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Camille PERRIER
15 novembre 2002
Affronter la violence

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Affronter la violence

Par Jean-David Levitte

Conférence donnée au cours de la session 2002 des Semaines Sociales de France, "La violence, Comment vivre ensemble ?"

Séance présidée par Jérôme Vignon conseiller principal à la commission de l'union européenne, membre du conseil des Semaines Sociales de France.

JEAN-DAVID LEVITTE, ambassadeur, représentant permanent de la France auprès de l'Organisation des Nation unies.

C’est un grand plaisir d’être parmi vous aujourd’hui, car les Semaines Sociales de France sont un de ces grands moments où s’incarne ce que la France peut proposer de meilleur au monde : le modèle social français. Vous en avez discuté les défauts, les difficultés, mais vu de l’extérieur il y a bien un modèle social français, caractérisé par une attention à l’autre et illustré par le mot de ”fraternité” inscrit dans l’emblème de notre République.

Vivant à New York, aux États-Unis, je mesure jour après jour les distances qui séparent les modèles sociaux français et américain. Le pays du self-made-man où le dollar-roi est le seul critère de la réussite laisse peu de place à l’État pour incarner le social. En revanche, les communautés de quartier, les communautés religieuses, les fondations jouent un rôle essentiel et représentent une vraie solidarité. En prolongement des Semaines Sociales de France, il y aurait un grand intérêt à poursuivre un dialogue avec vos interlocuteurs américains afin de bénéficier des expériences des uns et des autres. À ce titre, je voudrais rendre un hommage à Michel Camdessus, qui a été pendant treize ans à la tête du Fonds Monétaire International. Dans cette austère institution, il a introduit cette dimension sociale qui lui est chère ; et si certains estiment qu’il ne l’a pas fait assez, je peux pour ma part mesurer le chemin qu’il a fait parcourir au FMI pour que la dimension sociale fasse intégralement partie des recettes de l’institution.

Le thème de la violence est particulièrement bien choisi, car c’est un phénomène vécu par nous ainsi que partout dans le monde. Mais sa définition varie à travers le temps et l’espace. Dans nos écoles, une paire de claques ou un bizutage sont devenus des manifestations condamnables de la violence, alors que sous d’autres latitudes, les coups de canne donnés aux élèves font partie de la vie quotidienne. Mais c’est surtout dans la situation des femmes que l’on trouve, dans le monde entier, toute une série de violences qui font partie de la vie quotidienne, sans être considérées comme telles.

Alors comment définir la violence dans un monde globalisé, dans notre village planétaire ? Une définition unique réunissant tous les peuples de la Terre est-elle possible ? J’en ai trouvé une dans un rapport que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) vient de faire paraître. Réunissant des chercheurs du monde entier, l’OMS a étudié le phénomène de la violence sous un aspect inattendu : le coût de la violence pour les systèmes de santé du monde entier. La définition utilisée est la suivante : "Est violence tout usage intentionnel de la force physique ou du pouvoir, effectif ou sous forme de menace, contre soi, contre une autre personne ou contre un groupe ou une communauté, qui a pour résultat ou pour forte probabilité de résultat une blessure physique, la mort, une blessure psychologique, une atteinte au développement ou une privation."

Vue par l’OMS s’exprimant au nom de tous les pays du monde, la violence a donc une définition extraordinairement large. Les victimes à travers le monde entier se comptent chaque année en centaines de milliers. Certaines statistiques interpellent. L’OMS s’est par exemple essayée à une évaluation du coût de la violence par rapport au PNB. En première place : la Colombie où la violence représente 5% du PNB. Les victimes de blessures par armes à feu aux Etats-Unis, soignées dans les hôpitaux américains, ont un coût de 126 milliards de dollars par an. Les Etats-Unis détiennent par ailleurs un triste record : les homicides par coups de feu y représentent 11 000 victimes chaque année, contre 200 homicides seulement en France. S’efforçant d’évaluer le nombre de victimes de violence dans le monde en 2000, l’OMS dénombre environ 1 650 000 personnes, dont 815 000 suicides, 520 000 homicides et 310 000 personnes mortes des suites de guerres. La répartition géographique est également éclairante : 1 500 000 personnes mortes dans les pays pauvres ou à revenus intermédiaires et 150 000 seulement dans les pays développés. Ma conclusion rejoint la parole du Père Wreszinski, fondateur d’ATD Quart-Monde : "Là où les hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés. S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré."

