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Camille PERRIER
15 novembre 2002
Les faits marquants du samedi après-midi

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Les faits marquants du samedi après-midi

Synthèse du samedi après-midi de la session 2002 des Semaines Sociales de France, "La violence, comment vivre ensemble ?".

Les conférences données dans l’après-midi ont permis de poursuivre les débats sur le thème de la compréhension de la violence dans nos institutions : l’Etat, l’école ou encore la religion.

Le premier intervenant, Denis Salas, s’est attardé sur la question de la perception de la violence aujourd’hui par rapport à hier. Selon lui, nos sociétés actuelles deviennent ainsi de plus en plus punitives, alors qu’une approche humaniste a longtemps privilégié une dynamique d’intégration et de réinsertion dans le traitement de la violence.

La perception que l’on se fait du crime a énormément varié d’une époque à l’autre. Telle a été la première constatation du magistrat, ancien anthropologue du droit : « La délinquance a constamment varié à la hausse ou la baisse ».

Mais une référence dans les réponses que l’on a pu apporter à la violence n’a pas changé : la défense de la personne humaine. « Cela s’explique par l’héritage du christianisme où l’on avait comme priorité de comprendre un acte violent avant de le sanctionner », a souligné Denis Salas.

Cet héritage chrétien, inspiré notamment de Saint Thomas d’Aquin ou de Mabillon, s’exprimait par le « soucis d’être miséricordieux ». Ce souci donnait ensuite naissance à « la volonté de comprendre les motivations profondes d’un acte dans un but de réinsertion ou de réintégration ». Tocqueville participait, selon l’orateur, à ce même mouvement prônant « l’égalité des conditions et de traitement ». Une égalité qui voyait avant tout le coupable comme une personne humaine. Cela explique l’atténuation croissante des peines à laquelle on a assisté.

Après la deuxième guerre mondiale, l’humanisme a trouvé un élan nouveau grâce à l’influence d’hommes et de femmes qui voulaient sortir de l’horreur du conflit. «L’amendement, la réinsertion dominaient dans les textes de l’époque», a souligné le magistrat. Le souci de traiter humainement les prisonniers, de ne pas infliger de sanctions démesurées, motivaient en effet totalement les choix politiques de l’époque.

L’Etat providence a aussi relancé cette «machine d’intégration» en privilégiant l’humanité et la pitié dans le traitement des criminels.

Mais ce «modèle intégrateur a finalement vacillé sur ses bases», a expliqué l’orateur. Et l’on a peu à peu délaissé l’héritage humaniste pour traiter le problème de la violence.

Comment est alors perçue la violence aujourd’hui ? Le magistrat a fait de cette question le point central de son exposé. « On redécouvre une autre violence qui sort de l’individu, qui nous décentre par rapport à nos repères habituels, qui se lit dans l’insécurité qu’elle produit, le traumatisme subi par les victimes », a-t-il affirmé. Aujourd’hui la violence ne se lirait donc plus dans la personnalité du coupable mais dans les conséquences de son acte.

Le magistrat a ensuite apporté quelques éléments de réponse pour comprendre la rupture avec l’héritage humaniste.

On assiste tout d’abord à un « déclin des politiques sociales et éducatives » et à une « croissance des politiques répressives ». « On est entré dans une logique de contrôle des populations réputées à problèmes », a soutenu Denis Salas. Ce qui lui a fait ajouter : « On est de plus en plus amnésique sur les causes de la violence, myope sur ses conséquences et aveuglé par ses effets visibles ».

Deuxième élément de réponse : une « montée en puissance de l’Etat pénal ». Selon Denis Salas, le politique trouverait dans le durcissement des peines le moyen de compenser une perte d’influence dans la société.

Enfin, la percée terroriste, notamment depuis le 11 septembre 2001, a « démultiplié la violence de masse ». Et de plus en plus de moyens de destruction de masse se trouvent dans les mains de groupes terroristes.

Face à cette nouvelle violence, comment réagir ? Les Etats-Unis et la Grande-Bretage semblent avoir trouvé, selon l’orateur, de « nouveaux types de réponses en opposition complète avec l’héritage de l’humanisme ». Prévention des risques de la vie quotidienne, incarcération comme protection ultime : les deux pays ont tout mis en œuvre pour neutraliser les délinquants.

Denis Salas croit voir apparaître en France les signes d’un rapprochement avec ce mode de traitement de la violence. Ainsi « les incivilités ne sont plus perçues comme une défaillance de l’éducation mais comme un premier pas vers la violence institutionnelle ». De même, « on sanctionne les violences sexuelles en tenant moins compte de la personnalité de l’auteur mais davantage du traumatisme de la victime ».

L’exemple le plus extrême de cette évolution a été l’exécution retransmise en direct à la télévision américaine de Timothy McVeigh, auteur d’un acte terroriste aux Etats-Unis, « à la seule intention des victimes ».

« Nous sortons d’un schéma où la peine était proportionnelle à la faute et où le criminel était vu comme ayant une pathologie à traiter », a conclu Denis Salas. « Nous sommes entrés aujourd’hui dans une dialectique du risque et de la précaution, où le traitement du coupable est moins important que sa neutralisation ».

Ces propos ont suscité dans le public plusieurs questions tournant autour du rôle du politique face à la violence. Denis Salas y a notamment répondu en citant Emile Durkheim : « L’Etat est l’organe chargé d’élaborer des représentations qui valent pour la collectivité ».

Quant aux solutions que l’on pourrait développer en France, le magistrat a répondu aux interrogations du public en évoquant des solutions alternatives à l’incarcération, par exemple les travaux d’intérêt général. « Ces solutions, il faut les développer », a-t-il soutenu avant d’ajouter : « Il faut aussi travailler à des politiques qui rendent les prisons dignes de la République ».

