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Camille PERRIER
17 novembre 2000
La lettre du secrétaire d'Etat de sa sainteté

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La lettre du secrétaire d'Etat de sa sainteté

Lettre du Secrétaire d'État de Sa sainteté lu au cours de la session 2000 des Semaines Sociales de France, "Travailler et vivre"

A Monsieur Jean BOISSONNAT, président des Semaines sociales

Monsieur le Président,

1. Du 17 au 19 novembre, vous organisez en région parisienne la soixante-quinzième édition des Semaines sociales de France sur le thème "Travailler et Vivre", dans la suite des journées de 1987. Le Pape m'a chargé de vous exprimer ses encouragements pour vos travaux sur une question particulièrement significative du monde moderne. En effet, à l'époque actuelle se dessine un nouveau rapport de l'homme au travail et à l'existence. L'apparition de nouvelles technologies, la réduction du temps de travail, les phénomènes de mondialisation et de profondes mutations montrent une certaine crise du sens et de la valeur du travail, qui n'est pas sans conséquence sur la conception même de l'homme et sur sa place dans l'univers.

En cette année jubilaire où, comme le rappelle la démarche biblique, l'homme est invité à transformer son existence pour se tourner davantage vers son Créateur et à considérer les richesses de la création comme "un bien de l'humanité entière" (Tertio millennio adveniente, n. 13), le choix de votre thème est important. En effet, le changement de millénaire chrétien incite à trouver des moyens nouveaux pour faire face aux déséquilibres économiques et sociaux entre pays riches et pays pauvres, et à l'intérieur même des nations où les écarts sociaux ne cessent de croître.

2. Il est bon que les chrétiens, avec l'aide de nombreux partenaires sociaux et d'experts, notamment en théologie, en philosophie, en sciences sociales, en économie, portent un regard renouvelé sur le travail humain et sur l'existence des hommes, contribuant ainsi à approfondir avec courage la doctrine sociale de l'Église, à préparer avec inventivité une juste évolution de la société dans la perspective du bien commun, car il convient de rechercher de manière désintéressée "le bien de tous et de chacun, et donc avant tout le bien de ceux qui, dans la société, sont les plus désavantagés", comme le rappelait récemment le Saint-Père dans son discours lors du Jubilé des Responsables de Gouvernements, des Parlementaires et des Hommes politiques (4 novembre 2000). De même, il importe d'infléchir des politiques en matière de travail et de protection sociale. Dans un monde où l'aspect économique prime bien souvent dans les décisions de la vie publique, il convient de retrouver une juste hiérarchie des valeurs, en mettant à la toute première place l'homme et la femme qui travaillent et dont la dignité est inaliénable, ainsi que la valeur de la famille.

3. Le travail porte la marque de l'homme et manifeste ses hautes capacités créatrices et son ingéniosité. Il réalise pour une part la mission de soumettre la terre, que le Seigneur a confiée à l'homme (cf. Gn 1, 28; 9, 2; Ps 8, 7). Il est une chance lorsque, compris dans une vision éthique de l'existence, il est considéré comme participation à l'œuvre divine et qu'il contribue à donner à chaque individu la place qui lui revient au sein de la société. Par une juste rémunération, il permet à chacun d'assurer sa subsistance et celle de sa famille (cf. Laborem exercens, n. 19). Comment ne pas évoquer la place de la femme dans sa vocation de mère et dans sa vie professionnelle ? Il appartient à ceux qui exercent des charges sociales et à tous les protagonistes de la société de revaloriser les fonctions parentales, notamment les fonctions maternelles (cf. ibid.), reconnaissant qu'il s'agit là d'un travail à part entière et d'un service important de la collectivité qui, de ce fait, devrait recevoir la rétribution qui lui est due.

Le travail n'est pas une réalité totalement extérieure à l'homme et ne peut être cantonné à une activité de production, du fait que celui qui l'exécute est un sujet responsable d'une partie de l'œuvre commune de l'humanité. C'est un des éléments essentiels de la doctrine sociale de l'Église. En effet, par son travail, qu'il soit manuel ou intellectuel, l'homme est appelé à se développer et à se parfaire pour vivre dans la vérité et la liberté; "il se réalise lui-même comme homme, et en un certain sens, il devient plus homme" (Laborem exercens, n. 9). Même si "l'homme est appelé à une plénitude de vie qui va bien au-delà des dimensions de son existence sur terre, puisqu'elle est la participation à la vie même de Dieu [...], la vie dans le temps est une condition fondamentale, un moment initial et une partie intégrante du développement entier et unitaire de l'existence humaine [...]. C'est une réalité sacrée qui nous est confiée pour que nous la gardions de manière responsable et que nous la portions à sa perfection dans l'amour et dans le don de nous-mêmes à Dieu et à nos frères" (Evangelium vitæ, n. 2).