Cette parole est inscrite sur le parvis des Libertés, sur la dalle du Trocadéro. Nous, Français, avons également fait inscrire ces mots dans les murs des Nations Unies, et nous avons pris l’initiative de réunir chaque année, le 17 octobre, tous les ambassadeurs des Nations Unies auprès de cette dalle, alors qu’une cérémonie se déroule au Trocadéro, pour rappeler à nos collègues l’importance du message du Père Wreszinski.

A la lecture des statistiques de l’OMS, la répartition des victimes entre homicides et suicides m’a également troublé. En effet, en Afrique et dans les Amériques (Nord et Sud), les homicides sont trois à quatre fois plus nombreux que les suicides, en Europe, les suicides sont deux fois plus nombreux que les homicides. Ces statistiques en disent long sur nos sociétés…

Mais ce qui m’a été demandé, c’est de vous expliquer comment les Nations Unies s’efforcent, dans un monde désormais globalisé, de répondre au phénomène de la violence, phénomène particulièrement complexe où se retrouvent des facteurs biologiques, sociaux, culturels, économiques, politiques, religieux… Les Nations Unies essayent d’y répondre à trois niveaux : le premier consiste à favoriser l’émergence d’une conscience universelle, le deuxième à aider concrètement au progrès économique et social, en liaison avec la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International, afin que s’efface en partie la misère et donc la violence. Le troisième niveau est celui du Conseil de Sécurité qui a pour but de contribuer à la paix et à la sécurité.

I. Favoriser l’émergence d’une conscience universelle

Dans l’action de l’ONU, l’émergence d’une conscience universelle va de pair avec l’affirmation d’un ordre juridique mondial. C’est le domaine où l’action des Nations Unies est la moins connue, la plus mésestimée, alors qu’à mon sens, c’est dans ce domaine qu’elles ont le mieux réussi.

L’ONU est un lieu de grandes conférences : chacun a en tête les rassemblements de Rio ou de Johannesburg (en septembre dernier). Les thèmes étaient ceux de l’environnement. Mais les Nations Unies ont organisé de grandes conférences sur des thèmes différents et bien plus proches de ce qui nous occupe aujourd’hui. À Copenhague, c’est la dimension sociale de l’homme qui a été traitée longuement, afin de faire apparaître entre tous les peuples du monde une convergence sur une même vision de la place de l’homme dans la société et de sa place au travail. À Pékin, c’est la situation des femmes dans la société qui a fait l’objet de grands débats où se retrouvaient des représentants du monde entier. À New York, nous avons réfléchi pendant plusieurs journées à la situation des enfants dans les différents pays du monde. Ces journées donnent lieu à des débats fascinants où s’expriment toutes les cultures, religions, civilisations du monde, et où il s’agit de progresser lentement mais sûrement vers une unité dans la diversité, vers une vision unique de la place de l’enfant, de la femme, de l’homme au travail. Ces débats sont difficiles, car chacun arrive avec ses convictions, et doit écouter l’autre, admettre la valeur de son regard, afin d’aboutir à des conclusions qui rassemblent l’humanité tout entière.

Par ailleurs, les Nations Unies sont parvenues à mettre au point quelques très grands textes. Le premier – présent à tous les esprits - est la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, adoptée au palais de Chaillot à Paris, et qui demeure aujourd’hui une très grande référence universelle. Cette grande déclaration a été complétée par une série de protocoles, notamment sur la situation des enfants, contribuant à mieux protéger nos enfants, interdire le travail des enfants ou leur enrôlement dans les armées. Le phénomène des enfants soldats est en effet un fléau qui touche notre monde sous toutes ses latitudes : il y en a aujourd’hui 300 000, entre 8 et 15 ans, filles – souvent violées – et garçons, qui sont véritablement les esclaves des armées ou milices. Dans un autre domaine, il faut citer les grands textes sur les droits de l’homme au travail que l’Organisation Internationale du Travail a fait aboutir. Ces textes sont importants parce qu’une fois qu’ils ont pris la forme de grandes conventions, ils sont ratifiés par les parlements du monde entier et intégrés dans les lois nationales. Ce n’est évidemment pas la garantie qu’ils seront appliqués fidèlement et scrupuleusement par chaque gouvernement, mais c’est un début à partir duquel on peut progresser.