Pause

Après une pause, les débats ont repris avec deux intervenants Marie-Danielle Pierrelée, principal de collège au Mans, et Malek Chebel, anthropologue et écrivain. Deux « personnalités souriantes » selon le président de la séance Christian Delorme. Mais qui savent se montrer « sévères » sur les institutions qu’ils connaissent de l’intérieur : l’école pour la première, l’islam pour le second. Des institutions souvent au cœur de la violence.

La première oratrice Marie-Danielle Pierrelée, a commencé son intervention par un constat alarmiste : plus de 80 000 incidents graves ont été signalés l’an dernier dans des établissements scolaires. « La violence des jeunes s’exerce d’abord envers d’autres jeunes », a-t-elle précisé. Ceux qui « disjonctent » ne sont pas les premiers de la classe. Ils sont pratiquement tous en échec scolaire.

« Certains arrivent à l’école en se sentant déjà étrangers, stigmatisés, mal accueillis, a-t-elle affirmé. Donc, ils n’hésitent pas à se lancer dans la politique du pire ». Leurs congénères, ceux qui acceptent le jeu de l’école, sont considérés comme des « traîtres » ou des « bouffons ».

« Aujourd’hui l’école vante les progrès de sa démocratisation mais elle fonctionne pour les privilégiés en se parant des atours de l’égalité », s’est insurgée la principale.

Face à cette violence à l’école, née des dysfonctionnements de l’institution elle même, Marie-Danielle Pierrelée a prôné le dialogue et l’écoute : « On ne peut maîtriser la violence de l’autre mais apprendre à se maîtriser, à mettre des mots sur ses émotions. Des situations de violence peuvent être évitées si l’enfant sait qu’il sera écouté ».

Pour illustrer ses propos, l’oratrice a relaté sa propre expérience, l’ouverture d’un collège un peu particulier au Mans : « On nous a proposé un emplacement en ZEP (Zone d’éducation prioritaire) et on nous a envoyé tous les enfants qui gênaient partout ailleurs ».

Après un premier trimestre « de violence continuelle », les méthodes appliquées ont porté leurs fruits : « Nous avons mis en place six heures de tutorat par semaine, un temps extrêmement riche, extrêmement fort, pendant lequel les élèves ont compris que les adultes n’étaient pas là pour les juger mais pour les aider ». Une heure par semaine était aussi consacrée à des « ateliers de réparation du lien » : « L’élève qui a été victime d’un conflit exprime la façon dont il a vécu la situation. Chaque élève concerné accepte de se mettre à la place de l’autre ». Grâce au dialogue, à l’écoute, à l’échange, les professeurs ont pu faire au deuxième et au troisième trimestre cet étrange constat : « Dans la cour de récréation, tout était calme ».

« L’institution scolaire ne se remet en cause à aucun moment, a conclu Marie-Danielle Pierrelée. Elle est trop assurée de sa supériorité ». Et c’est le même constat qu’a fait le second orateur, Malek Chebel, mais à propos de l’islam.

L’anthropologue a commencé son intervention sans prendre de gants : « Aujourd’hui il n’est plus possible de tenir un langage de vérité par rapport à l’islam. Une partie des musulmans ont oublié sa vocation civilisatrice ».

Surtout, il a dénoncé une absence de responsabilité dans l’islam tel qu’il est défini par les autorités religieuses musulmanes. « Or l’islam ne pourra être respecté que lorsqu’il sera compris », a-t-il souligné.

Comme avec l’école, la violence liée à l’islam pourrait se résoudre, selon l’orateur, par le dialogue et la reconnaissance de l’autre, le devoir de fraternisation « qui est pourtant dans les textes ». « Si on n’écoute pas le chrétien, comment peut-il nous écouter ? Si on ne traite pas chez nous la femme sur un pied d’égalité avec l’homme, comment cette égalité peut-elle exister à l’extérieur ? », a-t-il relevé.

« Aujourd’hui on ne voit plus l’islam dans sa totalité mais à travers la perversion que certains en ont fait », a-t-il regretté.

Pour que les choses changent, plusieurs solutions existent selon lui : accepter l’autocritique et « considérer que la parole de l’autre n’est pas que de la fumée ».

Après un déluge d’applaudissements, ces interventions ont suscité un déluge de questions, rapportées par Françoise Le Corre et Aimé Savard. Beaucoup se sont ainsi étonnés que Malek Chebel prenne « autant de risques » en prononçant un tel discours. « Je parle au nom de la majorité silencieuse, a-t-il répondu, soit un milliard d’individus. Au fond, les musulmans qui posent problème ne sont que 200 millions ! »

Quant au constat que les mosquées sont pleines par rapport aux églises françaises, il a simplement répondu : « Il ne suffit pas d’être pratiquant. Il faudrait aussi être responsable individuellement ».

Cette question de la responsabilité, qui s’applique également à l’école, a été soulevée par Marie-Danielle Pierrelée. Selon elle l’école transmet des savoirs mais manque parfois à d’autres obligations. Ainsi répondant à une question sur la formation des enseignants, elle a reconnu que « ceux qui arrivent en ZEP se rendent compte que les élèves en face d’eux ne veulent pas de leur savoir ». « On ne leur apprend pas à gérer des cours », a-t-elle regretté.

Dans le collège où elle travaille, les enseignants n’ont pas seulement le rôle de transmetteurs de savoir : il sont aussi tuteurs et chefs de projet. Un triple rôle qui a contribué au succès de son collège pas comme les autres. Et qui a semblé recevoir l’approbation d’un public, assurément conquis par l’idée.

Isabelle Tourné

Etudiante au Centre de Formation des Journalistes

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