4. Plus que jamais, afin de réaliser un véritable progrès dans l'ordre économique, il convient de mettre en place des instruments juridiques, respectueux des règles morales fondamentales, pour protéger les travailleurs de toutes les formes d'arbitraire, de contraintes et de certaines conditions de vie qui ne respectent pas l'être humain. À ce propos, les Dirigeants des Nations et tous les responsables de la vie sociale devraient demeurer attentifs au rôle que jouent trop souvent les enfants dans le monde du travail. Ces derniers sont parfois soumis à des travaux indignes de leur condition, dans des réseaux où n'existe aucune protection sociale, travaux qui ne leur laissent pas le temps de leur maturation spirituelle, morale, intellectuelle et physique. L'Église regarde avec une grande inquiétude l'utilisation d'enfants, parfois très jeunes, pour des emplois qui hypothèquent gravement leur croissance, leur santé et leur avenir.

L'Église encourage les intervenants et l'ensemble des participants aux Semaines sociales de France à proposer à nos contemporains une spiritualité renouvelée du travail, une "écologie humaine authentique" qui "doit respecter la structure naturelle et morale dont l'homme a été doté" et "une écologie sociale" qui donne un cadre de vie agréable, notamment dans le contexte urbain (cf. Centesimus annus, n. 38). Une telle démarche permettra aux travailleurs de redonner un sens à des activités qui parfois leur pèsent; cela les aidera à réaliser leur mission en mettant tout leur amour à faire ce qui constitue leur labeur quotidien. La contemplation du travail bien fait renvoie à l'auteur de la création, "ouvrage des doigts de Dieu" (cf. Ps 8, 4).

Le travail est une activité solidaire et une promotion des personnes, chacun apportant sa pierre à la maison commune, en fonction de ses capacités et de ses possibilités (cf. Gaudium et spes, n. 35). De ce point de vue, il serait bon de repenser la question de la justice et de l'équité dans la rémunération du travail, pour que les personnes puissent profiter du labeur de leurs mains et que les marchés financiers ne soient pas des sources de profit qui dépassent la rémunération de l'activité laborieuse, conduisant à une forme de dévalorisation de cette dernière.

5. Si l'économie, qui participe à l'élévation du niveau de vie, est une dimension de l'activité humaine, elle n'en est pas la seule. Il est donc opportun de rappeler que la vie de l'homme est composée de multiples temps et que le travail ne peut pas couvrir la totalité du temps humain. Des activités variées contribuent sans aucun doute à l'équilibre et à l'épanouissement des personnes, ainsi qu'à l'harmonie des relations sociales, apportant la paix intérieure et l'attention aux autres: le temps du loisir et le temps libre, personnel et en famille, permet de vivre pleinement la vie conjugale et de prendre soin des enfants, en étant proches d'eux, dans un dialogue éducatif et une attention à leurs besoins; le temps du bénévolat, où chacun peut, en fonction de ses aspirations, se mettre au service de ses frères et sœurs les plus défavorisés, contribue à la cohésion sociale; le temps pour la vie associative affermit les liens interpersonnels; le temps de la formation élargit le champ de la réflexion; le temps de la prière et de la rencontre avec Dieu, et le temps pour la vie ecclésiale, notamment en sanctifiant le dimanche comme jour du Seigneur et jour de "repos riche de joie chrétienne et de fraternité" (Dies Domini, n. 7), rappellent que la vie spirituelle constitue le cœur de toute existence. Ce sont là autant d'aspects de la vie humaine qui contribuent à la maturité de l'homme et à une plus grande intériorité, ainsi qu'à la découverte du sens profond de son existence et de son activité.

6. La gratitude de l'Église va tout d'abord à vous-même, Monsieur Jean Boissonnat, qui arrivez au terme de votre mandat de président. Avec votre équipe, vous avez su donner un souffle nouveau à la longue tradition des Semaines sociales de France. Il convient de saluer aussi Monsieur Michel Camdessus qui a accepté de conduire les destinées de cette institution aux cours des années à venir. Que tous soient remerciés pour l'œuvre accomplie, qui donne matière à réflexion dans le monde contemporain. Puissent les recherches entreprises aider les acteurs de la vie sociale à s'engager davantage sur le chemin de justice et de dignité, pour que l'homme reste toujours debout (cf. S. Irénée, Adversus hæreses, IV) !

Confiant à Notre-Dame et à saint Joseph, Patron des travailleurs, les participants à la session d'Issy-les-Moulineaux, Sa Sainteté leur accorde de grand cœur, ainsi qu'à leurs familles, la Bénédiction apostolique.

Heureux de me faire l'interprète du Saint-Père, je demande personnellement au Seigneur de vous combler de son Esprit, pour qu'il fasse porter des fruits à vos journées de travail, et je vous prie de croire, Monsieur le Président, à mes sentiments cordiaux et dévoués.

Secrétaire d'État de Sa Sainteté

Documents
icoPaperclip32Dark Le_Travail_dans_la_Bible.pdf
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