C’est en ce sens que nous lançons actuellement un débat sur une forme de violence particulière : la peine de mort. En France et en Europe, nous sommes très fiers de l’avoir abolie, et nous avons tendance à faire la leçon et à souhaiter imposer cette abolition au monde entier. N’oublions pas que cette réforme ne s’est faite que récemment en France. Le débat est difficile : il nous oppose aux Etats-Unis et à un certain nombre d’autres Etats. Ce débat touche au cœur de la vision de l’homme dans la société. Mais les Européens s’efforcent de faire progresser ce débat, session d’Assemblée Générale après session d’Assemblée Générale.

Par ailleurs, le Conseil de Sécurité a pris deux initiatives : la création de deux Tribunaux Pénaux Internationaux, l’un pour le Rwanda et l’autre pour la Yougoslavie. Pour mettre un terme à la violence après les guerres qui ont ravagé l’espace balkanique ou le génocide qui a décimé le Rwanda, il est en effet fondamental que justice soit rendue. Ces deux instances ne sont pas parfaites, comme en témoignent les difficultés du procès de Milosevic, mais je les considère comme de très grands progrès. C’est la première fois depuis Nuremberg que l’on a créé de tels tribunaux et nous sommes à la recherche d’une formule pour juger les criminels Khmers rouges, en négociation avec les dirigeants actuels du Cambodge.

Nous avons également fait un immense progrès en créant la Cour Pénale Internationale (CPI), entrée en vigueur le 1 er juillet et dont les juges vont être élus en janvier prochain. Les crimes de génocide, les crimes contre l’humanité - qui sont les pires crimes - étaient en effet les seuls qui ne trouvaient pas de réponse au nom de la communauté internationale. Aujourd’hui, des coupables de tels crimes coulent des jours tranquilles. Il faut que demain ceux qui commettent des génocides et des crimes contre l’humanité sachent que justice sera rendue. Le chemin n’est pas achevé, puisque les Etats-Unis ainsi que certains autres États sont farouchement opposés à la création de la CPI, mais elle va pourtant prendre sa place dans la famille des institutions des Nations Unies et elle pourra dans les prochains mois juger les crimes contre l’humanité et les génocides commis par les pays qui ont ratifié son statut. C’est là un très grand progrès dans l’histoire de l’humanité.

Un autre grand champ thématique que couvrent les Nations Unies est celui du désarmement, car la pire des violences est naturellement celle de la guerre. Chacun a en tête le traité de non-prolifération, le traité d’interdiction des essais nucléaires, mais il y aussi des traités interdisant l’usage des armes chimiques et biologiques et nous sommes en train d’attaquer le chantier des petites armes (revolvers, kalachnikovs…). Alors que pendant la 1 ère guerre mondiale, 80 % des victimes étaient des soldats et des officiers, aujourd’hui, dans les dizaines de conflits qui ravagent la planète, 80 % des victimes sont des civils, et en particulier des femmes et des enfants. Parmi elles, 90 % sont victimes de ces petites armes. Face à ce fléau, nous avons engagé des négociations, qui prendront sans doute beaucoup de temps, qui nécessiteront la construction de conventions régionales… mais nous y tenons. Ces efforts sont nécessaires pour que le monde ne soit pas régi par la loi de la jungle, la loi du plus fort.

