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Camille PERRIER
15 novembre 2002
Homélie

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Homélie

Homélie de la célébration qui a eu lieu lors de la session 2002 des Semaines Sociales de France, "La violence, Comment vivre ensemble ?".

MGR JEAN-PIERRE RICARD, archevêque de Bordeaux, président de la Conférence des Evêques

Chers amis,

Je voudrais réfléchir avec vous, ce matin, sur la peur, sur la peur comme complice d’une spirale de la violence.

Dans l’Ecriture, la peur, comme sentiment humain qui peut s’emparer de nous, n’est pas niée, que ce soit la peur de l’avenir, la peur de Dieu ou la peur des autres. Dans son épître aux chrétiens de Thessalonique, saint Paul sait bien qu’à côté de ceux qui se divertissent et ne veulent pas penser à la venue du Jour du Seigneur, d’autres au contraire ont peur et cherchent pour calmer leur angoisse à fixer des délais et des dates. Ils sont friands de révélations et de secrets dévoilés. A cette attitude, l’apôtre oppose celle des disciples du Christ qui doit être faite de confiance et de vigilance. Ceux-ci n’ont pas peur. Ils sont prêts dans leur vie quotidienne à la rencontre avec le Seigneur. Dans l’évangile de Matthieu il est aussi question de peur. Nous voyons plusieurs attitudes devant le maître qui a distribué des talents à ses serviteurs. Il y en a un en particulier qui a caché le sien, parce qu’il a eu peur du maître ou tout au moins de l’image fantasmatique que cette peur a fait naître en lui. Et le maître va le prendre au mot, ou plus exactement à l’image qu’il s’est lui-même fabriqué.

La Bible a une approche très réaliste de l’homme. Elle sait que ce sentiment de peur fait partie de l’expérience humaine. Il surgit et s’impose à l’individu quand celui-ci est confronté à un danger, à une menace qui risque de mettre à mal son équilibre intérieur, sa santé physique, sa position sociale, ses intérêts, son intégrité ou même sa vie. Ce que l’Ecriture dénonce, c’est donc moins l’irruption de ce sentiment dans l’existence de l’homme que l’emprise qu’on lui laisse avoir en soi, que le règne qu’on lui consent. Rien n’est pire que l’homme qui est habité par la peur, qui est dominé par elle, qui devient son esclave. Toute la pédagogie du Christ vis-à-vis de ses disciples est au contraire une invitation à la confiance, à ne pas se laisser saisir et dominer par la peur. D’où ses invitations : « n’ayez pas peur », « ne craignez pas », « que vos cœurs ne soient pas inquiets ». Le Seigneur est avec vous. Il sait ce dont vous avez besoin. Il ne vous abandonnera pas. Il vous donne son souffle. Il vous fait respirer. Il vous donne un certain recul qui vous permettra d’échapper à l’emprise de l’anxiété, de l’angoisse, de la crainte, de la force de la violence qui risque de monter en vous.

Quand devant une menace, réelle ou supposée, l’homme se laisse dominer par la peur, il devient vite complice de la violence qui s’empare de lui. Non seulement il veut se défendre, mais très souvent il veut se venger et entre alors dans la spirale infernale de la vengeance. Son regard sur l’autre en est troublé. Il n’objective plus la situation. Il n’analyse plus rationnellement. Mais il diabolise l’autre ou les autres. L’autre est enfermé dans son image d’adversaire dont il faut de défaire. Il est l’homme ou le groupe social à abattre. On porte sur lui des jugements tout faits et dévalorisants. Sa différence n’est pas supportée. La porte est alors ouverte à l’intolérance, à la xénophobie, au racisme, à la défense violente de ses biens, de ses idées, d’une vérité dont on est porteur et qui paraît menacée. Toutes les aventures violentes (guerres, croisades, éliminations subtiles, manipulation des autres…) sont alors possibles. L’homme qui a peur se laisse souvent emporter par la violence. Il ne parle plus. Il aboie. Qui ne voit d’ailleurs que ce qui est vrai pour l’individu dans sa vie personnelle l’est aussi dans sa vie collective. Il y a des réactions sociales violentes qui sont suscitées par la peur. Nous savons que de par le monde des partis, des responsables politiques, des chefs d’état ou des faiseurs d’opinion ont fait de l’exploitation de la peur leur fonds de commerce. Ils attisent ainsi la violence dont ils se servent pour la promotion de leur cause ou de leurs propres intérêts.

Quand l’Ecriture dénonce cette emprise de la peur, elle lui oppose, non pas tellement le courage, que la confiance. Et cette confiance est fondée sur la présence de Dieu auprès de l’homme. C’est là toute la pédagogie spirituelle des Psaumes : « Dans mon angoisse, j’ai crié vers le Seigneur, et lui m’a exaucé, mis au large. Le Seigneur est pour moi, je ne crains pas ; que pourrait un homme contre moi. » (Ps 117, 5-6), « Le Seigneur est ma lumière et mon salut ; de qui aurais-je crainte ? Le Seigneur est le rempart de ma vie ; devant qui tremblerais-je ?...Qu’une armée se déploie devant moi, mon cœur est sans crainte ; que la bataille s’engage contre moi, je garde confiance. » (Ps 26, 1, 3) Le secret de cette confiance, c’est la présence du Seigneur dans nos vies, c’est un amour qui nous révèle où est l’essentiel, c’est une espérance qui nous ouvre toujours un horizon, c’est un esprit qui est force, paix et lumière dans nos existences. Après avoir énuméré tout ce qui risque d’enfermer l’homme sous la puissance de la peur, saint Paul, dans l’épître aux Romains redit sa foi et sa confiance : « Qui pourra nous séparer de l’amour du Christ ? La détresse ? L’angoisse ? La persécution ? La faim ? Le dénuement ? Le danger ? Le supplice ? L’Ecriture dit en effet : c’est pour toi qu’on nous massacre sans arrêt, on nous prend pour des moutons d’abattoir. Oui, en tout cela nous sommes les grands vainqueurs grâce à celui qui nous a aimés. J’en ai la certitude : ni la mort ni la vie, ni les esprits ni les puissances, ni le présent ni l’avenir, ni les astres, ni les cieux, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est en Jésus Christ notre Seigneur. » (Rm 8, 35-39)

Cet amour de Dieu qui vient demeurer en nous nous éclaire sur nous-mêmes et sur les autres. Il nous révèle que nous sommes des pécheurs, mais des pécheurs pardonnés, des fils invités à entrer dans la communion avec le Père, des êtres aimés et appelés à aimer. Voilà qui devrait barrer la route à toute forme de violence que nous pourrions retourner sur nous-mêmes, que ce soit de l’autoaccusation, de la mésestime ou éventuellement de la condamnation de soi. Mais cet amour nous fait regarder l’autre aussi autrement. Certes, il n’élimine pas la lucidité sur lui ou la dénonciation du mal qui est fait. Mais il ne l’enferme pas pour toujours dans cette situation conflictuelle. L’autre reste un fils aimé par Dieu, un frère qui nous est donné. Et cet amour du Christ nous invitera à toujours à tracer la part de chemin qui nous revient pour entrer dans une dynamique du pardon et de la réconciliation. L’amour qui « chasse la crainte », comme dit saint Jean, nous fait ainsi vivre la violence autrement. Il nous fait échapper à son emprise et à la spirale dans laquelle elle voudrait nous entraîner.

Puisse cette eucharistie nous libérer de nos peurs, nous établir dans la confiance et nous faire refuser dans le Christ toute violence injuste et destructrice.

Amen.

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