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Dominique QUINIO
15 novembre 2019
Discours d'ouverture de Dominique Quinio "Refaire société" à Lille

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Discours d'ouverture de Dominique Quinio "Refaire société" à Lille

Photo © CIRIC - Corinne Simon

Bonjour à tous et merci à tous d’être présents ici à Lille.

Un remerciement particulier à Mgr Laurent Ulrich, archevêque de Lille, à Mgr Antoine Hérouard, évêque auxiliaire, et aux représentants du diocèse, au secrétaire général adjoint de la conférence des évêques le P. Jean-Christophe Meyer ( qui vient de prendre ses fonctions), aux responsables de la Catho de Lille qui nous accueille, Pierre Giorgini et Thérèse Lebrun, aux intervenants qui ont accepté de témoigner auprès de vous, aux membres des Antennes locales et régionales des Semaines sociales, et tout particulièrement à celle des Hauts de France. Merci à ceux que je connais et à ceux que je ne connais pas, aux habitués des Semaines Sociales et aux autres. Et bienvenue aux jeunes étudiants de divers établissements catholiques d’Ile de France qui viennent en éclaireurs pour préparer la rencontre que nous organisons en janvier prochain avec eux sur le même thème.

C’est toujours un honneur et une émotion que d’organiser une rencontre des Semaines sociales à Lille : ces terres, comme celles de Lyon, ont donné naissance à notre vieille association, prenant à bras le corps la « question sociale » du début du 20è siècle, réfléchissant à ce que le christianisme pouvait en dire au travers des premières encycliques sociales et élaborant des propositions pour redonner aux travailleurs, aux ouvriers, la dignité qui leur était due dans un contexte de révolution industrielle qui menaçait de les écraser.

Un siècle plus tard, il y a toujours une « question sociale », malgré les importants progrès de la protection sociale et de la solidarité obtenus au fil des ans. Mais des facteurs nouveaux sont entrés en jeu : la mondialisation de l’économie et la difficile régulation politique de cette économie globalisée, l’explosion numérique et, enfin, la conscience de l’urgence climatique. Autant de données qui ne peuvent être traitées isolément et qui se combinent entre elles, compliquant les réponses à apporter. En outre, l’individualisme – que l’on peut, dans une version plus positive, appelé volonté d’autonomie de la personne - a progressé dans une société devenue plurielle et multiculturelle, où chacun est tenté de se replier sur son univers proche, sa communauté.

Les modes de vie ont également changé : les réseaux traditionnels qui permettaient de créer des liens ont perdu de leur force, qu’il s’agisse de la famille, des corps intermédiaires comme les syndicats ou les partis politiques, des communautés religieuses… Ces lieux de médiation souffrent ; ils sont parfois trop ignorés des responsables politiques qui en méconnaissent la valeur et le rôle.

Cette nouvelle question sociale, nous avons voulu l’aborder avec vous durant ces journées. La France fracturée, cela ne date pas d’hier. Le fossé entre la « France d‘en haut » et celle « d’en bas » (le vocabulaire, déjà, était stigmatisant), la distance entre les élites et le peuple, les gens à l’aise dans la mondialisation et ceux qu’elle inquiète, on les connaît. Les inégalités se sont installées et parfois aggravées, bien avant que n’éclate le mouvement des Gilets jaunes, ce mouvement dont en quelque sorte nous célébrons l’anniversaire, l’acte 1, par nos travaux.

Le thème de cette rencontre, Refaire société, nous l’avions choisi avant ces événements, mais ce qui s’est passé alors a redonné de la visibilité à cette fragmentation de notre société. Il n’y avait pas seulement rupture entre les plus pauvres et les plus riches, mais se révélait la souffrance des personnes dites de la classe moyenne, des travailleurs, des retraités aux faibles revenus, des mères isolées, inquiets de connaître un jour un déclassement, de ne pouvoir vivre et consommer comme les Français plus aisés, amers de ne pas être reconnus, de ne compter pour rien, mais, surtout, inquiets pour leurs enfants.

Bien sûr, ce mouvement des Gilets jaunes a surpris, dérangé les « experts », journalistes et politologues, agacé aussi, parce qu’il était protéiforme, qu’on ne comprenait pas toujours ses revendications, ni ses affiliations politiques (extrême droite ou extrême gauche), s’il y en avait ; puis s’est invitée la violence, insupportable. Mais on a mieux compris que les fractures étaient également territoriales, entre centres-villes et banlieues, entre les grosses métropoles (« arrogantes », ai-je entendu dans un débat à Bordeaux) et les zones rurales, désertées par les services publics. Certains parlent d’archipel français, on l’entendra tout à l’heure ; d’autres de mille-feuilles. On a vu que certains Gilets jaunes n’avaient pas de relations avec des personnes vivant la même chose qu’eux, qu’ils n’avaient plus de lieux où se rencontrer. Sinon des ronds-points (la France n’en manque pas !) où s’expérimentait une véritable convivialité. Des lieux et des liens, c’est notre sujet. Comment relier les différents ilots de notre pays ?

