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Camille PERRIER
Le 25 novembre 2001
Grand témoin  - La santé dans le monde

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Grand témoin  - La santé dans le monde

Marc Gentilini, Professeur de médecine, président de la Croix-Rouge française

Mesdames et Messieurs,

vous avez eu une journée très remplie. Pour ne rien vous cacher, la mienne le fut aussi, et celle de demain le sera davantage. Si je dis cela, ne n'est pas par suffisance, c'est seulement pour souligner que les temps sont durs pour tout le monde. Les problèmes s'accumulent. Au fond, je n'ai pas de chance, parce que j'ai accepté la présidence de la Croix-Rouge française dans des conditions difficiles, et depuis tout va de mal en pis; il n'y a que des catastrophes ! J'ai commencé mon mandat avec l'ouragan Mitch en Amérique centrale; il y a eu ensuite un tremblement de terre en Colombie, l'effondrement de terrain au Venezuela, un nouveau séisme en Turquie, la guerre du Kosovo et l'Albanie, les naufragés kurdes du Var, les clandestins de Sangatte et du tunnel sous la Manche, les inondés de l'Aude puis de la Somme, l'explosion de Toulouse, le 11 septembre des États-Unis, l'Afghanistan, l'Algérie, l'éternel conflit israélo-palestinien, etc. Face à cela, il y a l'intervention dans l'urgence, mais surtout et souvent la réparation dans la durée !

Médecins du troisième millénaire, nous avons appris à sortir de nos citadelles, à ne pas être des incarcérés hospitalo-universitaires, à découvrir d'autres sites, d'autres gens, d'autres drames, par conviction d'une part et par profession d'autre part - puisque ma discipline était la pathologie infectieuse et tropicale. Je suis convaincu, comme beaucoup, que la vraie médecine n'est pas une médecine qui se sépare des autres, mais celle qui cherche la collaboration avec, en particulier, des agronomes, des hydrologues, des sociologues, des urbanistes, des écologistes... afin d'embrasser les situations les plus complexes dans leur ensemble et de lutter contre les inégalités.

Le problème des humanitaires actuellement, en Afghanistan par exemple, n'est pas d'aller soigner les gens. Même ceux qui s'adonnent à l'exercice médiatique consistant à agir dans l'urgence et, l'urgence terminée, à repartir, ont compris, tardivement, que cette démarche était insuffisante, et qu'il fallait, au-delà de la première heure, se soucier de la réparation puis du développement durable. Et les cow-boys de l'urgence sont bloqués aux frontières et attendent (après avoir rappelé qu'il ne fallait pas confondre militaire et humanitaire) que les militaires leur sécurisent la voie pour pouvoir s'engager. Or il faudrait plus d'humilité dans les démarches que nous, médecins, entreprenons. Beaucoup de remise en cause, y compris celle de dogmes installés depuis quelques décennies. Ça, ce serait une démarche saine et, de plus, utile. En Afghanistan, le problème n'est pas d'aller soigner tout de suite, ni d'installer des pompes pour produire de l'eau saine pendant quelques semaines; elle est de définir les conditions de la restauration de la société et son épanouissement. Mais, pour l'instant, toute l'armée humanitaire est mobilisée, l'arme au pied, et ne sert presque à rien. Le CICR (Comité international de la Croix-Rouge) a quand même réussi à conduire des convois. L'unicef relance son action, et des associations qui avaient l'habitude de travailler en Afghanistan ont pu commencer à se réimplanter dans la zone dite libérée. Mais nous devrions réfléchir davantage: au Kosovo s'est produit un exode massif de la population, et les humanitaires n'étaient pas prêts. À l'inverse, en Afghanistan, on a annoncé un exode massif de la population: toutes les organisations internationales, le HCR, l'UNICEF, la Fédération des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge et d'autres étaient là, avec les tentes, les réchauds, les sacs de riz, et rien ne s'est produit. Cette vérité, on la cache à la radio et à la télévision, erreur d'analyse et arrêt de production.