II. Aide au développement

Le deuxième champ d’action touche à la vie quotidienne : il s’agit d’aider au jour le jour chaque homme, chaque femme, chaque enfant à mieux vivre et à se développer. Pour cela, les Nations Unies ont créé une quinzaine d’institutions, spécialisées dans un métier : L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), le Haut Commissariat aux Réfugiés (le HCR traite le problème des 25 millions de réfugiés, victimes de guerres et de conflits), l’UNICEF pour les enfants (qui a éradiqué la variole avec la collaboration de l’OMS, et œuvre à la disparition de la poliomyélite d’ici deux ans)…

Ces grandes institutions spécialisées se trouvent confrontées à une concurrence de la part des Organisations non-gouvernementales (ONG), ce qui est très sain. Naguère, elles avaient un monopole et agissaient pour le compte des États. Progressivement, la société civile a souhaité prendre sa part du fardeau et les ONG se sont multipliées. Nous comptons d’ailleurs plusieurs organisations de référence en France. Ces organisations accomplissent avec succès des missions qui recoupent celles des institutions des Nations Unies. Grâce à Kofi Annan, sans doute le meilleur secrétaire général des Nations Unies à ce jour, la crispation a été évitée et les portes des Nations Unies se sont ouvertes aux ONG. Lors de nos grandes conférences, les ONG ne manifestent pas dehors comme pour le G8 ou l’OMC, elles sont à l’intérieur où une place leur est offerte. La concurrence joue dans les deux sens, puisque les fondations peuvent maintenant participer au financement des institutions spécialisées. Ainsi, Bill Gates a offert 800 millions de dollars pour aider à financer les campagnes de vaccination de l’OMS, et Ted Turner, le patron de CNN, a offert un milliard de dollars pour aider l’ONU à financer ses grands programmes. On voit donc se mettre en place une coopération ONU – privé pour l’aide au développement et pour faire face aux phénomènes de la violence, du développement, de la vie sociale.

Mais ces institutions sont inutiles si elles ne peuvent pas s’appuyer sur des États en bon état de marche. Un des grands problèmes du monde d’aujourd’hui, ce n’est plus le" trop d’État ", c’est trop souvent le " pas assez d’État ", voire le " pas d’État du tout ". Pensons à la situation de la Somalie ou d’autres pays africains, où les structures étatiques ont clairement disparu. On ne peut pas aider au développement, sans États en bon état de marche, sans une progression de la "bonne gouvernance". Ce thème est resté tabou pendant des années, au FMI, à la Banque Mondiale ou aux Nations Unies, car pour des pays du tiers-monde qui avaient conquis leur indépendance, il s’apparentait à des tentatives d’ingérence. Maintenant, il fait partie de nos discussions, et la conditionnalité dans l’aide est de mieux en mieux acceptée : chacun comprend qu’il ne sert à rien de dépenser des milliards de dollars pour aider des pays, si cet argent, au lieu d’aller vers les populations qui en ont besoin, atterrit dans les comptes en banque suisses de chefs d’État irresponsables. Peu à peu, la bonne gouvernance et la démocratie sont devenues des valeurs partagées. Ainsi, les pays de l’Union Africaine ont récemment déclaré qu’ils ne reconnaîtraient plus comme l’un de leurs membres un pays dont les dirigeants seraient arrivés au pouvoir par des voies non démocratiques (comme des coups d’État). Cette évolution est fondamentale, car la violence est d’abord le résultat de la "mal-gouvernance ", d’une forme de " mal-État ". Là où est la démocratie, il y a la paix.

III. Le Conseil de Sécurité et le maintien de la paix

Cela m’amène au mandat confié au Conseil de Sécurité : garantir la paix et la sécurité dans le monde. Pendant des décennies, le Conseil de Sécurité a été paralysé : la guerre froide en faisait le lieu d’affrontement des deux blocs. Le Conseil de Sécurité a toutefois réussi à mettre en place des "rideaux de troupes" pour séparer des belligérants : entre Chypriotes grecs et turcs, au Sahara occidental, entre Inde et Pakistan au Cachemire. Mais il n’arrivait pas à régler les conflits. Depuis la chute du mur de Berlin et l’implosion de l’Union Soviétique, les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité (Etats-Unis, Royaume-Uni, Russie, France, Chine) et les dix membres élus peuvent discuter sans barrières idéologiques.

Les conflits auxquels nous devons faire face ont évolué : le monde bipolaire avait maintenu une chape de plomb sur les conflits ethniques et internes. Aujourd’hui nous assistons à une prolifération de ces conflits, qui sont à la fois ethniques, internes et à dimension internationale. Les Européens ont en tête les Balkans, les conflits de Croatie, de Bosnie, du Kosovo… mais les conflits africains sont également concernés. Face à cette prolifération des conflits d’un nouveau genre, complexes, à la fois internes et externes, le Conseil de Sécurité s’est trouvé désemparé et a bien mal débuté dans son nouveau rôle : pensons au Rwanda, à Srebrenica, à l’échec des Nations Unies en Somalie. Peu à peu, le Conseil de Sécurité a tiré les leçons de ces échecs et réussit maintenant mieux, même si ce n’est pas encore parfait.