Nous devons aussi travailler sur nous-mêmes : ne sommes-nous pas membres d’une certaine élite, pas forcément financière certes, mais culturelle, disposant des codes, de l’expérience, du savoir, de l’enracinement dont d’autres sont dépourvus. Qu’avons-nous fait de ces privilèges ?

Les Semaines sociales de France ont reformulé leur projet associatif, au terme de plusieurs mois de réflexion. Inspirés par ce renouveau, nous voulons que ces journées permettent d’enrichir le diagnostic sur l’état de notre société, par la parole des experts, certes, mais aussi par votre parole, vous qui vivez les réalités quotidiennes, sur le terrain, et qui y êtes engagés souvent. Nous voulons aussi que soit éclairé le rôle de tous ceux qui travaillent à restaurer des liens, à créer de lieux de rencontre. Car votre parole doit être entendue et écoutée. C’est l’enseignement que le mouvement des Gilets jaunes et le Grand débat, (avec leurs limites et leurs défauts) nous ont apporté. On ne peut décider « d’en haut » de l’avenir de nos sociétés, sans que chacun, à sa manière, à son niveau, participe à l’élaboration de solutions. Les associations qui travaillent auprès des plus fragiles - nous les entendrons aussi - nous l’enseignent : nous ne pouvons agir « pour » quelqu’un, sans faire « avec » lui. Ne vous étonnez donc pas d’être mis à contribution durant certains moments de notre rencontre.

Il ne faudrait pas qu’il y ait malentendu : refaire société, ce n’est pas rêver une société parfaitement uniforme et uniformisée dans laquelle tout le monde penserait la même chose. D’ailleurs des étudiants, vendredi soir dans une rencontre à l’aumônerie de la Catho, ont contesté ce titre : pourquoi re-faire ? Sans doute est-ce un effet de l’âge de ceux qui ont choisi ce titre ! Notre société est diverse et pluraliste, c’est un fait. Il s’agit de trouver les moyens de confronter les différences, les oppositions, les convictions parfois diamétralement opposées, dans un débat serein et apaisé, où l’on accepte d’entendre les arguments de l’autre, de s’enrichir de ce dialogue. Pour travailler ensemble au Bien commun. Etre une école du débat, c’est une ambition des Semaines sociales, même si des actualités récentes nous montrent que, même dans des lieux comme une université, le débat n’est pas toujours possible.

Quand les Semaines sociales se sont créées, c’était pour donner de l’écho aux premières encycliques sociales. Aujourd’hui, c’est le pape François avec Laudato si, bien sûr, mais aussi avec l’exhortation apostolique Evangelii gaudium, qui nous mobilise. J’aimerais, comme un rappel de la vocation des Semaines sociales, y faire référence par quelques citations. La dénonciation est ferme, dans la droite ligne de ses prédécesseurs : « non à une économie de l’exclusion », « non à la disparité sociale qui engendre la violence », écrit-il. Et sans mâcher ses mots, il assène : « La culture du bien-être nous anesthésie et nous perdons notre calme si le marché offre quelque chose que nous n’avons pas encore acheté, tandis que toutes ces vies brisées par manque de possibilités nous semblent un simple spectacle qui ne nous trouble pas beaucoup ». Sommes-nous de ceux qui ne sont pas beaucoup troublés ?

Ildefonso Camacho Larana, jésuite espagnol, professeur de morale à Grenade, résume ainsi la pensée du pape : « la cause ultime ne réside pas dans le système économique en lui-même mais bien dans l’anthropologie qui le sous- tend : la subordination de tout, y compris de l’être humain, aux exigences du marché. Ce n’est pas le marché qui est stigmatisé, ni l’argent, mais leur absolutisation. » Comme, ce ne sont pas la science ou la technologie qui sont stigmatisées, mais leur absolutisation, ce que le pape appelle le paradigme technocratique. Dans Laudato si, le Pape François introduit le facteur écologique, en liant la crise environnementale et la crise sociale : pour lui il est essentiel qu’« une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale, qui doit intégrer la justice dans les discussions sur l’environnement, pour écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres ». Ce qu’il appelle l’écologie intégrale.

Nourris de ces fortes paroles, souhaitons-nous une bonne écoute, respectueuse, des échanges vifs et fructueux, et des idées à foison. Car nous ne sommes pas de ceux qui prédisent « l’effondrement », nous croyons aux forces et à l’efficacité de l’engagement commun ; nous croyons que notre société peut parler à la première personne du pluriel, à dire « nous ». Nous ne nous en tiendrons pas au diagnostic partagé.

Nous continuerons à travailler sur le thème ici abordé, l’année prochaine, pour élaborer, avec vous, des propositions susceptibles de redonner un élan commun à notre société. Rendez-vous pour l’envoi vers cet « Acte 2 » des Semaines sociales, à la fin de notre rencontre.

Et belle rencontre à tous.

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