse rien.

Un jour j'ai donc réuni tout le monde, travailleurs sociaux, enseignants, policiers, magistrats, et les associatifs bien sûr, et j'ai demandé si on pouvait envisager de lister ces jeunes dont tout le monde parlait et que je ne connaissais pas. On en a recensé quarante, mineurs, qui régulièrement avaient été identifiés, souvent par les enseignants, car dès le primaire il y avait eu des problèmes de violence, d'absentéisme, etc, des problèmes avec les parents, qui ne venaient jamais ou même étaient violents. Sur les quarante jeunes, j'ai demandé combien étaient connus des services sociaux. Réponse édifiante : on en connaissait un, et encore parce que les parents étaient venus demander un secours au service social. Frappé déjà par cette réponse, j'ai demandé combien il y avait de mesures judiciaires pour la commune, 50 % de la population a priori n'ayant pas vingt ans. Il y avait donc, étant donné les événements, beaucoup de jeunes susceptibles de faire l'objet d'un suivi, mais on ne connaissait qu'un nom.

C'est après cela que j'ai essayé deux choses. D'abord, la police était manifestement dépassée, la justice aussi : je me suis dit que j'avais à mettre en œuvre ce pour quoi on m'appelait régulièrement dans la cité, c'est-à-dire la médiation. Les bus étaient en grève, parce qu'il y a avait eu des agressions de chauffeurs, et la ligne devait être supprimée. Après négociation avec les patrons et les syndicats, j'ai obtenu qu'on puisse installer une présence humaine dans les bus. Elle a été co-financée. Cela s'est mal passé à l'origine parce que Jean-Marie Petitclerc n'était pas encore revenu à Chanteloup pour œuvrer. J'ai donc recruté des jeunes qui acceptaient de venir dans les bus passer un peu de temps. Mais sur les trois, au bout de six mois il n'y en avait plus un seul. Les transporteurs ont néanmoins demandé que le dispositif soit remis en place. Et aujourd'hui il a été pris en charge par les transporteurs privés eux-mêmes. La SNCF, les offices d'HLM ont fait de même. Je pense que la médiation est importante dans les problématiques actuelles de violence pour maintenir le lien social et faire en sorte d'éviter le conflit.

Deuxièmement, je trouve assez scandaleux aujourd'hui que l'on ne se soit pas rendu compte que nos institutions, l'école, la police, la justice, le social plus particulièrement, fonctionnent de façon cloisonnée sur nos territoires et sont en fait adaptées à des villes et des populations qui n'ont pas de problèmes. Par exemple, je confiais un jour à un procureur mon mécontentement de m'entendre répondre sans arrêt, quand je demandais aux institutions d'intervenir : "Nous ne pouvons rien faire". Il m'a répondu : "La loi est faite pour des gens normaux dans des lieux normaux". Il avait donc défini des zones de non-droit.

Je dirai simplement la chose suivante : je ne comprends pas qu'on puisse fonctionner sur un territoire comme une commune, ou un ensemble de communes, sans qu'il y ait des procédures et une coordination. Dans quels domaines ? La prévention, qui consiste en trois opérations simples : la détection, le signalement et l'action. Il ne s'agit pas de tout judiciariser, car cela génère des difficultés et des retards : un juge se demandera toujours s'il a à faire à un primo-délinquant ou à un récidiviste, il ne connaîtra pas le milieu familial, car chez moi une enquête sociale sur un enfant et une famille prend neuf mois, et elle sera faite par des gens qui n'habitent pas la commune. Il faut que le juge pour enfants connaisse tout de suite les faits et la famille. Seul le réseau local peut l'aider, il faut donc nous mettre en réseau.

On fonctionne aujourd'hui dans les quartiers comme si tout était normal, avec des moyens presque normaux, mais une présence sociale dans les familles qui n'existe plus. Je ne crois pas à la prévention dans ces conditions. On arrive toujours en retard, parce qu'on n'a pas organisé tout le système, on ne s’est pas doté de procédures. Aucune entreprise, aucune administration ne fonctionne en France sans procédures. C'est pourtant ce qui se passe dans les quartiers de France. Je suis favorable à une conception du maire comme coordinateur des procédures, travaillant avec les acteurs et leurs institutions, sans être lui-même le chef institutionnel de tous ces acteurs, car ce n'est pas son travail.

On parle de zones de non-droit : il s'agit de zones non seulement désertées par la police, mais aussi par tous les personnels. Quand chez moi, comme cela s'est passé il y a quatre mois, des travailleurs sociaux, à cause d'une agression, vont voir la médecine du travail qui les déclare, pour un temps indéfini, inaptes à tout contact avec la population chantelouvaise, y compris par téléphone, je m'interroge : qui va maintenir le lien social ? Si c'est le système mafieux ou les islamistes, qui ne demandent qu'à remplacer la République, nous allons au-devant de graves dangers.

Si on fait du maire une tête de réseau, je pense qu'il sera un excellent trait d'union entre le système répressif et le système préventif ; ce trait d'union n'existe pas pour l'instant, tout le monde se parle à distance. Je crois qu'on rendrait ainsi service à la justice, qu'on lui ferait gagner du temps et de l'efficacité, et qu'on permettrait aux acteurs sociaux et aux enseignants de ne pas se sentir isolés dans leurs institutions. Car au plan local on a envie de se serrer les coudes.

Dans la population, comme chez les acteurs, il y a des gens remarquables, et c'est cela qu'il faut garder, mais quand tout le monde se disperse sur le terrain et que des réponses incohérentes font face à des familles et des jeunes incohérents, on ne risque pas d'introduire de la cohérence sur le territoire.

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