Quittons l'Afghanistan d'Asie et gagnons un autre Afghanistan en Europe: Sangatte, près de Calais. Il y avait à Sangatte des hommes, des femmes, des enfants qui campaient, dans les rues, dans les squares, sans hébergement. La ministre de la Solidarité de l'époque et le ministre de l'Intérieur ont fini par se mettre d'accord et se dire: "Il faut faire quelque chose." Et les habitants de Calais ont dit: "Oui. Il faut faire quelque chose pour ces gens, parce qu'ils sont dans la rue et qu'il y en a quelques-uns qui, par les fenêtres ouvertes, entrent dans nos maisons et s'y installent. C'est vrai qu'ils ne sont pas méchants, et quand on s'étonne de leur présence, ils s'en vont. Ils ne prennent rien. Mais enfin, tout de même, il faut faire quelque chose !" Alors on a ouvert, dans un immense hangar, un centre d'hébergement précaire. On nous a dit: "On vous confie cela, mais n'en faites pas trop, parce que sinon ce sera attractif; et il ne le faut pas. Il faut que la précarité du lieu soit dissuasive." On a fait... entre les deux; on a surtout fait face aux mécontents qui se plaignent d'incivilités et qui savent pourtant que la délinquance est moindre qu'avant. Sangatte, c'est le premier camp de réfugiés afghans d'Europe, là, sous nos yeux. C'est la représentation de ce qui est aujourd'hui l'un des problèmes majeurs du monde: la transhumance, l'émigration, qui en Europe n'est pas comparable aux drames des migrations en Afrique. En Europe, on râle, mais ce n'est rien du tout. Les dirigeants d'Eurotunnel disaient: "Il faut fermer Sangatte, parce que ces gens gênent commercialement le développement d'Eurotunnel." Mais le problème n'est pas le camp, c'est le tunnel et il serait aussi stupide de dire: "Fermez le tunnel."

Dans un journal du soir qui se veut intellectuel et que je ne nommerai pas, l'euro devient "une réalité concrète, une victoire, pour trois cents millions d'Européens" ! Sur au moins six milliards et demi d'êtres humains ? La belle affaire ! Il n'y a pas de quoi éditer un supplément complet au journal.

Si je dis tout cela, dans un désordre volontaire, au cœur de l'actualité, c'est parce qu'on ne peut plus vivre derrière des certitudes, des indifférences ou des fortifications. Pour un médecin, l'une d'elles est le contrôle sanitaire aux frontières, la grande illusion. Il y avait déjà le contrôle économique, celui des douaniers; le contrôle militaire, celui des gendarmes, qui était le contrôle politique, et puis on lui a associé un contrôle sanitaire aux frontières. Citez-moi un pays où un virus accepte de se faire contrôler, un pays, même développé, où une bactérie ne passe pas. On en a eu la démonstration avec ce charbon, cet anthrax arrivé au cœur de l'Amérique dans des conditions qui déstabilisent un épidémiologiste, un peu curieuses. Ma conviction est qu'il s'agit d'un problème interne à l'Amérique. Non, le mal, les maux ne viennent pas toujours de l'étranger... il s'agit-là d'une forme clinique de la mondialisation.

En ce qui concerne d'autres pays, je trouve scandaleux qu'on n'ait pas mobilisé l'opinion publique française pour le drame que vient de vivre Alger. Nos politiques ont tous été peu loquaces dans un premier temps. On n'a pas fait assez, si on avait fait davantage pour l'Algérie, des événements regrettables dans les stades n'auraient pas eu lieu et si on avait demandé à Alger, après, de chanter la Marseillaise, peut-être qu'ils l'auraient chantée.

Il y a toutes ces guerres oubliées : au Congo, en Sierra Leone, au Soudan, en Tchétchénie, en Colombie... Tout ce dont on ne nous parle plus parce que la lumière de l'actualité est ailleurs, ce qui est dramatique et déplorable. Voilà la situation du monde aujourd'hui.

…. (Lire la suite)

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