Le Cambodge a subi un génocide sans que l'ONU puisse agir, du fait de la guerre froide. Mais dès la guerre froide terminée et le conflit entre Chine et Vietnam surmonté, les Nations Unies ont pu intervenir pour organiser des élections et imposer la paix. Ce fut aussi le cas au Salvador, au Timor (qui est maintenant indépendant et a rejoint l’ONU), ainsi que pour de nombreux conflits africains. Une quinzaine de "missions de paix" sont en place dans le monde aujourd’hui, totalisant près de 47 000 casques bleus, dirigés par le Français Jean-Marie Guéhenno. Il est le deuxième personnage des Nations Unies, ayant remplacé Kofi Annan dans ce poste quand celui-ci est devenu secrétaire général.

Les crises à gérer sont extrêmement complexes : prenons l’exemple de la Sierra Leone. Ce pays a été pendant 10 ans victime d’un conflit horrible, marqué par une rébellion sans foi ni loi qui exploitait les diamants pour financer des milices souvent composées de jeunes, d’enfants de 12 à 15 ans, qui étaient drogués et se livraient aux pires atrocités. Des enfants étaient trouvés mutilés (appelés en Sierra Leone "manches courtes" ou "manches longues" selon que le coup de machette a coupé le bras plus ou moins haut ) par d’autres enfants, drogués. Le but était de terroriser la population pour l’obliger à accepter la dictature des milices et de leurs commanditaires. Les pays africains ont tenté de mettre fin à ce conflit, mais sans succès, et il y a trois ans le Conseil de Sécurité s’est donc attelé à la tâche. Cela signifiait déployer une opération de paix en Sierra Leone : 17 000 hommes ont été envoyés dans ce petit pays pour y restaurer la paix et l’ordre. Ce fut au départ une véritable catastrophe, parce que les contingents étaient mal préparés, mal équipés. Là encore, nous avons tiré les leçons de ces problèmes et grâce à un apport britannique, nous avons restructuré ce contingent. Peu à peu, cette force a réussi à prendre le dessus, à rétablir l’ordre, et nous sommes passés à une deuxième étape : le désarmement, la démobilisation et la réinsertion des combattants. Nous avons désarmé 42 000 combattants des différentes milices, dont la plupart avaient 12 à 14 ans. Au-delà du maintien de la paix, il fallait éviter que ces enfants ne repartent dans la brousse s’engager comme miliciens. Il a donc fallu créer – comme partie intégrante du plan de paix – des écoles, des emplois, une économie digne de ce nom, mais aussi des structures étatiques : un gouvernement, une justice. Et ceci à la fois dans la capitale et dans le pays tout entier. C’est dire si une opération de paix des Nations Unies est actuellement bien plus que de séparer les belligérants. C’est littéralement d’abord imposer la paix et ensuite reconstruire, d’un bout à l’autre, des États, des sociétés.

C’est également ce que nous essayons de faire en Afghanistan. Lorsque les Talibans se sont effondrés à la suite des opérations militaires américaines, la population a été confrontée à un véritable vide d’État, mais aussi un vide social : après 25 ans de guerre (invasion soviétique, puis guerre civile), il n’y avait plus de structures capables de tenir la société. Ce que les Nations Unies s’efforcent de faire en Afghanistan est similaire à ce qui a été fait en Sierra Leone, dans des circonstances extrêmement difficiles du fait du tribalisme et des fortes traditions qui marquent ce pays.

Un autre exemple qui me tient particulièrement à cœur est celui de la région des Grands Lacs africains. Au sein du Conseil de Sécurité, c’est la France qui est en charge de cette région, notamment de la République Démocratique du Congo où sept armées étrangères étaient présentes depuis quatre ans, faisant régner la terreur, pillant, violant… Ce conflit a fait plus de trois millions de morts en quatre ans, non pas du fait des combats (eux-mêmes n’ont fait que quelques dizaines de milliers de victimes), mais de par les destructions provoquées par des décennies de lent effondrement de toutes les structures étatiques. Cet effondrement a été achevé par l’invasion étrangère et la guerre civile.

Les ambassadeurs du Conseil de Sécurité ont visité cette région, rencontrant les chefs d’État, mais aussi allant au contact du terrain. Kisangani, au bord du fleuve Congo, a une population équivalente à celle de Lyon. Dans cette ancienne perle de l’empire belge, il n’y a plus ni électricité, ni eau potable, ni essence, ni voitures, ni hôpitaux, ni médicaments, ni sel, ni sucre. La population est au bord de la famine. Le bilan humain s’explique par ces conditions. Or, si le Conseil de Sécurité ne s’occupe pas de ces crises oubliées, personne ne le fera car depuis la fin de l’affrontement bipolaire, qui s’intéresse encore aux conflits africains ?

Enfin, la lutte contre le terrorisme est la dernière tâche qui a été confiée au Conseil de Sécurité : nous avons souhaité aider les Etats-Unis à faire face à Al Qaida, nous avons organisé un comité du contre-terrorisme, et nous essayons de lutter d’une façon coopérative, c’est-à-dire en rassemblant tous les États du monde pour faire face à une nouvelle forme de terrorisme qui menace tous les pays du monde. Car personne n’y échappe.

Pour conclure, j’espère vous avoir fait partager ma conviction : les Nations Unies sont absolument irremplaçables et la France et l’Europe, parce qu’elles incarnent un certain nombre de valeurs et de convictions, y ont un rôle tout particulier à jouer.

Débat

Question : Quelles sont les raisons de l’opposition des Etats-Unis à la création de la Cour Pénale Internationale, et pourquoi ne l’ont-ils pas ratifiée ? Quelle sera l’efficacité de cette instance si les Etats-Unis n’y participent pas ?

Nous autres Européens vivons le partage de la souveraineté comme une évidence. Après les leçons des guerres mondiales, nous nous sommes engagés dans la construction européenne. Pour les Etats-Unis, le respect par les autres de leur souveraineté est un impératif absolu. L’idée que des Américains puissent un jour être soumis au jugement de la Cour Pénale Internationale leur pose problème. Le risque est mince, car la CPI a été créée pour juger des Milosevic, Pol Pot,etc. Mais un pays qui signe le traité de Rome sur la CPI place tous ses citoyens, et notamment les militaires, en situation d’être jugés par elle s’ils commettent un crime de génocide, un crime contre l’humanité ou un crime de guerre. Cette disposition ne s'applique toutefois que si ces hommes ne sont pas jugés par leur justice nationale, et c’est pourquoi nous voulons convaincre les Etats-Unis : en tant que pays démocratique, ils ne manqueraient pas de juger eux-mêmes si l’occasion se présentait. Pourtant, devant ce risque, si minime soit-il, les Etats-Unis ne veulent pas signer et ratifier le traité de création de la CPI. Elle a néanmoins été créée, portée par l’Europe avec de nombreux pays latino-américains, africains et asiatiques : 139 pays ont signé le statut de Rome.

Question : Pourquoi ne parvient-on pas à faire appliquer les résolutions de l’ONU sur le conflit israélo-palestinien ? Pourquoi l’ONU est-elle si silencieuse, que peut-elle faire, est-ce seulement l’affaire des Etats-Unis ?

Il y aura un jour, j’en suis convaincu, la paix au Proche-Orient. En effet, nous en étions extraordinairement proches quand Arafat et Barak se sont réunis autour de Bill Clinton. Et je suis convaincu que nous reviendrons un jour aux " paramètres Clinton ", qui posaient les fondements d’une solution :

* une solution qui donnerait au peuple palestinien les territoires de la Cisjordanie et Gaza (avec quelques échanges entre les principales colonies de peuplement israélien et des territoires israéliens près de Gaza),

* une solution partageant soigneusement Jérusalem (avec un statut particulier pour les lieux saints), cette ville restant " ouverte " et devenant la capitale des deux Etats.

* Des avancées vers le règlement des dossiers importants des armées et de l’accès à l’eau.

Malheureusement, les négociations n’ont pas abouti. Mais je suis convaincu que le processus de paix reprendra. Nous y travaillons aux Nations Unies dans le cadre du " quartet " qui réunit un représentant de l’ONU (Kofi Annan), un représentant des Etats-Unis (Colin Powell), un représentant de l’Union Européenne (Javier Solana) et un représentant de la Russie (Igor Ivanov). Ils sont en train de négocier la " road map ", le chemin pour revenir aux paramètres Clinton. Il va y avoir des élections en Israël en janvier, il y en aura également en Palestine. C’est dès la fin de cette double procédure électorale que nous verrons – je l’espère – repartir les espoirs de paix et s’appliquer cet itinéraire sur lequel travaillent actuellement les diplomates.

Cet exemple montre que les Nations Unies ne se désintéressent pas du tout du problème du Proche-Orient. La résolution 1390 adoptée il y a quelques mois à l’unanimité exprime leur vision, leur espoir et leur volonté de voir vivre côte-à-côte deux États, Israël et la Palestine, à l’intérieur de frontières sûres et reconnues. Il a fallu attendre plusieurs décennies avant d’en arriver là et je crois que c’est une pierre blanche parmi toutes nos résolutions. Malheureusement, trop souvent, les résolutions sont annulées par le veto de l’un des membres permanents du Conseil de Sécurité. Cela donne le sentiment qu’il y a dans notre approche du conflit un double standard : beaucoup d'exigence vis-à-vis de l’Irak et beaucoup moins vis-à-vis d’autres pays. C’est l’un des problèmes soulevés par l’existence du veto ; mais il faut être réaliste : le système international n’est évidemment pas parfait, il faut s’efforcer de le faire vivre au mieux. Et mon sentiment est que depuis la fin de la guerre froide, le Conseil de Sécurité travaille de mieux en mieux.

Question : Le concept de droit d’ingérence a-t-il sa place dans la réflexion et l’action des Nations Unies ?

Le droit d’ingérence est une spécificité française : rendons hommage à Bernard Kouchner et Mario Bettati, à nos ONG, qui l’ont pratiqué avant d’en faire une théorie. Lorsque nous avons lancé le débat aux Nations Unies, nous nous sommes trouvés en face d’une majorité d’États issus de la décolonisation, qui avaient lutté pour leur indépendance, et qui n’étaient pas prêts à voir leur souveraineté mise à mal par le droit que s’octroieraient d’autres États ou des ONG d’agir sans obtenir l’autorisation des gouvernements concernés. L’Assemblée Générale des Nations Unies s’est littéralement scindée en deux. Beaucoup de pays comme l’Inde, le Pakistan et l’Algérie ont exprimé l'idée que leur souveraineté était sacrée. Nous avons progressé en trouvant une formule qui rassemble : le droit d’ingérence est devenu le " devoir de protéger ". Tous les pays de la planète sont amenés à considérer que lorsqu’il y a des violations massives des droits de l’homme (comme au Kosovo, au Rwanda, au Cambodge), la communauté internationale tout entière a le devoir de se rassembler pour protéger ces populations victimes. Et si ces populations sont victimes de leur propre gouvernement, il y a maintenant consensus pour affirmer le devoir de la communauté des nations d’agir malgré et contre ce gouvernement.

Question : Ne faut-il pas beaucoup plus de militaires pour faire la paix que pour faire la guerre ?

Les Nations Unies n’ont pas d’armées, et les 47 000 hommes à sa disposition viennent des pays qui souhaitent participer et apporter les troupes nécessaires à l’organisation des opérations de maintien de la paix. Le nombre est défini en fonction des besoins. Si nous avions davantage de missions, nous n’aurions sans doute aucune difficulté à trouver les soldats nécessaires, car les pays sont volontaires pour fournir des soldats de la paix.

Pour conclure, je crois qu'il serait bon que la force de réaction rapide européenne qui devrait être prête dans un an commence ses tâches en étant l’ossature d’une mission de paix des Nations Unies. Elle n’est pas à l'origine conçue pour cela, mais cela contribuerait à donner de l’Europe, de la politique étrangère de l’Union Européenne, un visage très concret, au service de la paix et des Nations Unies.

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